Le Venezuela : les 4 dilemmes d’une crise induite

Une triade d’acteurs a réussi, comme jamais auparavant, à installer une image déformée de la réalité vénézuélienne à travers le monde, ou du moins des causes de cette réalité. Nous sommes face à une manipulation du sens commun imposée par :
a) les médias dominants;
b) le pouvoir politique qui commande l’offensive, principalement les États-Unis et les gouvernements concernés;
c) la diaspora vénézuélienne en pleine croissance, avec une large majorité anti-Chavez.

La première tâche de tout diagnostic honnête de la situation est de percer la désinformation, de démanteler le lynchage médiatique et les fausses matrices de la «crise humanitaire» et de la «dictature». Un autre problème est d’éviter de tomber dans le négationnisme, une tendance répétée dans la stratégie de communication officielle.
Le Venezuela est devenu, ce dernier siècle, le centre de gravité régionale dans le bilan stratégique du conflit continental. Parce qu’il a la principale réserve de pétrole dans le monde et parce que c’est l’épicentre du processus de transformation de la région. Mais que se passe-t-il vraiment aujourd’hui? Quelle est la véritable dimension de la crise? Qui sont les responsables et leurs objectifs sous-jacents? Comment explique-t-on que, malgré la détérioration des conditions de vie, le chavisme continue de triompher sur la scène politique? Que feront les secteurs de l’opposition qui ont décidé d’abandonner la voie électorale? Si ce n’est pas par le vote, comment? Quelle est la direction économique prise par le gouvernement? Comment les contradictions et les tensions sont-elles canalisées dans le processus? Combien de temps encore le peuple vénézuélien pourra-t-il supporter cette guerre non conventionnelle qui leur est imposée?
Sans avoir la prétention de répondre à ce tourbillon de questions, je vais essayer de vous faire part de réflexions nées dans la chaleur de conversations, de promenades et d’écoutes en terre vénézuéliennes. Je vais tenter de fournir des pistes d’analyse et les défis d’une révolution blessée mais non achevée.

 

Dilemme 1 : le succès de la « guarimba économique » (guerre économique)
« La campagne de pression économique fonctionne. Les sanctions financières que nous avons imposées au gouvernement vénézuélien les ont fait tomber en défaut de payement (…) Et ce que nous voyons est un effondrement économique total au Venezuela, donc notre politique fonctionne, notre stratégie fonctionne » Cette déclaration de Francisco Palmieri, sous-secrétaire au département d’état américain pour l’hémisphère occidental, efface tout doute.
Même le gouvernement américain lui-même ne cache pas son plan de déstabilisation derrière le blocus financier. Si les politiques d’Obama étaient axées sur le politico-symbolique, l’administration Trump commande des actions qui affectent le financement de l’État vénézuélien, limitant sa capacité à obtenir des devises étrangères, à recevoir des paiements et à négocier des prêts.
Le sabotage de l’économie a réussi à rendre chaotique tous les domaines de la vie quotidienne. Tout comme c’était avant la pénurie des produits de base, aujourd’hui, le principal angle d’attaque c’est une hyperinflation induite, une flambée des prix incontrôlée qui rend presque symbolique tout salaire formel. La manipulation du dollar parallèle – un dollar fantaisiste, fou, un dollar politique opéré à partir de Cúcuta – est la clé de ce boycott économique, qui force la population à partir à la recherche de devises pour survivre.
L’autre drame quotidien est le manque de devises, appropriées par les mafias qui opèrent à la frontière colombienne. Les conséquences sont graves: exode massif des emplois formels et du pays en général, complications sanitaires dues à l’absence ou à cause des prix des médicaments,des pénuries, de la revente, de l’usure et de la contrebande. Bien sûr, il y a des expériences admirables de réponses collectives, de production locale, de sorties communautaires, mais la tendance à la résolution individuelle prévaut. Le danger du « sauve-qui-peut ».
Ces attaques par suffocation, ce siège financier international, est une réalité factuelle. Son objectif est clair : démoraliser, nourrir le mécontentement, briser le lien entre les gens et le gouvernement, démontrer que le socialisme est irréalisable, l’érosion progressive jusqu’à l’effondrement économique, social, moral et psychologique. Décomposer la société jusqu’à rendre le pays invivable pour justifier une intervention étrangère.
Maintenant, les États-Unis et la bourgeoisie importatrice sont-ils les seuls responsables? Non. Il y a des secteurs au sein du gouvernement qui font partie de la trame par leurs actions ou omissions, par complicité ou inefficacité. Avec une grande lucidité, Maduro a récemment décrit la corruption comme l’ennemi principal du processus révolutionnaire. L’arrestation des principaux responsables des détournements de fonds de l’entreprise de pétrole d’état PDVSA était un bon signe, même si cela semblait insuffisant compte tenu de l’ampleur du problème.
Il est nécessaire de s’attaquer à ces propres faiblesses et stabiliser l’économie, ou du moins montrer un plan clair pour le faire au-delà de la bonne stratégie de la cryptomonnaie Petro. C’est une nécessité vitale pour avoir un avenir. Elle est la mère de toutes les batailles. C’est dans la guerre économique que se joue le sort de la révolution : pour l’instant il y a une résistance des consciences, mais à long terme, comme l’a dit Napoléon, «une armée marche avec son estomac».

