Le pays qu’ils emportent et la résistance de ceux qui restent

Deux hommes à moto se dirigent vers la frontière, ils transportent une cuisse de bœuf. Au poste frontière un responsable leur fait payer mille pesos par kilo. Les canots vont et viennent d’une rive à l’autre, les boucheries et les fromageries sont vides parce que des gens « du centre », comme on dit, viennent acheter quelques kilos pour les emmener de l’autre côté, tous les hôtels sont pleins pour accueillir ceux qui se consacrent à la revente. De plusieurs points du pays des lignes de bus font exclusivement le trajet jusqu’à la frontière pour ceux qui exercent cette activité. Le nombre de vols a augmenté dans la ville. Presque tout est facturé en espèces et l’argent est acheté en 300%. Les stations-service fournissent moins de la moitié des voitures que ce qu’ils pourraient faire avec leurs stocks, les voitures font le plein plusieurs fois par jour avec des cartes revendues. Cela se passe en plein jour, devant tout le monde.

La nuit, il y a d’autres mouvements, des bus chargés de viande et de fromage partent pour la frontière, d’autres ramassent l’argent liquide à un point intermédiaire et vont dans la même direction avec des sacs pleins qui forment des piles de bolivars de l’autre côté. Des contrebandiers qui ont acheté la viande d’un abattoir clandestin passent par là ainsi que ceux qui transportent du bétail non identifié qui sera marqué en Colombie. Les semi-remorques défilent, suivis d’autres semi-remorques, un pays s’en va. La frontière est un trou noir qui entraîne hommes, femmes et toutes sortes de marchandises : avocats, citrons, essence, poteries, argent comptant, animaux, ciment, tout ce qui coûte plus cher de l’autre côté. C’est une confrérie faite de complicités, de hiérarchies, de silences, constituée de gens humbles qui obtiennent quelques miettes et de grandes mafias qui saignent à blanc. C’est un saccage quotidien, un auto-saccage.

Le différentiel est immense. Au Venezuela, le salaire minimum est de 2,5 millions de bolivars. Un travailleur sans papiers, c’est-à-dire un travailleur mal payé qui fait des tâches ménagères, est payé l’équivalent de 220 millions de bolivars par mois dans une ville frontalière de Colombie. C’est beaucoup, peu ? Une roue de moto coûte 70 millions. Certaines écoles n’ont plus d’enseignants, d’autres travaillent la moitié de la semaine et passent la frontière avec la Colombie les autres jours pour s’y retrouver financièrement.

La frontière condense de nombreuses variables et les pousse jusqu’à leurs limites. La frontière atteint Caracas où l’argent liquide est acheté à 100% au prix plancher et le prix du transport en bus dépend de la décision des coopératives privées : « jusqu’à Barinas ça devrait être 350.000, mais on a décidé que ce sera 600.000 en espèces, c’est ça ou on ne voyage pas, qu’est-ce que tu préfères ? » était la réponse il y a quelques jours. Rien de tout cela n’est nouveau, ni secret, c’est un approfondissement des tendances, des situations qui se développent au fur et à mesure que le cadre économique ne bouge pas : un déclin inégal, où ceux qui possédaient le moins ont encore moins maintenant, où ceux qui possédaient le plus en veulent encore plus – comme l’Association bancaire vénézuélienne -, et un ensemble de foyers qui ont réussi à faire face à la situation, notamment grâce à des transferts de fonds, la frontière ou des services. Les premiers sont les plus chavistes.

L’économie se réinvente, elle se métamorphose, avec des formes de cannibalismes et une absence d’autorité évidente en plusieurs points. Elle a un impact sur les subjectivités, le tissu social, les limites de jusqu’où elle peut ou non aller. Le pays change avec des mouvements longs et dangereux. C’est l’effet quotidien des sanctions économiques, la politique de guerre frontalière du gouvernement colombien, le labyrinthe chaviste qui met le politique KO, mais frappe souvent dans le vide économique : les annonces se succèdent mais la réalité quotidienne se détériore pour la majorité.

