Qui pourra mettre KO le chavisme?

Nous étions fatigués de lire que tout était perdu, qu’un coup de pouce suffisait, que le projet s’était asséché de telle sorte qu’on ne pouvait même pas gagner une élection de conseil de copropriété, et qu’il était sur le point de se briser comme une branche sèche. Ces analyses se sont multipliées dans les pires mois du chavisme, entre avril et juillet, quand nous vivions dans notre propre chair une opération de prise du pouvoir par la force. Ce serait la fin du coup d’état prolongé, l’assaut final.

Nous voici au début de 2018, avec trois victoires électorales et politiques consécutives, une Assemblée Nationale Constituante (ANC) installée, 20 gouverneurs chavistes sur 23, 308 municipalités sur 335 et les rangs resserrés devant des élections présidentielles imminentes. En face, l’opposition est dans une phase de rupture, avec des insultes croisées, une désorientation stratégique, des tirs dans le pied, une perte de crédibilité face à sa base sociale.

Comment expliquer ce présent politique alors que nous étions sur le point de recevoir le direct qui allait nous mettre KO? Le chavisme a été sous-estimé, une fois de plus, et l’adversaire surévalué. Un classique dans le regard porté sur le Venezuela, en particulier la sous-estimation. Par manque de proximité avec un processus complexe en aval, des lectures biaisées par le rouleau compresseur anti-chaviste communicationnel, une vision super structurale du processus. Ce ne sont que des hypothèses. La première question est : Qu’est-ce que le chavisme?

Il y a plusieurs dimensions. Je pense qu’il est nécessaire de commencer par une qui est substantielle : l’identité populaire. De la même façon que John William Cooke a parlé du péronisme comme du nom politique du prolétariat argentin, on peut parler du chavisme comme d’une identité politique des classes populaires vénézuéliennes. C’est dans le subalterne que se situe le territoire principal où la révolution s’est formée, d’où les passions sont recréées et soutenues dans les moments les plus durs. Il suffit de prendre un exemple qui échoue rarement : plus le quartier est humble, plus les gens sont chavistes.

Cette dimension a plusieurs explications. L’une relève de l’ordre de l’engagement politique de Hugo Chavez, qui a concentré la force, la recherche de protagonisme dans les exclus de l’histoire nationale, les pauvres. La révolution a eu dès ses débuts une coupe de classe marquée qui se maintient jusqu’à aujourd’hui. Un autre est que cet engagement du sujet s’est accompagné d’une volonté de participer et d’organiser les politiques étatiques structurées, les initiatives présidentielles, les expériences de formation et la politisation. On a cherché à rompre avec le regard passif / consommateur pour construire un acteur / protagoniste. La conséquence est que l’appropriation du processus a été massive. Une troisième explication est dans cette même expérience de vie de la révolution en contraste avec l’histoire de la vie précédente, l’affirmation nationale, populaire, identitaire, de la fierté d’être qui on est. C’est généralement l’élément le plus fort dans les conversations. Un quatrième, pourrait-on ajouter, est l’insertion de la révolution dans l’histoire vénézuélienne, sa connexion avec un pari inachevé, celui du projet indépendantiste. Au Venezuela, il fait partie d’un projet historique qui se bat contre un autre, aussi historique.

Ceci ne se présente pas de manière pure et linéaire, et sur cette force se sont abattues de nombreuses attaques qui l’ont affaiblie. Cependant, cela explique comment, dans cette situation de détérioration matérielle, peut exister une base sociale chaviste estimée à 30% de la population. Cela permet aussi de comprendre comment l’équation proposée par la droite, qui consiste à aiguiser les attaques sur l’économie avec le calcul que cela se traduira automatiquement par une accumulation politique dans les votes ou les rues insurrectionnelles, ne se vérifie pas.

