Caracas-Cucuta, le chemin de la revente

Les billets de bus sont revendus en dehors des billetteries, des places sont revendues directement dans le bus, on revend de l’argent avec un pourcentage pour acheter le billet qui ne peut être payé avec des « points », on revend des places de la file d’attente, du carburant est revendu, on revend des cartes de recharge de carburant pour les revendre en Colombie, à une voiture privée, à un intermédiaire. Aller de Caracas à la frontière avec la Colombie est une radiographie du développement de la situation économique dans le pays. Une image qui à la fin de l’année 2017 montre une dynamique de guerre qui s’est approfondie, et qui semble reconfigurer les dimensions économiques, sociales et éthiques.

On peut synthétiser ce qui se passe en une phrase: là où un besoin surgit, un business se crée. Il y a beaucoup de besoins au Venezuela, produits par les attaques internationales qui cherchent à coincer le pays, les grands hommes d’affaires, la corruption, les détournements des canaux de distribution. Nous sommes dans une société exposée à une insuffisance de l’offre devant la demande. Ceux qui détiennent les biens profitent de la situation matérielle et subjective pour réaliser des profits extraordinaires, spéculer au détriment de la majorité. Dans de nombreux cas, ce n’est pas le manque de produits, mais plutôt les moyens pour les obtenir qui ne sont pas ce qu’ils devraient être.

Chaque secteur donne son argument. Dans le cas du transport, le prix des pièces de rechange et la difficulté à obtenir de l’essence augmenteraient les coûts des billets et entraîneraient une diminution de la quantité d’unités disponibles mais la réalité est plus complexe, marquée par des logiques de maximisation du profit. Quelques exemples. Aux guichets, ils affirment qu’il n’y a plus de billets, et quelques mètres plus loin, ils sont revendus avec un supplément. Les entreprises n’encaissent plus avec des « points », (et tout mène à cette conclusion), de manière à pouvoir échanger l’argent liquide via d’autres voies, en ce comprise la zone frontalière. Sous l’argument d’être le dernier bus, ils facturent le billet à un prix extraordinaire, alors que pendant des heures c’est toujours « le dernier » bus qui arrive. Les transporteurs ne perdent jamais. Le discours de la victimisation est une façon classique de justifier un vol.

Les passagers sont prêts à payer 150/200 mille bolivars en espèces. La plupart vont à la frontière pour revendre des produits, en acheter d’autres pour les amener au Venezuela ou quitter le pays pour chercher du travail. Ce qu’on voit dans les bus montre une partie de la société, de tous les âges, qui a trouvé dans la revente le moyen de s’en sortir face à l’impossibilité de vivre avec un salaire minimum. Cela fait partie des moyens de contrebande d’extraction organisés par les mafias en connivence avec le gouvernement colombien et la corruption. Ce n’est pas le problème central, mais la conséquence d’une économie en déclin – en partie à cause des actions de ces structures de contrebande – et ce recul économique oblige à trouver de nouvelles façons de générer des revenus.

Combien font la route jusqu’à la frontière tous les jours? Difficile d’avoir des chiffres exacts. On peut parler de beaucoup de personnes – mais ce n’est qu’une impression – en observant les mouvements vers la frontière et à la frontière même. C’est interpellant. En ce qui concerne le nombre de Vénézuéliens qui ont émigré cette année par toutes sortes de canaux, différentes sources parlent de quelque 2 millions 500 000 personnes.

À l’approche de la Colombie, on remarque d’autres symptômes. L’argent du nouveau cône monétaire est rare, il est revendu de l’autre côté avec jusqu’à 100% de profit pour les billets de 100 mille bolivars – il est payé en espèces, il est reçu par virement. Le passage du bolivar au peso colombien est minime: pour 1 million de bolivars, 60 000 pesos sont reçus en espèces. Sur le territoire vénézuélien, il reste les billets du vieux cône – ils ne sont presque jamais achetés par les maisons de change – ce qui augmente leur quantité à mesure que leur capacité d’achat diminue. Dans un marché communal situé à La Pedrera, dans l’État de Táchira, les moyens de paiement étaient majoritairement des billets de 50 et 100 bolivars, soit des sacs de billets. Les marchands des quartiers ne les comptent plus, ils les pèsent: 50 000 bolivars en billets de 50 bolivars pèsent x grammes, la moitié en billets de 100. Le marchand a sa balance, les prix augmentent tous les jours ou presque.

