« Depuis 18 ans, nous sommes en train de montrer au monde qu’un autre modèle est possible »

Claudia Salerno Caldera, Ambassadeur du Venezuela auprès du Royaume de Belgique, du Luxembourg et de l’Union européenne

Interview de Claudia Salerno Calder, Ambassadeur du Venezuela auprès du Royaume de Belgique, du Luxembourg et de l’Union européenne :

Mohsen Abdelmoumen : Que se passe-t-il au Venezuela ?

S.E. Madame l’Ambassadeur du Venezuela, Claudia Salerno Caldera : Cette année a été très particulière et complexe. Certains partis de l’opposition ont pris un chemin antidémocratique et ont eu recours pendant plusieurs mois à des manifestations de rue violentes et à des démonstrations de force contre l’ordre public, d’attaques contre les forces de l’ordre et d’actes de sabotage de certains services publics comme la plupart des voies principales de transit de la population.

Ces manifestations ont touché plusieurs villes. Donc, pendant quatre mois environ, le pays a été très touché par ces manifestations qui ont été ordonnées, coordonnées, et financées par un secteur radical de l’opposition vénézuélienne. Contrairement à ce que les gens attendaient, ils voulaient créer les conditions pour le changement abrupt du gouvernement légitime et constitutionnellement élu. Le président a présenté une proposition politique très importante en faisant appel à une Assemblée nationale constituante, sur la base de l’article 347 de la Constitution nationale qui lui en donne le pouvoir et après avoir consulté le Conseil des ministres et obtenu son accord absolu. Cette proposition devait être soumise à l’opinion publique, donc à l’électorat, et des élections ont été organisées en juillet de cette année. Contrairement à ce qu’attendait l’opposition, ces élections se sont déroulées en paix et ont connu une énorme participation, soit plus de 56% de l’électorat vénézuélien, et la proposition a obtenu une majorité importante de plus de 8 millions de personnes qui ont voté en faveur de la proposition de l’Assemblée constituante. Cette Assemblée constituante s’est mise en place à partir du 1er août et ce jour a signifié la fin de la violence dans la rue.

Le pays est revenu au calme et, depuis le mois d’août, les gens ont le sentiment qu’ils ont encore les législatives pour répondre aux besoins de la population et pour permettre au pays de continuer d’avancer et de trouver des solutions pour les situations critiques comme l’économie. Étant donné la situation, l’Assemblée constituante a pris la décision d’avancer les élections régionales de décembre au mois d’octobre, après avoir consulté certains secteurs moins radicaux de l’opposition. Le 15 octobre dernier, donc, ont été organisées des élections régionales auxquelles ont participé librement tous les partis politiques de l’opposition et de la coalition du gouvernement. Le résultat a donné 18 États sur 23 ont été acquis par le gouvernement, tandis que 5 États ont été gagnés par l’opposition. Finalement, après une large discussion au sein de l’opposition pour savoir si elle reconnaissait ou pas sa victoire dans ces 5 États, 4 de ces 5 gouverneurs ont décidé de prêter serment devant l’Assemblée constituante, donc de reconnaître ce corps législatif comme étant l’autorité supérieure ainsi que la Constitution l’établit, et seul un gouverneur qui a remporté les élections pour un parti radical de l’opposition dans un état frontalier de la Colombie a décidé de ne pas reconnaître le résultat du suffrage. Les élections vont donc être répétées pour cet État au mois de décembre. L’organe de gestion des élections a décidé d’organiser également les élections municipales le 10 décembre prochain.

Aujourd’hui, le pays a retrouvé le calme que nous avons l’habitude de vivre et la population a la sensation que les choses s’apaisent. Les deux partis les plus radicaux de l’opposition se sont écartés de la voie démocratique depuis avril. Ils ont participé aux élections d’octobre mais après n’ont pas voulu reconnaître le pouvoir de l’État. Ils sont restés isolés et minoritaires par rapport au reste de l’opposition qui est disposée à aller vers les élections et donc, leur faim de pouvoir, si l’on peut dire, doit être canalisée à travers des élections et non à travers des manifestations de rue ni par la voie de la