Le chavisme se décline aussi en parties et médiations. La première chose à garder à l’esprit est le caractère civico-militaire du mouvement. C’est dans sa genèse, son épopée, sa force et ses faiblesses. La présence militaire implique le contrôle des zones clés du territoire, ainsi que des postes gouvernementaux et des secteurs stratégiques de l’économie. C’est de là que sont issus Chavez et une partie de la direction. Les Forces Armées Nationales Bolivariennes (FANB) ont fait l’objet d’attaques systématiques durant les mois insurrectionnels d’avril-juillet 2017 : assauts contre les casernes, appels publics à ne pas obéir aux ordres du président, menaces de futur emprisonnement. L’objectif était de les briser et d’ajouter un secteur au coup d’État. Cela ne s’est pas produit. Ceux qui spéculaient sur la loyauté des FANB on trouvé là une réponse à leurs spéculations.

Un autre point est la médiation principale : le Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV). C’est le parti dirigé par les dirigeants de la révolution, d’où émanent également les cadres en charge des institutions, et une grande partie des candidatures du chavisme. Il est généralement présenté comme une machine électorale qui à son tour a de sérieuses difficultés à développer une politique qui aille au-delà de la dynamique d’une tendance clientéliste dans les territoires. Ce n’est pas entièrement faux, bien que la complexité soit grande : c’est un parti dont la base et le militantisme sont essentiellement populaires, qui dans l’imaginaire est le « parti de Chavez » et sur lequel reposent toutes les attentes, un parti avec une direction qui a développé des logiques accrues de reproduction des formes de politique contre lesquelles la même révolution est née.

Il existe une autre dimension centrale du chavisme, qui est l’organisation populaire. Il est nécessaire de distinguer – bien que les frontières ne soient souvent pas claires – entre ce qui l’on entend par mouvement social et le processus d’organisation populaire construit dans le processus révolutionnaire. Il y a peu de mouvements sociaux ayant un développement dans diverses parties du pays, dans divers secteurs, avec la capacité de mobiliser et de développer une politique propre au sein de l’unité chaviste. Cette faiblesse représente un problème quand il s’agit de penser la vitalité interne du processus. Ce qui par contre a été massivement développé, ce sont des expériences organisationnelles, souvent conduites par l’État, avec un soutien parfois légal, comme des politiques publiques, dans la recherche constante d’outils de pouvoir territorial et populaire. Il n’est pas de quartier populaire où il n’y ait une expérience d’organisation, souvent dépendant de l’État. Le plus récent et le plus massif, en raison de son caractère et de la situation économique, ce sont les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production (Clap), organisés pour garantir l’approvisionnement des produits du panier alimentaire de base.

Le chavisme est donc plus qu’un gouvernement ou un président. Ceux qui ne recherchent pas dans les passions et les expériences populaires peuvent difficilement franchir la barrière de l’analyse.

La droite

La coupe de classe est nette. A quelques exceptions près, en général ex-chavistes, toute sa direction vient des classes hautes / moyennement hautes et sa base militante également. Ça a été le cas depuis le début du processus et même si à certains moments elle a pu élargir sa capacité de rassemblement, cette caractéristique reste vraie. Ceci, avec une dose évidente de mépris/incompréhension de tout ce qui est populaire, détermine ses analyses, ses lectures des moments sociaux et des scènes de batailles. Un exemple clair sont les évènements qui se sont déroulés entre avril et juillet : ils ont pensé que leurs bases était très fortes et que les secteurs populaires allaient répondre à l’appel. Ils ont conclu à un état d’esprit des masses, en partie, à partir d’une lecture des réseaux sociaux, espace au sein duquel ils évoluent avec puissance te argent. Ils se sont trompés.

A cela il faut ajouter une autre dimension : une partie de la direction est à l’étranger, principalement aux États Unis. En premier lieu, ceux qui s’auto dénomment “l’exil”, qui ont fuient de la justice en général pour avoir participé au coup d’État de 2002 ou avoir volé des millions. Deuxièmement, parce qu’il y a un niveau de prise de décision dans le gouvernement américain lui-même. Il a été fréquent au cours de ces mois de voir les leaders de l’opposition se succéder aux États-Unis pour chercher du soutien, du financement, des photos. Certains plans et décisions ne résident pas au Venezuela, mais viennent des États-Unis – Département du Trésor, lobbies politiques et économiques, Maison Blanche, Commandement Sud – et des gouvernements et politiciens alliés du continent, en particulier les secteurs du gouvernement colombien, liés à Alvaro Uribe. Ceci articulé à son tour avec le bloc allié ou subordonné à l’impérialisme, un éventail qui va des gouvernements de droite du continent à l’Union européenne, où les mêmes dirigeants de la droite vénézuélienne défilent également.