Face à ce pays qui se dévore, il y en a un autre qui ne se rend pas. Des producteurs qui cherchent comment obtenir des moyens malgré l’absence de politiques, des paysans qui continuent à se sauver eux-mêmes, des jeunes qui ne pensent pas à partir, comme c’est devenu à la mode, mais plutôt à faire de la politique chaviste dans leur quartier, leurs écoles, des gens qui ouvrent les portes de leur maison pour offrir ce qu’ils ont, qui prêtent de l’argent sans intérêt, qui donnent, qui ne font pas d’affaires avec la nourriture mais la transforment en une politique organisationnelle équitable, des travailleurs qui se maintiennent dans des ministères avec un salaire minimum parce qu’ils croient qu’on peut y arriver, que la révolution n’est pas seulement un gouvernement, des gens qui écrivent, font des émissions de radio, filment, prennent des photos sans rien demander en retour, des miliciens qui s’arrêtent à trois heures du matin, vont traire le bétail, puis sortent en moto, en camion, ou tout ce qu’ils peuvent, pour participer à l’entraînement, des conseils communaux qui se renouvellent, des communes qui s’obstinent dans une perspective stratégique, d’autres qui naissent, comme la commune récemment élue d’Altos de Lídice, au sommet de La Pastora, à Caracas.

Il y a des actes de résistance individuels, organisés, spontanés et permanents. C’est une guerre quotidienne de positions, qui s’exprime ensuite, par exemple, dans les batailles électorales. Il y a un pays qui se bat, un autre qui laisse déborder sa frustration – à raison parfois – sur les réseaux, un autre encore qui résout les problèmes quotidiens, un autre qui s’effondre, qui ne croit plus en personne, qui a opté pour le chacun pour soi, un autre qui s’enrichit. C’est une bataille qui touche les fondements de la société, éthique, politique, humain.

Ce scénario ne disparaîtra pas demain, ni après-demain, ni à la fin de l’année, il peut se prolonger indéfiniment. Les deux blocs historiques en ordre de bataille semblent souffrir d’un épuisement des ressources : l’opposition est hors-jeu, les Américains renforcent l’instabilité pour déclencher plus de misère économique, mais ils ne se lancent pas dans de nouvelles actions qui leur permettraient d’obtenir un résultat, et la direction de la révolution maintient sa capacité de manœuvre politique – mieux que l’ennemi – mais fait durer le scénario économique sans mesures claires. Pourrait-il en prendre l’une ou l’autre ? Le problème n’est pas seulement de réfléchir à ce que pourraient être ces mesures – il y a des propositions écrites – mais aussi à la capacité disponible pour les mettre en œuvre. Une double difficulté à quoi s’ajoute un niveau de corruption que le procureur général découvre chaque semaine.

Le pays qui ne se rend pas ne semble pas encore en mesure de renverser la situation actuelle. En raison des difficultés des outils politiques, parce que l’accumulation populaire nous permet de tenir debout comme peu de processus pourraient le faire, mais sans avoir la force de faire prévaloir d’autres variables politiques/économiques, de déplacer les personnes corrompues et les bureaucrates qui vivent un conflit où la balle la plus proche a été un twitt. Le chavisme a son paradis et ses démons.

C’est l’étape à laquelle nous sommes confrontés, dans laquelle nous sommes immergés, avec quelque chose qui ressemblerait au vers de Juan Gelman « apprendre à résister, ni à partir ni à rester », avec les racines du chavisme qui empêchent que les vents qui saccagent tout nous arrachent de cette terre, avec l’impérialisme face à nous et l’arme chargée, avec ce que nous avons réalisé — une immensité politique — et ce qui n’est pas encore trouvé : où, comment, avec qui, dans une bataille silencieuse qui se livre dans les arbitrages ministériels et vice-présidentiels. Voilà où nous sommes en ce moment, c’est notre temps, cette frontière d’où j’écris ces lignes tandis que les bus de contrebande voyagent vers la Colombie et un homme se lève avant le soleil pour traire le bétail et fonder le pays dont nous avons besoin.

Marco Teruggi

Traduction : VeneSol

Source : https://hastaelnocau.wordpress.com/2018/06/10/el-pais-que-se-llevan-y-la-resistencia-de-los-que-se-quedan/