 

Dilemme 2 : maintenir le gouvernement, légitimer le pouvoir politique.
Il y a un peu moins d’un an, lors de la tentative insurrectionnelle de l’opposition, le gouvernement comptait ses dernières heures et la mort du Chavisme était annoncée. Mais le pari de l’Assemblée constituante a réussi à neutraliser le coup d’État et à rediriger le différend vers le terrain démocratique. Alors que le montage médiatique international renversait les rôles et installait la thèse du gouvernement répressif, le peuple vénézuélien, même la base sociale de l’opposition, désapprouvait l’escalade de violence dans les rues, qui a conduit à la sauvagerie de brûler vivante des personnes qui « paraissaient » être des Chavistes.
Contre toute attente, le gouvernement a imposé la paix sociale et regagné l’initiative politique. Et dans cet élan, il a remporté des victoires électorales en octobre (les élections des gouverneurs) et en décembre (élections des maires). La droite est entrée dans une phase d’implosion, de rupture, de délégitimation de ses dirigeants et de confusion stratégique.
C’est dans ce contexte que nous arrivons aux élections présidentielles du 20 mai, pour lesquelles Maduro semble se diriger vers une réélection, bien que les observations seront également dirigées sur le pourcentage de votes obtenus et le niveau d’abstention. En face de lui, il y aura Henri Falcón, un « transfuge » ayant quitté le chavisme pour rejoindre la coalition de droite (MUD) en 2010, dont la candidature est soutenue par son parti Avanzada Progresista, le MAS et le parti traditionnel démocrate-chrétien Copei.
Mais la grande question est de savoir quelle sera la stratégie de la grande majorité de l’opposition qui a renoncé à participer à une défaite probable. On sait que la prise de décision se fait à Washington, de sorte que l’ignorance de la réalité vénézuélienne et l’incompréhension du processus bolivarien les ont conduits à échouer mille fois. Vont-ils réessayer de la manière insurrectionnelle-paramilitaire? Tout restera-t-il entre les mains du plan d’occupation étrangère?

 

Dilemme 3 : le danger d’une intervention étrangère.
Devant l’incapacité de l’opposition locale, le front international est devenu la carte principale pour faire avorter l’expérience bolivarienne. De plus en plus agressive, la ligne de conduite contre le Venezuela est définie à l’extérieur de ses frontières, notamment au nord du Rio Grande. Parmi les multiples tactiques combinées, l’idée d’une intervention américaine aux caractéristiques incertaines et peut-être sous-traitée, prends forme à partir des exercices conjoints avec les armées colombienne, brésilienne et péruvienne, ainsi que le déploiement accru des forces paramilitaires. Pour le justifier cette stratégie, les États-Unis et le Groupe de Lima cherchent maintenant à exclure le Venezuela du Sommet des Amériques.
La non-reconnaissance du prochain mandat de Maduro par les gouvernements de droite ira dans cette ligne. Diabolisation médiatique, blocus économique, isolement diplomatique : un mélange de tactiques simultanées pour préparer le terrain et avancer vers l’assaut final, par la force, avec l’excuse de «l’intervention humanitaire».
Ana Esther Ceceña, économiste mexicaine experte en géopolitique, explique : « Il est très important de comprendre que les guerres sont moins guerrières, elles ont de plus en plus d’autres caractéristiques. On ne s’attend pas à ce qu’elles passent d’une manière spécifique, mais de beaucoup de manières possibles (…) Le Venezuela est le point stratégique et le plus grand défi qu’ils ont sur le continent. Ils travaillent avec des plans politiques à long, moyen et court terme, non seulement parce qu’ils veulent contrôler le Venezuela, mais parce qu’ils veulent contrôler le continent. »

 

Dilemme 4 : l’horizon stratégique
Le chavisme a toujours eu la maturité nécessaire pour resserrer les rangs devant chaque agression extérieure. D’un autre côté, il y a généralement peu de moments favorables pour mettre en évidence les contradictions internes, les critiques, les dérives que le processus est en train de vivre. Il y a un malaise évident dans le chavisme populaire concernant certaines mesures économiques, la permanence de la corruption et le désintérêt pour la construction de la communauté. Les secteurs réformistes semblent gagner la bataille. Un défi majeur sera alors d’inverser la corrélation des forces internes pour reprendre l’horizon stratégique posé par Chavez lui-même, résumé dans l’idée forte de « commune ou rien ».

 Le peuple vénézuélien donne une grande leçon de conscience politique. Il résiste héroïquement à un quotidien insupportable. Il a compris que même dans les pires conditions, seul un gouvernement chaviste aura des chances de maintenir en vie l’idée de construire le socialisme bolivarien.

Gerardo Szalkowicz

Journaliste. Collaborateur de divers médias tel Tiempo Argentino, TeleSUR, Rebelión, ALBA TV, ALAI . Coordinateur, avec Pablo Solana, de l’ouvrage collectif “América Latina. Huellas y retos del ciclo progresista”. Il anime également l’émission radio “Al sur del Río Bravo” por Radionauta FM.

Source : ALBA TV / Traduction : VeneSol