Pour ceux qui auraient des doutes, il suffit de passer en revue les déclarations de Donald Trump en personne, que ce soit à l’ONU, où dans l’exécution de sanctions économiques, diplomatiques, et dans la menace d’une intervention militaire. Cette dépendance vis à vis des États-Unis donne une empreinte particulière aussi bien à l’opposition qu’au conflit vénézuélien, qui se trouve englobé dans le conflit géopolitique global. La révolution ne se bat pas contre une droite locale. Il est surprenant que certains analystes qui se disent progressistes ou de gauche ne prennent toujours pas cette dimension en compte.

Ce cadre ne doit pas éclipser les différences au sein de l’opposition. Il y a deux points de vue sur la façon de sortir du chavisme : l’un qui avance que cela doit être à travers une ligne insurrectionnelle accompagnée de développement paramilitaire, l’autre, à travers les votes. Les deux options ont subi des défaites, la première quand le 30 juillet le chavisme a réussi à imposer par les votes la légitimité de l’ANC (Assemblée Nationale Constituante) qui a démobilisée l’escalade violente, la seconde le 15 octobre, avec les 18 États entre les mains de chavistes.

Ces revers ont provoqué une crise au sein de la droite, les uns rejetant la faute sur les autres. La ligne violente accusa la ligne électorale d’être complice de la “dictature”, alors que la seconde accuse la première de laisser des espaces de pouvoirs sans les défendre. Les deux défaites sont liées : la droite, avec l’agression violente – qui incorporait des méthodes telles que de brûler des personnes parce qu’elles sont chavistes ou pauvres, le siège de villages pendant des jours par des gens armés et cagoulés – s’est isolée de la majorité de la population et a favorisé, en partie, le vote en faveur de l’ANC. Le choix, ainsi ressenti par de nombreuses personnes le jour de l’élection, était qu’ils décidaient entre voter ou aller à l’affrontement. Dans ce cadre, les élections des gouverneurs ont conservé une partie de la tension dramatique éprouvée les mois précédents. Ce à quoi s’ajoute un facteur, la déception de la part de la base même sociale de la droite qui a été punie par l’abstention dans les élections des gouverneurs. Les erreurs de la direction ont un prix.

Ce cadre présente un dernier élément, la décision, des principaux partis, de ne pas se présenter aux élections municipales du 10 décembre. Une explication possible est que, face à la possibilité d’une nouvelle défaite, et très près des élections présidentielles, ils aient décidé de s’abstenir afin de ne pas aggraver leur crise électorale. Une autre hypothèse est que la ligne insurrectionnelle/paramilitaire est un plan en marche pour remettre sur pied une option armée dans les prochains mois. Il semble peu probable qu’ils puissent à court terme appeler à des mobilisations relativement massives : leur base sociale a été touchée dans sa volonté de lutte, dans la perspective d’obtenir une victoire par la mobilisation. Ils pourraient intenter des actions avec des groupes armés pour user la situation générale, ou pour faire un pas de plus vers un niveau de violence supérieure qui serait décidé par les États-Unis.

Dans ce cadre, la droite est d’accord sur un point : l’attaque permanente de l’économie pour épuiser la population, c’est à dire les secteurs populaires, briser le lien avec le gouvernement, démontrer que le socialisme n’est pas viable, que Chavez s’était trompé, faire du quotidien une bataille permanente pour trouver les produits de base, et que cela se traduise en pillages ou en votes. Tel est la scène de guerre qu’ils ont surtout développée, et c’est là, en même temps que se concentrent les contradictions du processus révolutionnaire.