Beaucoup de ces problèmes ne sont pas nouveaux. La nouveauté, c’est l’ampleur des mouvements, le nombre de personnes, comment peu à peu la logique de la revente prend le dessus sur tous les domaines de la vie économique. Ce problème augmente à mesure que la situation économique devient plus difficile. Quelles alternatives a une famille dans le Venezuela de 2017? Obtenir plusieurs salaires minimum n’en est pas une. Il ne s’agit pas de justifier, mais plutôt de penser que des réponses surgissent face à un problème, celle-ci en est une, celle qui prend le plus d’ampleur, souvent efficace, illégale, massive. Nous savons déjà quelles sont les conditions pour se rendre à la frontière: une structure de coûts relevant de combines implique le prix du voyage en espèces, le logement, les montants à payer pour transporter de la marchandise et les risques qui en découlent. Ceux qui voyagent sans objectif économique savent aussi à quoi ils doivent faire face. C’est la seule option, obtenir des billets d’avion est presque impossible.

Parler de la revente signifie parler de la corruption. De la micro-corruption qui prend de l’espace dans le tissu social, qui se normalise, avec laquelle on coexiste avec impuissance, elle devient une pratique habituelle. Cette micro-corruption est connectée à celle des hautes sphères qui, depuis août, enquête, révèle et punit le ministère public. Ce n’est pas la contrebande, qui est une alternative pour les gens ordinaires, qui est responsable de l’état général de l’économie mais bien la politique de guerre contre le pays avec la complicité des mafias qui ont pu corrompre la nation et empêcher sa stabilisation. On sait que les corrompus sont dans l’industrie pétrolière, dans les différentes branches de l’entreprise d’importation. Où encore?

En disant qu’ils se connectent, je veux dire que l’impunité qui régnait aux plus hauts niveaux a influencé les autres niveaux de la vie sociale. C’est ça l’hypothèse. Quel message a été transmis à la société au cours de ces années où le vol était impuni ? La culture de la corruption au Venezuela ne se caractérise pas par sa discrétion, bien au contraire. Du coup, quel exemple s’est construit, à quel point s’est multipliée cette perte de crédibilité… La politique de punition des seconds couteaux ne résout pas le problème, elle crée une réponse médiatique immédiate dans le cadre d’une société qui exige de l’autorité. Mais la situation ne se résout pas avec l’arrestation de personnes qui se couvrent le corps de viande pour la passer en Colombie, tout en laissant agir ceux qui font passer des troupeaux ou ceux qui ouvrent des routes clandestines. Au contraire, c’est placer la cause principale du problème en aval alors qu’elle est en amont.

C’est ce qu’on voit avec les enquêtes sur la corruption. Pour qu’un crime pour détournement de fonds soit reconnu, il faut qu’il y ait une complicité directe ou indirecte dans les hautes sphères. Punir là, représente un message clair et nécessaire qui peut fonctionner comme une mesure disciplinaire. Pas de manière linéaire, mais cela montre que la révolution même a la volonté politique de lutter contre un problème national, de souveraineté, d’intégrité et d’éthique. Et cela permet, à partir de l’exemple, de parler depuis un espace représentant l’autorité, ce que les gens demandent tant lorsqu’ils traversent le pays, les terminaux, les stations-service, les frontières. Poursuivre les dirigeants Chavistes comme Eulogio del Pino permet et exige d’aller plus loin, à l’intérieur et à l’extérieur. Certains hommes d’affaires ont été arrêtés. Mais combien ne sont pas inquiétés et restent impunis ? Ici aussi, c’est l’affaire de la grande bourgeoisie.

Le développement du monde de la revente, des petites combines et de la contrebande, n’est pas seulement un problème économique. Il a des conséquences au niveau social, dans les liens qui se défont, dans la perte de la force politique, dans l’intérêt pour la politique, dans la multiplication de l’idée que la résolution d’un problème est le seul objectif à atteindre. De possibles reconfigurations sont en gestation dans les souterrains, difficiles à mesurer dans l’immédiat, dangereux, antithèse de la culture chaviste d’une réponse collective aux problèmes, de la solidarité, de la communalisation de la vie. Il est difficile de penser qu’une société exposée à cette situation pendant plusieurs années consécutives ne subira pas de modifications dans sa dynamique, ses valeurs et ses façons de concevoir l’autre.

Cette année se termine par une tension entre le temps politico-électoral et le temps économique. Le Chavisme a réussi à récupérer l’initiative dans le temps politico-électoral, le stabiliser et le conduire. Dans le temps économique, c’est presque le contraire. Combien de temps peut-on supporter que le fossé s’élargisse? Je n’ai pas de réponse, seulement des questions devant un scénario qui se profile en parcourant le pays, des questions qui demandent des réponses immédiates, des réponses de l’autorité et de la justice. Ce n’est pas seulement une question du gouvernement, le peuple dans ses formes d’organisation doit intégralement faire partie de la réponse. Mais devant l’ampleur du phénomène, il est également clair qu’il ne sera pas possible d’avancer sans une réponse forte des autorités.

Source: https://hastaelnocau.wordpress.com/2017/12/22/caracas-cucuta-el-camino-de-la-reventa/

Traduction : VeneSol