Comprendre le Venezuela, un ouvrage de référence

Pour comprendre le Venezuela, il est nécessaire de connaître l’évolution de ce pays et la forte dépendance dont il a souffert au cours des différentes époques de son Histoire, puis de connaître la tentative, au xxie siècle, de se libérer de cette dépendance. Cette libération est difficile à cause des vices à l’intérieur du pays (dont ceux engendrés par la société de consommation) et des attaques extérieures – des ÉtatsUnis, mais aussi de l’Europe – avec le désir de la part de ceux-ci de revenir au néolibéralisme et à de nouvelles formes d’exploitation. L’exploitation de l’être humain, la destruction de la nature et la dépendance furent les trois éléments fondamentaux de l’Histoire économique, écologique, sociale et politique du Venezuela.
On ne peut comprendre le Venezuela si on ne mesure pas l’importance mondiale qu’a eue et a toujours le pétrole dans l’évolution technologique, économique et géopolitique du monde contemporain. On ne peut pas comprendre ce pays si on ne se rend pas compte de la dépendance implacable que le pétrole a provoquée et provoque encore de nos jours. La Révolution Bolivarienne commencée par Hugo Chávez est la tentative de construire une nouvelle République, un État écosocialiste et communal. Vienne ce qui viendra, mais il y a des chemins qui sont tracés et qui ne pourront jamais être effacés.
Le temps des cerises
Andrés Bansart est professeur émérite de l’Université de Tours, et de l’Universidad Simón Bolívar, à Caracas, au Venezuela.
Dans cet ouvrage de référence, l’historien vénézuélien Andrés Bansart accompagne le lecteur à travers un voyage dans le Venezuela contemporain :  de la naissance de l’État pétrolier jusqu’à la rébellion populaire du “Caracazo” et la refondation de la démocratie participative grâce à la Révolution bolivarienne.
De manière simple et agréable à lire, l’auteur expose les principales conquêtes et défis du processus actuel situé dans la droite ligne de l’œuvre exceptionnelle du « Comandante Chávez », qui s’attela à changer le cours de l’histoire de son pays et de son continent : les grandes Missions sociales, le Pouvoir Populaire des Communes, la guerre médiatique, la bataille pour la démocratisation des médias ou encore la promotion d’un monde multipolaire…
Bansart décortique également la période “après-Chavez” à travers le testament politique de Chavez, le “Golpe de Timon”, et il avance de nouvelles perspectives, tout en démentant les mauvais augures de ceux qui annonçaient que les jours de la Révolution étaient comptés.
Ce livre est unique et salutaire dans le contexte actuel, où tout est fait pour empêcher les gens de réfléchir, pour comprendre qu’il n’est pas seulement possible d’opposer une résistance au néolibéralisme, mais que les processus révolutionnaires permettent également aux peuples de découvrir leur potentiel et leur créativité, en déclenchant une vague de solidarité et de fraternité capable de déplacer des montagnes.
Source: Le Journal Notre Amérique, janvier 2017

« Comprendre le Venezuela », Andrés Bansart parle de son nouveau livre.
Thierry DeronneTu t’es marié, il y a longtemps, à notre pays le Venezuela. Peux-tu nous parler de cette vie commune? A-t-elle changé ta vision de l’être humain?
Andrés Bansart – Après le coup d’Etat au Chili et la mort d’Allende, je me suis installé au Venezuela. Le pays avait la réputation d’être un bastion de la démocratie en Amérique Latine. Bien sûr, en comparaison avec la plupart des pays qui étaient tombés sous les dictatures les plus féroces, il semblait que le Venezuela était un exemple de démocratie. A un ami, qui avait été accueilli par la Suède et qui m’avait écrit qu’il était bien mais se trouvait là comme dans une cage d’or, je répondis que, quant à moi, j’avais cru arriver dans un pays démocratique, mais que ce n’était pas le cas. En effet, le Pacte de Punto Fijo de 1958 avait fixé des règles de jeu qui  n’étaient pas démocratiques du tout et permettaient à une certaine classe sociale avec deux partis de contrôler le pays qu’ils vendaient aux Etats-Unis et aux entreprises transnationales. Ce système politique dura pendant quarante ans. Quant à ma vision de l’être humain, elle n’a pas beaucoup changé. Je me suis attaché à ce pays jusqu’à obtenir la nationnalité venezuelienne et vivre comme miens les événements positifs et négatifs du pays où, finalement, j’ai passé le plus d’années de ma vie. Si ma vision de l’être humain n’a pas changé, celle de la société a par contre évolué. Je suis très reconnaissant pour tout ce que j’ai pu vivre au Venezuela. J’ai donc connu une certaine époque, puis pu vivre les événements et les changements qui eurent lieu en 1989, 1992, 1998 et se poursuivent quasi vingt ans après.
T.D. – La globalisation comme fait culturel, l’urbanisation qui déplace peu à peu l’agriculture se ressentent au Venezuela comme dans tous les pays. On le voit en particulier dans une jeunesse bien différente de celle d’y a dix ans. Crois-tu que l’héritage bien palpable du chavisme -comme la souveraineté ou l’écosocialisme- a des chances de durer?