L’économie

Les symptômes de ce que nous vivons aujourd’hui ont commencé avant la mort d’Hugo Chavez, avec les premiers signes de pénurie, et l’indication par le gouvernement de l’existence d’une guerre économique. En 2013, le cadre correspondait à un test des premières manœuvres : disparition progressive de produits tels que le papier toilette, la farine de maïs, le dentifrice. On trouvait encore des médicaments avec une relative normalité, et les prix n’avaient pas atteint l’escalade qui existe aujourd’hui et qui s’accentue chaque semaine. Depuis cette année-là, la situation s’est aggravée à un rythme accéléré, notamment depuis 2015, avec un facteur aggravant majeur dans une économie comme celle le Venezuela : la chute brutale des prix du pétrole en 2014.

Après quatre ans, il ne fait aucun doute que la situation économique est le produit d’un plan de déstabilisation prolongé qui s’est joint à des faiblesses propres pour construire un scénario critique. Dessiner la carte des principaux points de la bataille est complexe : l’ennemi ne se montre presque jamais et les acteurs en jeu sont aussi bien nationaux qu’internationaux.

L’un des points centraux est la frontière avec la Colombie. 2 219 kilomètres, presque toujours de rivières, de montagnes et de plaines, séparent les deux pays. S’il est vrai qu’une culture d’achat et de vente a toujours existé entre les habitants des deux pays en fonction du taux de change, ce qui est en marche depuis 2013 est bien une extraction de contrebande pour désapprovisionner le pays. On a assisté à l’articulation de mafias pour faire passer la frontière en grandes quantités aux principaux produits de l’alimentation, de la médecine, de l’hygiène et de l’essence. La partie colombienne de la frontière est soudain apparue bondée de marchandises vénézuéliennes. Déjà en 2014 il était officiellement reconnu que 40% des aliments vénézuéliens, produits ou importés, partaient par la frontière.

Les fermetures officielles des frontières n’ont pas inversé la situation. La contrebande a commencé à couvrir de nouveaux articles, tels que le plastique, et, surtout, la monnaie elle-même, qui a commencé à être achetée jusqu’à 30% au-dessus de sa valeur. Cela a transformé l’argent en une marchandise : contre un million de bolivars en espèces en Colombie, on reçoit, par exemple, un transfert pour un million trois cent mille bolivars dans un compte vénézuélien. Cette situation provenait du fait que c’était la monnaie utilisée pour la contrebande, avec une demande permanente de billets de banque du côté colombien. Cela a généré des pénuries de billets au Venezuela, où les banques ont fixé des montants maximums de retrait, insuffisants par rapport aux prix quotidiens en hausse permanente. L’autre option s’est avérée être l’achat de billets dans les entreprises également avec une commission : payer 125 000 bolivars par carte pour recevoir 100 000 en espèces.

La contrebande de détail est le produit de la difficulté économique et de l’hyper-profit qu’elle génère : vendre 70 litres d’essence en Colombie donne plus d’argent qu’un salaire minimum. La contrebande en gros est l’œuvre de mafias installées des deux côtés, et d’une politique de sabotage déclarée à l’économie vénézuélienne tolérée et / ou parrainée par le gouvernement colombien. A partir de là, il n’y a aucun contrôle sur ceux qui entrent avec des marchandises, c’est un territoire libéré pour la contrebande.

De l’autre côté, se trouve un autre des nœuds de l’attaque : les maisons de change, qui ont le pouvoir, par la loi, de dicter le taux de change entre le peso et le bolivar à leur bon vouloir, indépendamment du taux officiellement établi par la Banque de la République. C’est ainsi que le bolivar perd de sa valeur, et ce taux de change est la référence avec laquelle le dollar parallèle est calculé, indicatif par lequel la majorité des commerçants au Venezuela, illégalement, calculent les prix sur leurs produits.

Ce dollar augmente, cela a été vérifié avec des statistiques, à deux moments clés : avant les défaites politiques de l’opposition, et avant les rendez-vous électoraux. C’est un dollar politique. Entre le mois d’avril et le milieu de celui de novembre de cette année, il est passé de 3 mille à 52 mille, tout particulièrement après la victoire de l’ANC et des élections de gouverneurs. Tous les prix ont augmentés suivant ce taux et même davantage.