violence. Le pays est donc dans une situation complètement différente et le dialogue qui est une chose très importante a pu se maintenir. Les membres de l’opposition qui se sont levés de la table des négociations en espérant un changement de pouvoir par la violence ont finalement décidé de revenir au dialogue, répondant à l’appel constant, durant toute l’année, du président de la République. Quand l’opposition s’est rendu compte que le peuple a répété à deux reprises sa volonté de garder et de soutenir son gouvernement et le parti politique du gouvernement avec l’élection de la Constituante et avec l’élection des gouverneurs, elle a compris qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire qu’à revenir à la table des négociations et à comprendre que la voie électorale, donc la citoyenneté, est la seule qui peut décider de l’avenir et de l’organisation politique du pays. L’opposition est donc revenue à la table du dialogue le 15 novembre à condition que certains pays puissent participer en tant qu’observateurs, et les deux parties, l’opposition et le gouvernement, ont choisi chacun trois pays pour accompagner le dialogue. La première réunion avec cette nouvelle configuration va se dérouler le 1er et 2 décembre prochain en République dominicaine qui est le pays qui va rester une sorte de facilitateur du dialogue, le président de la République dominicaine prenant directement en charge le processus.

En tant que médiateur ?

Ce n’est pas tout à fait un médiateur parce qu’il n’a pas le pouvoir de prendre des décisions. Le rôle est différent. C’est plutôt un facilitateur du dialogue, donc la personne qui aide au processus mais qui ne va pas se mêler du fond de la question. Normalement, un médiateur a le pouvoir d’évaluer les choses et de prendre ou de suggérer des solutions. Ici, ce n’est pas le cas.

L’opposition a-t-elle refusé de s’asseoir à cette table de dialogue au Venezuela ?

Non, c’est juste qu’ils ont pensé que c’était préférable de le faire à l’extérieur. C’est une méthodologie qui a été utilisée auparavant. C’est préférable dans ce genre de situation, il n’y a pas la pression des médias, on peut parler dans le calme dans un pays neutre. Donc, ces pays sont le Chili, le Mexique, le Paraguay, le Nicaragua, la Bolivie, et la République dominicaine. Ce sont les six pays qui vont accompagner le dialogue sans se mêler du fond de la question. C’est une sorte de parrainage de bonne foi pour vraiment aider à l’avancement de la situation. On a prévu des élections présidentielles pour l’année prochaine en décembre et nous sommes sur la voie de solutionner les problèmes. Le pays s’apaise au niveau politique mais garde un stress sur le volet économique.

Pensez-vous que le président Maduro va se représenter aux élections présidentielles de 2018 ? 

On ne sait pas encore. Il n’a rien dit, il a seulement fait quelques blagues récemment à la presse. On verra bien. De l’autre côté, dans l’opposition, il n’y a encore rien eu. C’est encore un peu loin. On en saura davantage l’année prochaine lors de la campagne électorale. On espère bien que l’opposition va comprendre que la démocratie exige de respecter les voix des gens. La démocratie ne peut pas fonctionner seulement quand c’est l’opposition qui gagne les élections. L’habitude de l’opposition, c’est de clamer qu’il y a eu fraude quand elle perd. Selon elle, le conseil électoral fonctionne juste quand elle gagne les élections. En 2015, c’était le meilleur conseil électoral du monde alors que quand elle perd, c’est parce qu’il y a eu fraude.

Sur le volet économique, pourquoi le Venezuela, à l’instar de certains pays comme l’Algérie, n’a-t-il pas diversifié son économie pour sortir de la dépendance totale des hydrocarbures ?

Le Venezuela, ce n’est pas un secret, est un pays hautement dépendant du pétrole. C’est un pays pétrolier dont le revenu interne dépend à 90% du pétrole. Ce modèle économique a été décidé il y a cent ans et ne fait pas partie de la décision du gouvernement actuel. Si l’on compte la période du président Chavez, c’est un gouvernement dont idéologie gouverne depuis 18 ans. On ne peut pas effectuer un changement radical et une diversification totale de l’économie en à peine deux décennies. Malgré cela, depuis 18 ans, nous avons fait tous les pas nécessaires dans l’ordre constitutionnel et tous les ordres législatifs pour favoriser une substitution à la dépendance pétrolière et une diversification de l’économie. C’est une transformation énorme pour n’importe quel pays et cela fait partie d’un débat que nous avons eu dans le cadre de la convention du changement climatique dans laquelle la production pétrolière a été mise dans la balance plus générale de l’utilisation de l’énergie dans le monde. On ne peut pas parler des producteurs sans parler des consommateurs. Ainsi les États-Unis à eux seuls consomment à peu près 70% de la production pétrolière du monde. Généralement, on trouve des pays en voie de développement du côté producteur et ce n’est pas un hasard si le côté qui met la balance sur l’exagération de la consommation, ce sont des pays développés. Le débat existe depuis vingt ans aux Nations Unies.

Vous pensez que ce sont les pays consommateurs qui favorisent cette dépendance des pays producteurs ?

