Expulser des paysans, ça coûte combien ?

Article de Marco Teruggi qui expose le difficile combat mené par le mouvement paysan au Venezuela, ainsi que les différents obstacles qu’ils trouvent sur leur chemin : corruption, bureaucratie et assassinats. Le monde paysan n’a pas vraiment été la priorité d’un gouvernement occupé à faire face aux agressions impériales et à gérer les difficultés de la guerre économique. La dette envers les paysans vient d’être payée par l’extraordinaire décision du 10 avril 2018.
En effet, sur ordre présidentiel, toute expulsion des paysans sur des terres occupées est désormais interdite et 44.000 hectares ont été remises avec des titres de propriété au mouvement paysan qui ce 18 avril, viendront compléter six millions d’hectares. Cette victoire, n’efface pas le goût amère du long combat qu’il reste encore à mener.
Le texte de Marco Teruggi date du 8 avril 2018, deux jours avant avant la décision historique de Nicolas Maduro, il aura certainement contribué à faire prendre conscience d’une situation souvent omise par la presse et exercé une pression au sein de l’appareil d’État.
Combien faut-il débourser pour tirer les ficelles d’une expulsion de paysans ? Combien devez-vous donner à deux procureurs, deux juges, aux fonctionnaires de l’Inti local(Institut National des Terres), à la Garde nationale bolivarienne, aux Corps d’enquêtes scientifiques, pénales et criminelles ?
Tous ces acteurs se sont coordonnés lors de l’arrestation des 32 paysans de la ferme La Magdalena, située à Sur del Lago. Ils les ont maintenus en prison pendant onze jours, les frappant pour les faire sortir des véhicules, les faisant dormir sur le sol, puis dans des cellules aux toilettes inutilisables, leur servant de la nourriture périmée. Parmi les détenus il y a deux femmes et leurs nourrissons allaités, enfermés à l’intérieur du poste de police. Alors, combien ça coute ça ? Et ce n’est qu’un des nombreux cas d’expulsions qui se sont enchaînées ces dernières semaines.
L’enquête dira – c’est primordial – qui sont ceux qui ont touché et combien, si c’est effectivement le cas. Dans des faits de cette nature, la logique doit être la suspicion de toutes les parties : la procureure de l’environnement, qui s’est rendu sur les terres pour expulser les paysans et a été vue un peu plus tard dans une voiture avec le propriétaire terrien ; la procureure qui a qualifié le crime « d’invasion de terres» même si l’Inti national avait jugé que les terres étaient inoccupées à 92% et avait permis aux paysans de produire des cultures à cycle court ; les forces de sécurité de l’État qui ont d’abord vu comment le propriétaire foncier abattait les arbres, fait pour lequel les paysans ont été accusés par la suite puis emmenés, battus — comme en témoigne Angélica Palencia, qui a passé onze jours en prison avec sa fille de cinq mois, plusieurs jours dans des conditions insalubres; la juge qui a participé à la détention, la juge qui a laissé tout le monde en prison et a pris ses congés, l’Inti local qui n’a pas voulu reconnaître la décision de l’Inti national.
Il faut beaucoup d’argent pour corrompre toutes ces parties. Et on ne parle pas de bolivars ici mais bien de dollars. Les montants dépendent du nombre d’acteurs à déplacer, si les agriculteurs ont des papiers et donc si on doit aussi faire appel à un juge agraire, par exemple. Ce ne sont pas n’importe quelle terre, ce sont des milliers d’hectares de type A, c’est-à-dire de la meilleure qualité pour la production du pays, celles-là mêmes qui ont généré les richesses de l’oligarchie historique, au prix de la spoliation du paysan/indigène, comme toutes ces concentrations de terres dans les mains de quelques-uns sur notre continent.
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Il y a plus de vingt occupations-récupérations de terres inutilisées en cours dans le Sur del Lago, une zone qui comprend une partie de Mérida, Zulia et Trujillo. Dans le cas de La Magdalena, il s’agit de 350 hectares sur 930, récupérés en octobre par six conseils paysans. Chaque conseil a un lot de terre, dans ce lot, chaque famille – il y en a environ 60 par conseil – reçoit entre 1 et 2,5 hectares. Il s’y produit déjà des courges, du maïs, du yucca, des bananes plantains, des bananes, des haricots noirs. Avant, c’était du maquis, des monticules de chaumes, on peut encore le voir à l’entrée du domaine à plusieurs endroits : il est indiscutable que ces terres ne produisaient rien. Quoi qu’en dise la famille Celis Aranguren qui recourent à des manœuvres telles que le déplacement de bétail d’autres endroits vers ces terres pour soutenir leurs mensonges.