Le dollar parallèle est l’un des éléments clés de l’attaque contre l’économie. Au Venezuela, il existe un contrôle des changes par l’État – c’est le pays qui a la plus forte fuite de capitaux par habitant sur le continent – avec deux types de change, selon les produits. L’argument des commerçants est que le fait d’avoir une offre insuffisante de dollars les oblige à avoir recours à acheter au marché noir, une situation qui les oblige à répercuter l’augmentation de ce dollar dans leurs ventes. La vérité est que la plupart des dollars en circulation sont ceux que l’État offre dans ce qu’on appelle les ventes aux enchères en dollars, où les entreprises et les individus vont. Le mécanisme est le suivant : l’État, qui génère 95% des devises étrangères par le biais du pétrole, met en vente une somme d’argent – appelée panier de devises – qui est achetée pour importer des produits finis ou des intrants qui doivent ensuite être vendus en fonction du taux de change sur le marché national. En réalité, les importations sont surfacturées, les marchandises qui arrivent à destination sont ensuite vendues au taux du dollar parallèle, d’autres n’arrivent jamais aux points de vente, sont revendues dans les réseaux du marché noir, ou détournées directement vers la Colombie. Le résultat est que les produits ne sont pas sur le marché, ou, s’ils le font, leur prix est trop élevé pour un ménage à salaire minimum de travailleurs moyens.

Cette attaque ne serait pas possible avec cette ampleur sans une complicité interne qui a un nom très clair : la corruption. À partir de septembre, les enquêtes du nouveau parquet général ont commencé, affirmant que la corruption dans la zone pétrolière et l’allocation de dollars pour les importations ont généré un déficit fiscal et un détournement de fonds pour la nation. Chaque semaine, apparaissent officiellement de nouveaux cas de responsables et des responsables impliqués, y compris des politiciens du Chavisme qui ont fui.

Le président Nicolas Maduro a décrit la corruption comme l’ennemi principal de la révolution. Il est difficile de savoir jusqu’où iront les enquêtes. Le réseau complot, pour ce qui a été jusqu’ici révélé, est grand, et on peut en déduire qu’il couvre également des zones telles que la frontière, terrestre et maritime, et fonctionne comme un partenaire dans la contrebande de l’extraction. L’impossibilité de stabiliser l’économie ne peut s’expliquer sans tenir compte de ce facteur, qui non seulement vole des milliards de dollars, mais sabote des initiatives productives et sociales, déchaîne une inefficacité écrasante dans l’État.

Les zones touchées sont les poumons de l’économie vénézuélienne. Et si répondre à une attaque avec des armes endommagées est difficile, cela l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de lutter contre les États-Unis, qui ont concentré leur attaque en grande partie sur l’économie. Entre septembre et novembre, ils ont imposé des sanctions à l’économie avec un objectif clair : bloquer le pays jusqu’à ce qu’il soit poussé à la faillite, entre autres en empêchant le Venezuela de renégocier le paiement de ses obligations aux détenteurs américains. Mike Pence, le vice-président américain, l’avait annoncé lors de sa tournée en Amérique latine en août : les coups de feu proviendraient ouvertement du front économique. C’est ce qu’ils peuvent dire publiquement, c’est ce qu’ils font, et pour cela ils ont rassemblé des alliances comme l’Union européenne et le Canada.

Face à cette situation, le gouvernement vénézuélien a approfondi le jeu avec plusieurs alliés, notamment la Chine et la Russie. Aussi bien pour renégocier, trop tard, la dette – au cours des quatre dernières années, le Venezuela a remboursé 71 milliards et pourtant il a toujours a le risque pays le plus élevé – que pour construire de routes commerciales en dehors du dollar, essentiellement autour la monnaie chinoise, le yuan. Une politique économique internationale à haut risque : les deux derniers pays à avoir essayé de commercer hors dollar avaient été l’Irak et la Libye, tous deux ont finis bombardés. Le Venezuela est la cible sur le continent.

Il y a une autre dimension du débat économique, parfois éclipsée par l’urgence, le fait d’être toujours dans les cordes. Il s’agit de savoir comment faire face à la situation, comment se battre. On le sait, l’économie est concentrée sur la politique. En termes synthétiques, la question est la suivante : la réponse à la bataille économique est-elle un pari sur le privé, l’État, le communal / le social? Ce sont les trois formes de propriété en vigueur dans le pays, les trois étapes du projet économique chaviste. La façon de placer les forces a de multiples implications.