On ne peut pas appréhender un problème économique sans voir les deux côtés : l’offre et la demande. Il n’y a pas d’offre s’il n’y a pas de demande. Il faut donc parler développement dans un sens plus large et de l’économie avec les deux côtés. C’est pour cela que nous avons commencé depuis vingt ans déjà et je pense que c’était à Rio en 1992 où l’on a fait les premiers pas vers la transformation de tout ce qui était désigné sous le grand titre de « droit au développement ».

Au sommet de Rio ?

Le sommet de Rio qui a eu son corollaire 20 ans plus tard à Rio + 20 au cours duquel nous avons fait la balance entre ce que nous avions pu réaliser et ce que nous n’avions pas pu faire. Il y a un chapitre très important de l’Agenda 21 que nous avons décidé en 1992 qui s’appelle « les facteurs de la production et de la consommation soutenables ». Ces critères de soutenabilité globale doivent se voir aussi bien du côté producteur que du côté consommateur. Dans le cadre de la consommation d’énergie, c’est assez complexe car il faut voir toutes les sources d’énergie et il y a des sources qui ont une limite donc qui ne vont pas exister indéfiniment. On sait que c’est un modèle de développement, si l’on peut dire, qui peut durer 100 ou 200 ans, pas plus.

Donc, selon vous, c’est un débat qui concerne tout le monde et la solution doit venir de tout le monde ?

Oui, c’est un débat qui concerne chacun d’entre nous, y compris les citoyens. Parce que les citoyens prennent des décisions. Du moment où une personne va acheter un yaourt au supermarché, et qu’au lieu de prendre un yaourt dans un pot de verre, elle décide de prendre celui qui est dans un pot de plastique, elle choisit le pétrole. Le pétrole est un problème qui existe dans toutes les économies. Par exemple, les sacs avec lesquels on fait les courses. Donc, il faut vraiment voir le problème dans sa globalité et il faut penser à tous les niveaux d’action. Un pays ne peut pas décider tout seul qu’il ne va plus produire du pétrole, parce que ce serait un suicide économique. Tous les pays doivent s’organiser pour cette transformation, ce qu’on appelle maintenant la diversification, et c’est ce dont on discute au niveau des Nations Unies aujourd’hui.

Vous pensez que cela peut se faire dans le cadre des Nations Unies ?

Absolument. Cela doit se passer là parce que c’est le seul endroit où il y a une représentation globale des États, des gouverneurs locaux et aussi de la citoyenneté, parce qu’un gouvernement ne peut pas prendre de décision sans son peuple, et parce que c’est une décision qui va toucher tout le monde. C’est ce que nous faisons. Le Venezuela a été très actif dans le débat climatique de la COP 21. Nous avons créé le bloc Like-Minded Developing Countries (LMDC) avec des pays ayant des pensées similaires et nous avons constitué un groupe négociateur où figurent tous les pays pétroliers mais aussi la Chine

qui est un grand consommateur de pétrole et un grand producteur d’autres produits dont dépend toute l’économie du reste du monde. Nous sommes à peu près 30 pays unis qui négocions ensemble dans le cadre du changement climatique, dont certains pays moins développés et qui ont une très haute vulnérabilité économique parce qu’ils ne produisent rien et dépendent entièrement du pétrole, leur économie étant fondée sur le pétrole. Nous tenons tous nos débats avec un critère qui est « la justice », ainsi n’importe quelle décision économique qui aura des conséquences environnementales pour le bien de toute la planète doit être prise dans le cadre de la justice – que l’on appelle justice climatique – et dans le cadre aussi du respect de la souveraineté et de la vulnérabilité économique des petits pays en voie de développement. Si des pays industriels ont déjà un niveau tel de développement technologique et économique qu’ils peuvent dire « maintenant je n’ai plus besoin de pétrole, je vais utiliser l’air » parce qu’ils détiennent cette économie et cette technologie et qu’ils décident à qui ils vont vendre cette technologie pour la substituer au pétrole, c’est alors une question de commerce qui touche les règles commerciales et les droits de chacun à pouvoir accéder aux technologies qui permettent la substitution aux autres ressources naturelles.

D’après vous, il faut que tout le monde parte sur un même pied d’égalité.