Dans la récupération de la propriété El Carmen, 350 hectares sur 1150, le tableau est semblable. Les parcelles sont réparties entre les familles qui font partie du conseil paysan – les conseils sont organisés en commissions – chacun met en place ce qu’on appelle un « cambuche », une installation de bâtons, des tissus (petite cabane rudimentaire), quelques outils qui sont habituellement enlevés lorsqu’il y a une attaque des forces de sécurité de l’État – seule une machette coûte environ 3,5 millions de bolivares. Les semences et les jeunes plants pour débuter les semailles sont fournies par les agriculteurs, les conseils paysans, les mouvements sociaux. Il faut aussi affronter les pluies, les sécheresses, le bétail que le propriétaire envoie pour détruire les plantations.
Il y a de nombreuses récupérations de terres dans le Sur del Lago. C’est le cas, par exemple, des 130 hectares du domaine « Vaquera Roja » repris en 2008 dont les parcelles sont maintenant productives. Contrairement à l’idée que les récupérations n’ont servi à rien, ou n’ont finalement rien produits, les terres récupérées restées entre les mains des paysans, ont pour la plupart bien fonctionné. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de « marchands de terres », dont la spécialité est d’occuper des terres pour les revendre ensuite, voire même d’envoyer d’autres les occuper, en spéculant sur la hausse des prix des terres. Ils profitent du manque de transparence du système ou créent directement la confusion, c’est pour cela que la solidarité automatique peut être dangereuse. Mais ceux qui achètent habituellement ces terres finalement sont des agriculteurs qui les mettent in fine en production. Contradictions.
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Ce qui est ici en débat, c’est la terre, la production, les relations de production, la nécessité de ralentir de possibles retours en arrière, de chercher de nouvelles voies d’avenir en se basant sur le bilan de ce qui a été réalisé. Qui peut produire dans un avenir proche les aliments dont nous avons besoin, les aliments qui, selon de récentes informations, ne seront plus importés ? Qui devrait s’engager en faveur d’une politique foncière intégrée ? Les privés, l’État, la paysannerie et les petits producteurs organisés de différentes façons ?
Pour synthétiser les positions, on peut dire qu’un secteur minoritaire (peut-être pas si minoritaire que ça?) mise sur une poursuite de la politique historique de la terre, continuer les récupérations et étendre le pouvoir paysan. Un autre secteur pense qu’il vaut mieux geler la situation actuelle : ni faire machine arrière via des expulsions de terres récupérées, ni permettre de nouvelles démocratisations de la propriété. Une troisième façon de voir envisage la possibilité d’expulsions si nécessaire. Les deux dernières visions affirment, sans le dire, que ce sont les grands propriétaires qui peuvent nous sortir de cette situation de crise économique, et que les financements, les accords, les priorités doivent aller dans ce sens. Mais s’il a été décidé de leur enlever leurs terres en raison de leur incapacité historique de produire, de leur parasitisme héréditaire, pourquoi les grands propriétaires nous sauveraient-ils maintenant ? Le sujet paysan, en tant que créateur du processus révolutionnaire, est ainsi déplacé du centre de la politique.
Quant aux expulsions, qui se sont multipliées depuis l’année dernière, il s’agit d’empêcher les attaques conservatrices des propriétaires fonciers qui, grâce à certains soutiens locaux ou nationaux, voient la possibilité de restaurer leur pouvoir sur les terres. Il est nécessaire de faire une radiographie des grands propriétaires, historiques et nouveaux, ceux qui ont accumulé des biens ces dernières années. Pour mettre un terme à ces tentatives, il faut d’un côté que les mouvements paysans, communautaires et populaires, soient forts, organisés et connectés entre eux, et de l’autre une décision des dirigeants et de l’Etat de trancher en faveur des humbles dans ses différentes instances : ministères, parquets, tribunaux, forces de sécurité de l’Etat.
Des progrès ont été réalisés par le ministère public avec l’arrestation de 16 procureurs pour corruption, abus de pouvoir et trafic d’influence. Mais lors d’un conflit entre propriétaires fonciers et paysans, en faveur de qui penche un procureur corrompu ? L’attaque conservatrice vient de plusieurs côtés à la fois. Quel est le prix d’un procureur ? Combien peut coûter un juge ? La justice reste une affaire de classe. La rapidité avec laquelle 32 paysans ont été enfermés dans un poste de police en est un exemple. Combien y a-t-il de propriétaires fonciers en prison ?
On a fait ce qu’on sait faire : pression politique, populaire. Une semaine plus tard, il y a eu une nouvelle attaque, à nouveau dans l’État de Portuguesa. En un mois, c’était la deuxième attaque contre des paysans dans cette région. Quand aura lieu la prochaine tentative d’expulsion ? Conclure que nous sommes confrontés à des tentatives de mouvements conservateurs signifie que d’autres viendront. Nous devrons trouver les moyens de les arrêter. Il faudrait aussi savoir dans quelle direction poursuivre la transformation du régime foncier et s’interroger sur nos formes de production. Parfois, une bonne façon de se défendre c’est d’avancer.
Marco Teruggi
source : blog de Marco T. / hastalnocau / Traduction : VeneSol