Les signaux donnés au cours des dernières années sont que le pari de la direction va vers le secteur privé. Il se manifeste dans le frein des expropriations / nationalisations, la livraison de dollars même, parfois même dans le cas de mauvaise gestion de ces monnaies par des entreprises, le financement dans le but de tenter de faire émerger un secteur entrepreneurial avec des caractéristiques nationales, la construction d’un récit destiné à montrer que la révolution s’entend bien avec les privés qui veulent travailler pour le pays, des heures d’écran sur les chaines d’état. L’argument repose, en partie avec raison, sur la nécessité de générer de la richesse pour la consommation domestique et de diversifier les exportations, pour lesquelles les entreprises, en particulier les petites et moyennes entreprises, pourraient avoir des conditions si elles étaient soutenues par l’État.

Le problème est que ce discours écarte la possibilité d’ôter le pouvoir à ceux qui ont déclaré la guerre et qui volent des milliards de dollars, à savoir la grande bourgeoisie, les grands propriétaires fonciers, le pouvoir financier, et qui essayent de créer des conditions légitimes, pour l’arrivée de capitaux internationaux dans des conditions mises en cause par plusieurs analystes. Les autres parties du tableau ne sont pas perçus avec cette force : ni le renforcement de l’économie d’état l’État, ni l’économie communale / sociale. Les domaines stratégiques entre les mains de l’Etat n’ont pas été étendus – par exemple, pour les importations dans les zones fondamentales – de plus, la vision stratégique de construction d’une économie autogérée, sous contrôle communal, ouvrier, en vue de son expansion, reste de plus en plus reléguée, désincarnée de la plupart des discours et des pratiques.

Ceci pose plusieurs des questions : ce pari est-il un mouvement tactique dans une stratégie de transition vers le socialisme, ou est-ce, sous couvert de la tactique, un changement dans la vision stratégique? Une question qui en amène une autre : qu’entend-on par socialisme et par transition?

Ce débat se situe à l’intérieur des caractéristiques du chavisme, multi classe, avec différentes perspectives en son sein sur la direction à donner au processus. Pas seulement dans le débat sur quel type de socialisme – si plus d’état / de parti ou plus communal – mais sur s’il s’agit de l’objectif lui même. A titre de types-idéals on peut dire qu’un secteur pousse vers un projet qui aurait plus à voir avec des libéralisations mises à profit par des mesures sociales. L’autre, en revanche, qui entre en tension avec le premier, garde le regard pointé sur un Etat fort avec des accords avec le milieu entrepreneurial et une organisation populaire limitée. Les deux semblent être d’accord sur le fait que le pari ne réside pas dans le développement de l’économie communale / sociale à plus grande échelle. Dans les faits ces deux conceptions ne se présentent pas de façon aussi claire ni linéaire.

Les moments où ces débats sont apparus le plus clairement sont lorsque le niveau de la violence de rue tombent, comme dans ces mois de septembre / novembre. Le contraste entre la capacité avec laquelle le chavisme a réussi à recouvrer l’initiative politique et l’impossibilité d’arrêter la détérioration des conditions matérielles des classes populaires est frappante. Cela peut s’expliquer par les attaques de la guerre, le poids de la corruption, le plan de comment faire face à cette situation qui, en cette fin de 2017, n’apparaît toujours pas clairement.

C’est sur l’économie que se concentre la principale préoccupation. Toute enquête de rue témoigne du même besoin : stabiliser l’économie, stopper l’augmentation incessante des prix qui a permis de « dollariser » un grand nombre de produits et assurer l’approvisionnement dans des secteurs vitaux comme la santé. Y parvenir est une nécessité pour le chavisme, à la fois pour arrêter le retour en arrière et pour montrer à nouveau qu’il existe un projet qui peut construire un avenir pour la majorité.

Des présidentielle et après.