Bien sûr, le principe fondamental du droit international, c’est que nous sommes tous égaux. Et le droit qu’ont eu les États-Unis, l’Angleterre, la France, pour arriver à ce niveau de développement qui leur permet maintenant de dire « je peux prendre certaines décisions » que ne peut pas forcément prendre un petit pays de l’Afrique, doit être accessible à d’autres pays qui ont le droit de se développer. En raison de la situation économique actuelle et du niveau de consommation qui est brutal dans les pays développés, car la consommation globale du pétrole n’a pas lieu dans les pays moins développés – nous ne consommons pas ce que nous produisons, nous le vendons -, il existe une inégalité qui fait que les pays riches sont ceux qui sont en train de polluer tout en demandant à tous les pays de prendre des décisions égalitaires pour substituer le pétrole.

N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie dans le discours des pays riches ?

Bien sûr, c’est un débat hypocrite parce qu’ils ne veulent pas changer quoi que ce soit à leur consommation.

D’après les chiffres que nous avons concernant l’énergie renouvelable, elle ne dépasse pas les 2%.

Les efforts qu’ils ont faits sont minimes. Par exemple, les émissions des gaz sont en hausse même après les accords de Paris que nous avons réussi à obtenir en 2015 – c’est d’ailleurs les meilleurs que nous ayons pu obtenir avec les conditions économiques globales, parce que l’économie n’est pas seulement en crise au Venezuela, la situation économique est grave un peu partout et elle touche toujours les plus pauvres. Un pauvre en Espagne connaît la même faim qu’un pauvre au Venezuela et peut-être même pire car le cadre socialiste vénézuélien permet un certain type de protection qu’il n’y a pas dans les pays riches.

Dans certains pays comme l’Allemagne, les salaires sont de 300 euros.

C’est vrai qu’être en état de nécessité dans des pays dits riches, c’est pire que dans des pays socialistes où les gens sont protégés. Personne ne sera jamais expulsé de son appartement parce qu’il n’a pas la capacité de payer son loyer. On ne verra jamais une famille être mise à la rue avec des enfants et des vieillards parce qu’ils ont des dettes à la banque, comme on l’a vu en Espagne. On a créé des lois pour éviter que notre peuple soit touché à ce niveau-là.

Donc ce que disent les médias à propos de la crise catastrophique que vit le Venezuela avec un taux d’inflation très élevé, des magasins vides, etc. est de la manipulation ?

Il y a certains faits qui sont indéniables. Le pétrole il y a deux ans arrivait au prix de plus de 100 dollars. Nous sommes passés en moins de six mois d’un baril de pétrole à 100 dollars sur le marché à 25 voire parfois 15 dollars. Maintenant, ça commence à remonter et nous sommes contents des accords que nous avons conclus récemment en ouvrant les débats de l’OPEP aux autres pays producteurs de pétrole, dont la Russie et la Chine, qui sont de très gros consommateurs, qui sont puissants et importants et qui peuvent

changer la balance. La Chine est un acteur fondamental et personne ne peut nier que son économie est la plus puissante et celle qui crée la plus grande dépendance – ce ne sont pas les États-Unis -, donc toute la balance de pouvoir économique est complètement tournée vers la Chine et vers les pays qui possèdent encore des ressources naturelles pour pouvoir couvrir la demande croissante, parce qu’il faut savoir que cette demande continue à s’agrandir. Même si le débat moral en Europe et dans les pays développés est d’arrêter de consommer, ils consomment chaque jour davantage. Nous sommes arrivés à la COP 23 en Allemagne avec les chiffres des émissions les plus hauts de l’histoire du monde. C’est une véritable catastrophe. Et nous avons déjà l’accord de Paris, donc il n’y a pas d’excuse. Nous disposons du cadre pour agir et de la convention du changement climatique. Malgré cela, les émissions ont continué à grimper. Donc, ils ne réduisent pas les émissions puisqu’elles sont en train d’augmenter.

C’est une situation assez grave mais je peux vous dire qu’ayant été mêlée aux débats sur le changement climatique dans les pays de l’OPEP, de très grands efforts sont faits dans les pays pétroliers pour changer la matrice énergétique de leurs pays. Ils sont en train de faire des efforts impressionnants et les Nations Unies ont reconnu les efforts qui ont déjà