A. B. – Il faut peut-être rappeler que le Venezuela est un pays extrêmement riche sur lequel sévit la pauvreté parfois la plus extrême. C’est le résultat du colonialisme puis de l’impérialisme, celui des actions de certaines classes sociales, au cours de son Histoire depuis le XVIème siècle. Après le vol des perles de Cubagua, il y eut les plantations de café, de cacao et de sucre pour les acheteurs riches des pays riches, les haciendas et les esclaves. Puis, il y eut le pétrole et les camps miniers avec des ingénieurs souvent étrangers et des cabanes d’ouvriers, les déplacements de populations, les ceintures de misère autour des villes, les quartiers riches des villes, les ports d’où saignaient les richesses du pays et où entraient les produits que les riches achetaient avec les gains du pétrole, les aéroports pour recevoir les ingénieurs étrangers et enmener les riches qui voulaient faire du tourisme ou placer ailleurs leur trop-plein d’argent. Des dizaines d’années de gains pour les uns, de misère pour les autres. Et puis, il y eut 1989: les pauvres en avaient assez. Combien de personnes furent-elles tuées? Et puis, il y eut 1992: la tentative de renverser le Pouvoir échoua, mais un certain Hugo Chávez dit: “Por ahora! Pour l’instant!” Et puis, il y eut encore des points de suspension dans les espoirs… Et puis, il y eut 1998, 1999, Chávez Président, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, les missions, une certaine solidarité, pas d’aumônes, mais des droits. Les prix du pétrole ont chuté et les anciens maîtres du pays ont voulu en profiter pour récupérer les avantages d’antan. La situation a changé. Ce n’est plus si facile. Les gens connaissent leurs droits. Le Peuple est souverain. L’héritage est là. Des moments durs sont devant nous, mais le désespoir n’est pas permis. Quant à l’ecosocialismo, certaines communautés de base le pensent et commencent à le pratiquer. Il faudra longtemps pour qu’il s’étende vraiment. Les jeunes ont la responsabilité du futur.
T. D.Le Venezuela peut-il être compris, et par qui devrait-il être compris?
A. B. – Il peut être compris par ceux qui le veulent. Mais pour vraiment comprendre un phénomène, il faut connaître les antécédents de celui-ci. Les grands médias nationaux et étrangers appartiennent à ceux qui ont avantage à manipuler l’information et à distorsioner les faits. Là, on voit l’effort qui doit être le nôtre, le tien, le mien, celui des camarades du Venezuela lui-même et ceux qui vivent dans d’autres pays. Dans “Comprendre le Venezuela” (Paris, Le Temps des Cerises, 2016), je tente d’expliquer nos problèmes, nos difficultés, pourquoi est né un personnage comme Chávez, quel a été son rôle, comment a réagi le Peuple, comment le Peuple continue à chercher un chemin, à construire une société nouvelle.
T. D.Existe-t-il en France une information sur nous qui ne soit pas projection de positions internes?
AB. – En France comme ailleurs, certains médias offrent des informations qui permettent de comprendre l’évolution du Venezuela. Il faut les en remercier. Mais l’ensemble des gens se font une idée en se référant à ce qu’ils connaissent et, comme je viens de le dire, à ce qu’ils recoivent comme matériel pour la comprendre (souvent ce matériel fait qu’il comprennent mal). Puis, il y a en effet un système de projections. Mais cela se fait dans les deux sens. Ainsi, lorsque, au moment des élections présidentielles francaise de 2012, au cours d’une interview sur TeleSur, j’ai expliqué que le parti socialiste francais n’avait rien à voir avec le PSUV; le mot “socialiste” prête à confusion. On tente toujours de comprendre à partir de son expérience et souvent on fausse ainsi les explications qu’on se donne.
T. D.L’Européen pourra-t-il un jour adopter cette humilité vis-à-vis des Africains ou des Latino-américains sans laquelle une vraie gauche ne saurait exister?
A. B. – Un jour! Quand? Il est difficile pour les gens de connaître la vérité de l’Histoire. Qui écrit celle-ci? Et dans quel but? Comment enseigne-t-on l’Histoire à l’école? Quels sont ces héros (anti-héros) qu’on fait admirer aux enfants? Quelles sont les valeurs (souvent les anti-valeurs) de ces héros? Il y a plusieurs manières d’aborder l’Histoire, celle de la colonisation, de l’esclavage et du néo-colonialisme. Bien sûr, dans les pays riches, il est difficile d’expliquer la provenance des richesses. Et puis, le bien-être est, pour les habitants de ces pays plus important que le Bien-Vivre (le Buen Vivir), concept que la plupart ne comprend même pas. Il leur est difficile de constater que leur bien-être (“buen-estar”) provient de la rapine, de la domination de l’être humain par d’autres êtres humains, de la domination implitoyable de la nature, de l’exploitation. La plupart des gens ne savent pas ou ne veulent pas savoir que cette exploitation a déséquilibré la nature et les sociétés. Ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir que leur industrialisation est en partie responsable du changement climatique et voudraient maintenant que tous les pays fassent un effort pour empêcher les drames qu’auraient sans doute a souffrir la Terre et, partant, l’Humanité. Une minorité le sait. Elle comprend. Elle lutte. Elle cherche le moyen, comme nous, d’imaginer un écosocialismo et de commencer à le faire fonctionner. Mais il faudra du temps. Les vraies révolutions se font lentement. Pour y participer, il faut de l’humilité, de la patience et une grande capacité de travailler en équipe.
Andrés BansartComprendre le Venezuela, Paris, Le Temps des Cerises Editeurs, 200 pages, 15 euros, publié le 21 octobre 2016.