Les dates électorales se sont accélérées. Trois rendez-vous entre juillet et décembre, et des présidentielles cette année. Contrairement aux prédictions de beaucoup, le chavisme a la possibilité de reconquérir la présidence. Il a en sa faveur, entre autres, la division de l’opposition qui ne présente pas de véritable leadership, qui a sur son dos les défaites consécutives, le manque de crédibilité, et la mauvaise administration des quelques victoires qu’elle a réalisées. Si le chavisme perd, ce ne serait pas parce que la droite a réussi à s’organiser en tant qu’alternative, mais parce que la situation économique aurait atteint une situation insupportable. C’est là le plus grand danger pour révolution aujourd’hui. Une défaite serait une victoire pour ceux qui appellent à une stratégie de guerre criminelle.

La gestion du temps est alors la clé. Il a été conquis avec l’Assemblée constituante, les élections de gouverneurs et, sûrement, les municipales. Cela signifie que le gouvernement a été maintenu, qu’on ne s’est pas rendu, comme certains l’avaient suggéré. Le pouvoir politique est nécessaire pour stabiliser l’économie, développer des pouvoirs de transition, étendre le pouvoir populaire vers la société communautaire. C’est dans ce cadre que se produisent des conflits, des tensions internes et des contradictions se produisent. Perdre le gouvernement signifierait entrer dans une phase de revanche de classe qui chercherait non seulement à subordonner l’économie aux États-Unis et à ses alliés, et à faire dérailler les politiques sociales, mais aussi à discipliner les organes, soit depuis l’État soit par des forces paramilitaires déployées dans les secteurs populaires. Combien de bolivar coûte un tir depuis une moto? L’assassinat actuel des leaders sociaux en Colombie est un miroir de ce qui est possible pour le Venezuela.

Il suffit de poser une seule question : comment cette droite pense-t-elle gouverner avec 30% de chavisme ancré dans les secteurs populaires, convaincu du projet historique qu’il incarne? C’est pourquoi ils emploient la stratégie de l’usure économique, idéologique, éthique, pour arriver à un hypothétique gouvernement avec le plus grand épuisement social possible, la rupture des liens de solidarité et d’organisation. L’impact de la situation économique va bien au-delà du strict secteur économique.

La puissance impériale des États-Unis a toutes les cartes sur la table : des sanctions diplomatiques sur les fonctionnaires, les mesures économiques à la hausse combinées à une diabolisation médiatique, l’installation silencieuse de troupes irrégulières avec son épicentre dans la zone frontalière avec la Colombie, et des manœuvres militaires développées en collaboration avec l’armée du Pérou, de la Colombie et du Brésil à la triple frontière amazonienne. Nous avons là un échantillon des forces sur le continent : une carte de leurs bases montre comment le Venezuela est entouré d’un cercle fermé qui s’achève avec le Brésil et sa politique de renoncement de sa souveraineté. Vont-ils faire une intervention directe à la Hollywood? Cela semble improbable, inutile. Un consensus sur le continent pour une action directe et ouverte n’a pas pu être créé, et il y a d’autres moyens de déploiement de forces armées. Nous en avons eu un avant goût entre avril et juillet, avec des attaques contre les casernes, les meurtres de forces de sécurité de l’État, les occupations temporaires de différentes localités.

La somme des variables semble indiquer que la stratégie contre le chavisme parie à moyen terme sur l’effet de l’usure économique, de la « chaotisation » du quotidien. On ne visualise pas de conditions ou de scénarios prêts pour accélérer les tempos et à essayer une nouvelle sortie par la violence de rue, bien qu’il ne faut pas exclure cette possibilité.

Le chavisme, quant à lui, a la force de se battre, l’initiative politique de son côté, la nécessité de progresser économiquement et de construire le pouvoir communal. Les mesures qui seront prises ou pas seront dues à la guerre, mais aussi, et surtout, à la capacité de construire une corrélation de forces internes, qui rende possible d’aller dans la direction historique synthétisée par Chavez. Le reste, les troisièmes positions, les critiques sans consistance, n’est que fiction. Le nom de la révolution au Venezuela s’appelle et continuera de s’appeler chavisme pendant très longtemps.

par Marco Teruggi / 01/10/2018

Publié par hastaelnocau et Batallas de ideas / Traduction Gloria Verges – fal33