été fournis : par exemple, par les Émirats Arabes Unis, l’Algérie en matière de reforestation et le Venezuela avec la protection d’une grande forêt. Concernant le Venezuela, il faut dire – et c’est une chose que peu de personnes savent – que c’est un des principaux producteurs, nous sommes le premier exportateur vers les États-Unis, mais les émissions de carbone du Venezuela correspondent à moins de 1% des émissions globales. Nous sommes un pays pétrolier mais nous ne sommes pas un pays pollueur. Nous avons donc le droit de continuer puisque nous sommes un pays complètement soutenable au point de vue des émissions. Il n’y a pas de lien direct entre production de pétrole et consommation. La pollution se produit ailleurs, et est un problème des pays développés et des modes de consommation qui sont insoutenables ainsi que du mode de vie des gens riches dans les pays riches, du mode de vie de la classe aisée qui ne veut rien changer. J’ai toujours pris comme exemple que le jour où j’assisterai à une réunion de l’ONU dans laquelle je verrai qu’on a produit la technologie pour que les Ferrari roulent avec le vent, je saurai que nous sommes sur le bon chemin. Mais jusqu’à présent, une Ferrari a besoin de pétrole pour pouvoir rouler. La guerre aussi a besoin de pétrole. Je ne connais pas un seul avion ni engin militaire qui bouge avec l’énergie solaire. C’est pareil pour les compagnies aériennes.

Vous n’êtes pas optimiste quant à cette énergie renouvelable que veulent vendre certains pays développés ?

Je garde toujours l’espoir parce que c’est nécessaire. Cette transformation doit absolument se produire parce que la réalité nous démontre que si nous poursuivons ce chemin, nous mourrons tous. En tant que mère de famille, je garde l’espoir que ces transformations vont se faire. Elles doivent se faire, mais il ne faut pas déplacer le débat et il faut savoir mettre le doigt exactement sur qui doit changer et quand. C’est tout de suite. On aurait du le faire il y a dix ans mais on ne l’a pas fait. Il n’est jamais trop tard et mieux vaut maintenant que jamais, mais on commence à voir les conséquences. On a vu des catastrophes assez graves cette année aux États-Unis, la même année où Trump a pris la décision de sortir de l’accord sur le climat. Un typhon ne va pas demander si vous êtes un pays développé ou pas, il touche tout le monde de la même manière. On a vu dans les Caraïbes ces ouragans qui ont traversé des pays entiers dont la Dominique qui est à 90% dévastée. Ce n’est pas possible parce qu’on a déjà les accords, il faut juste prendre les décisions et les décisions sont prêtes. Mais il faut les prendre.

Il n’y a pas de volonté politique ?

Il y a de plus en plus de volonté politique, mais cela dépend surtout de la capacité des États à pouvoir assimiler économiquement cette information à l’interne. Et il n’y a aucun gouvernement prêt à dire à ses citoyens « on va tout changer et ça va vous coûter autant ». Il est sûr de ne pas gagner les prochaines élections. Je ne parle pas des pays en voie de développement, je parle des pays développés. Je peux vous dire en tout cas, parce que je l’ai vu de mes yeux, tous les efforts que sont en train de faire les pays pétroliers.

Donc, d’après vous, pour diversifier l’économie, il y a plusieurs facteurs qui doivent être pris en compte. Ce n’est pas un discours qui peut le faire, il faut que les pays développés fassent l’effort de ne pas consommer.

C’est exact. Cela doit se faire des deux côtés et il faut bouger tous ensemble. L’accord doit se faire en coopération entre tous.

Dans le cadre onusien qui est le plus approprié ?

Oui, parce que l’accord doit être pris par tout le monde ensemble. Et c’est pourquoi ce qui s’est passé à Paris avec la COP 21 était si important. Nous étions tous d’accord. Cela va être cher, difficile, très dur, mais il faut qu’on le fasse et on a tous voté ensemble. Il reste un seul pays hors de l’accord, ce sont les États-Unis. Mais ce qui s’est passé à Bonn et qui est un bon signal, c’est que même si le gouvernement américain a pris cette décision, d’une part, la décision prend quatre ans pour se matérialiser juridiquement, et les États-Unis continuent les débats, et d’autre part, comme l’accord de Paris établit aussi la participation citoyenne et des gouvernements locaux, il y a eu une manifestation très importante des gouverneurs des différents États des USA dont la Californie qui est économiquement très importante pour les États-Unis, et son gouverneur qui était sur place a dit « We are still in » qui veut dire « nous sommes toujours là ».

Ne pensez-vous pas que Trump est otage du lobby pétrolier ?

Je ne sais pas. Moi, je suis un pays pétrolier et je peux vous dire que je connais la position

des pays de l’OPEP. Nous sommes tous d’accord pour faire le changement. Mais je crois que quelqu’un lui a vendu l’idée que ce n’était pas rentable. Il n’a pas eu la possibilité de connaître suffisamment le sujet pour savoir que nous allions y gagner tous. Il a été mal conseillé. Nous étions tous là sous le même toit à Paris, il y avait le gouvernement Obama représenté par son ministre des Affaires étrangères, et quand nous avons fait les comptes ensemble et que nous avons pris la décision, nous avons vu que c’était même rentable. Les gens étaient d’accord, ils ont créé un momentum et ils étaient prêts à faire ce qu’il fallait. C’était extraordinaire.

Pourquoi la COP 23 en Allemagne a-t-elle échoué ?

Les gens ne croient pas que le Momentum qu’ils ont créé soit encore là. Ils vont continuer en attendant les quatre ans pour savoir ce que vont faire les États-Unis, parce qu’ils sont quand même le deuxième consommateur du monde, et c’est très important qu’ils soient présents. La Chine et les États-Unis sont les plus grands consommateurs. Le bon signal c’est de voir que plus de vingt gouverneurs des États-Unis étaient présents à la conférence et ont dit « on est là et on va continuer à agir au niveau local ». C’était un signal très important.

Selon vous, il ne faut rien espérer de l’administration Trump dans le court terme ?

Dans l’immédiat, je ne pense pas que l’administration Trump va changer sa position. S’il gagne sa réélection, cela continuera quatre de plus, mais si le gouvernement change, je suis certaine que la première décision d’un président démocrate sera de revenir dans les accords.

Vous pensez qu’il y a une différence à ce niveau entre Démocrates et Républicains ?

Absolument, oui. C’est oui d’un côté et c’est non de l’autre (rires).

Pensez-vous qu’avec Trump, il y aura un changement de politique envers le Venezuela ou y aura-t-il une continuité de la déstabilisation via l’opposition et les ONG liées à la CIA ?

Je vous remercie pour cette question qui est très importante. Trump n’a pas changé la position des États-Unis. Le président Obama a fait un décret en 2015 qui a défini que « le Venezuela était une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité des États-Unis ». Ce décret qu’il a signé à nouveau en 2016 a été repris par Trump qui a aggravé la situation par la création de tout un régime de sanctions économiques et financières qu’il a mis en place cette année, en 2017. Trump n’a pas seulement continué la politique d’Obama mais il l’a aggravée et empirée par le biais de cette décision de sanctions économiques, commerciales et financières contre le Venezuela. Depuis le décret d’Obama, nous faisons face à une action cruelle des États-Unis qui se mêle de nos affaires internes par la promotion et le financement d’une opposition radicale, et nous avons les preuves des contacts entre l’ambassade américaine à Caracas et les différents acteurs de l’opposition radicale au Venezuela, comme par exemple Julio Borges et d’autres. Ce n’est pas la première fois et ce n’est pas Obama qui a inventé cette politique. Cela s’est fait à l’époque d’Allende et même avant. On a vu le rôle de la CIA sur les gouvernements progressistes. Des documents et les mémorandums pour renverser le gouvernement

Allende datant de 1970 ont été publiés par un journaliste montrant l’implication de l’ambassade américaine au Chili. Une phrase du mémorandum disait clairement : « il faut faire pression sur l’économie chilienne jusqu’à ce qu’elle étouffe ». Il n’y a aucune différence entre cette phrase et ce que les États-Unis sont en train de faire maintenant avec l’économie vénézuélienne. Il s’agit d’écraser l’économie d’un peuple souverain juste pour le fait – quel est le péché que le Venezuela a commis ? – d’avoir gagné des élections avec un gouvernement progressiste et de dire qu’on ne va pas se laisser faire par les États-Unis. On l’a dit depuis Chavez qui a gagné les élections en 1999 et nous continuons à le dire avec beaucoup de fierté. S’il faut prendre maintenant des mesures économiques d’urgence, c’est parce que les États-Unis sont en train d’aggraver la crise économique avec les sanctions économiques.

Comment expliquez-vous cet acharnement des États-Unis via ces officines telles la CIA contre le Venezuela ?

Je pense que les États-Unis n’ont pas l’habitude de voir un peuple décider de son propre chemin. C’est ce que nous avons fait et, malgré les sanctions, nous continuons à vivre et à nous associer avec d’autres pays du monde qui sont venus à notre aide. Les États-Unis pensent avoir tout le pouvoir pour écraser une économie. Une semaine après les sanctions, une des préoccupations du président de la République a été de maintenir la capacité de l’État de couvrir ses dettes internationales, donc de payer tout ce qu’il fallait payer et ne pas accumuler des dettes. Nous avons gardé tous les payements à jour, et nous avons fait une réunion la deuxième semaine de novembre avec tous les détenteurs de bons de la dette, pour assurer de la capacité de payement. Nos créanciers n’ont pas peur. Et même si – et là vous voyez le double visage de l’économie – le Venezuela est à jour, la note du Venezuela a été dégradée par les agences de notation. Le coût des prêts du

Venezuela sont les plus hauts du monde, nous payons des dettes à 12, 13, même 15% d’intérêts. C’est une véritable guerre économique. Il n’y a pas besoin de déplacer des soldats, on peut asphyxier un pays par la guerre économique. Toutes les mesures qu’ils ont prises contre Allende avant de faire le coup d’État sont appliquées aujourd’hui contre le Venezuela. Quand vous lisez le texte des sanctions, vous remarquez que les mesures sont très similaires. Évidemment, il y a des différences par rapport à l’économie chilienne de cette époque mais le procédé est le même.

Ne craignez-vous pas une intervention militaire américaine ?

Il y a toujours un risque, bien sûr. Ils ont des bases militaires en Colombie, ce serait très facile pour eux d’intervenir. Ils disent qu’il s’agit d’une coopération pour lutter contre le narcotrafic mais le fait est qu’ils sont juste à côté et certainement pas pour planter des fleurs. Et Trump a dit expressément dans une conférence de presse qu’il pouvait intervenir militairement. Le Venezuela subit une pression de la part des États-Unis et autres puissances juste pour le fait qu’ils n’aiment pas le système politique qu’on a établi. Ils n’aiment pas le progressisme.

Quels autres pays ?

Par exemple, la semaine dernière, l’Union européenne a sorti des sanctions contre le Venezuela en se pliant à l’appel de Trump.

Que pensez-vous des relations entre le Venezuela et l’Algérie ?

L’Algérie est un pays ami. J’étais très jeune au ministère des Affaires étrangères quand le président Chavez est arrivé au pouvoir mais je me souviens très bien quand le président à ordonné de rouvrir et de renforcer les relations avec l’Afrique. Je me souviens qu’à cette

époque, les plus vieux diplomates ne voyaient pas trop l’importance de ces régions mais pour Chavez, l’Afrique lui tenait tellement à cœur. Il est parti faire une tournée dans presque tous les pays d’Afrique et le Venezuela est le seul pays au monde à avoir des représentations diplomatiques dans tous les pays africains, même au Lesotho, au Mozambique, au Swaziland. Ce sont des petits pays auxquels le président Chavez tenait tellement. Moi-même, j’ai eu l’occasion de faire un voyage extraordinaire dans le sud de l’Afrique, en Afrique du Sud, au Mozambique, au Swaziland et au Lesotho, parce que nous voulions faire une coopération avec l’Afrique sur l’expérience africaine de la gestion de l’eau. Chavez disait toujours « s’il y a un endroit où l’on sait gérer l’eau, ce doit être en Afrique, parce que c’est un continent qui a beaucoup d’eau dans certains pays et très peu dans d’autres, donc s’il faut faire de la coopération, ce n’est pas avec les Européens, ils ne savent pas gérer l’eau. C’est l’Afrique qui doit nous apprendre ». Et il a envoyé une commission du ministère des Affaires étrangères et du ministère de l’Environnement pour voir la gestion sociale de l’eau en Afrique. C’est ce modèle que nous avons repris dans la gestion des bassins au Venezuela. La relation entre l’Afrique du Sud et le Venezuela était une relation très forte pendant toute la période du président Chavez. C’était extraordinaire. Il aimait l’Afrique de tout son cœur, et spécialement l’Algérie.

Je me souviens par exemple avoir eu l’occasion de prendre un taxi ici à Bruxelles et le chauffeur était algérien. Il m’avait amenée à la résidence et dès qu’il a vu le drapeau, il a dit : « Chavez ! ». Je me suis demandé mais comment un Belge peut savoir ? Il m’a demandé la permission de prendre une photo devant le drapeau et m’a dit qu’il allait raconter à sa femme qu’il était sur le territoire vénézuélien en Belgique, et il était ému aux larmes. Je me suis dit que, vraiment, Chavez a touché le cœur de l’Afrique.

Nous aimions beaucoup Chavez et notamment sa position sur la question palestinienne.

Oui, nous défendons très fort le peuple palestinien. Nous avons pris la cause des peuples les plus touchés par l’injustice dans le monde. S’il y a bien une injustice qui ne doit pas laisser le monde dormir tranquille, c’est la Palestine. Et Chavez nous a appris à prendre le cas de la Palestine comme si nous étions Palestiniens. Je serais sans aucun doute prête à mourir pour la Palestine si on me le demandait. Sans aucun doute ! Pour le peuple sahraoui aussi. Nous aimons les causes des peuples dont les droits sont niés. C’est cette force que Chavez nous a laissée qui nous permet aujourd’hui de garder la tête haute. Nous ne baisserons pas la tête, ni devant les États-Unis, ni devant rien. Jamais. Et c’est cela qu’ils ne nous pardonnent pas. Ils savent que nous avons cette force immense que Chavez nous a laissée et qui fait que n’importe quel pays peut dire « Chavez » et se souvenir. Dans un pays comme la Belgique qui n’est pas forcément un pays qui a un lien avec le socialisme ou avec les idées de Chavez, ils savent que quelqu’un qui s’appelait Chavez est passé par ici. Il était tellement grand et il nous a laissé cette force.

Vous pensez que le président Chavez était de la trempe de Castro et de Che Guevara ? Croyez-vous que son message résistera au temps ?

Je pense que l’Histoire va lui réserver sa place pour toujours. C’était un homme exceptionnel, de ceux qui naissent tous les cent ans. Son message survit et pas seulement pour le peuple vénézuélien, car je pense que Chavez est devenu la lumière de tout le progressisme ailleurs aussi. Il a laissé l’espoir aux autres, même en Espagne, par exemple, pour tous les progressistes espagnols et c’est pour cela que les Espagnols nous en veulent autant, parce que nous avons inspiré une partie de l’Espagne. Nous avons inspiré toutes les causes révolutionnaires du monde. Cuba a été la première lumière pour le monde. Castro disait que Chavez était son fils idéologique et spirituel et il a pu faire des choses qui n’étaient pas permises à Cuba à cause de l’embargo, et Chavez a d’une certaine façon renversé le blocus par cette puissance économique avec PetroCaribe qui nous permettait de changer la situation mais également la dynamique de la dépendance que certains pays des Caraïbes avaient vis-à-vis des États-Unis.

En ce qui concerne la coopération que nous avons commencée avec l’Afrique, il se trouve qu’en avril de cette année, le cas du Venezuela est revenu lors d’un débat au Conseil des droits humains à Genève. Un petit groupe de pays s’est rallié à l’agenda américain et les Américains disaient que le Venezuela en tant que membre du Conseil des droits de l’homme à Genève était un violateur des droits de l’homme et que nous devions quitter notre position au sein de cet organisme. Ils ont fourni un document signé par 11 pays stipulant que le Venezuela devait partir, et le premier groupe qui a sorti une résolution contre cette décision et qui a soutenu le Venezuela était le groupe africain. Tous les autres pays ont adhéré à cette résolution et finalement plus de 100 pays ont dit « non, le Venezuela reste parce que ce n’est pas un violateur des droits de l’homme ».

Tout cet acharnement, et pourtant les présidents Chavez et Maduro ont été élus démocratiquement.

Oui. Que représentons-nous comme risque ? Je reviens toujours sur cette phrase d’Obama qui nous a dit que nous étions « une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale des États-Unis ». En réfléchissant à cette phrase, je trouve que c’est presque un compliment, car depuis 18 ans, nous sommes en train de montrer au monde qu’un autre modèle est possible, que le socialisme peut fonctionner. Cuba l’a montré pendant 60 ans et nous le montrons depuis 18 ans face à toute la pression du monde, et on tient. Et le peuple continue à voter pour ce modèle, donc même avec la pression économique, la pire des situations, les gens continuent à croire au modèle socialiste. Et en voyant cela, je me dis que vraiment oui, nous sommes une menace inhabituelle et surtout extraordinaire. Et personnellement, je considère que c’est le meilleur des compliments (rires).

Et on peut dire merci, Barack Hussein Obama (rires)

Oui, grand merci. Ça fait du bien d’exercer ce type de menace. Une menace fondamentalement spirituelle, morale, idéologique, et surtout sociale, surtout à l’égard de pays comme les États-Unis et d’autres qui écrasent les gens.

Un dernier mot, Madame l’Ambassadeur, aux peuples qui résistent face à l’oppression impérialiste US.

Nous savons que c’est difficile, que le chemin du socialisme n’est pas facile, et c’est pour cela que le meilleur, nous sommes en train de le faire aussi, parce que quand le chemin est dur, il n’y a pas que les plus forts qui peuvent marcher. Nous allons montrer que oui, un autre monde est possible, et nous allons continuer à être inhabituels et, surtout, extraordinaires.

Interview réalisée à Bruxelles par Mohsen Abdelmoumen

Published in American Herald Tribune, December 03, 2017 : https://ahtribune.com/world/americas/2035-claudia-salerno-caldera.html

In Palestine Solidarité : http://www.palestine-solidarite.org/analyses.mohsen_abdelmoumen.041217.htm