Le gai marché de Caracas

Comment résister à l’hyperinflation qui submerge le Venezuela ? En créant un marché solidaire autogéré. En riant, en dansant, en pensant. Bienvenida !

Fou rire au milieu des bananes plantains. Quatre camarades préparent le marché communautaire de l’Alpargata Solidaria, l’Espadrille solidaire. Il est 2 heures du matin, ce samedi 23 juin. L’immense hangar de la coopérative Cecosesola, à Barquisimeto (État de Lara), n’a pas encore ouvert ses portes. Les femmes sélectionnent les fruits et légumes, les hommes les pèsent, puis les chargent dans le camion.

« Chaussez vos espadrilles ! »

La sélection se fait en lien téléphonique constant avec Caracas. Le choix définitif va dépendre de l’arrivée des marchandises et de critères tels que le prix, la diversité, le poids et la saison. Cette semaine, presque tous les aliments sont disponibles, sauf le poireau utilisé pour assaisonner les plats. Le citron va le remplacer, ce qui évitera un excès de tubercules autochtones comme le manioc ou l’igname, indispensables substituts de la farine de maïs industrielle, rare et chère. Malgré son prix élevé, un équilibre est trouvé pour acheter du piment doux, l’aji dulce, une spécialité du Venezuela.
L’Association l’Alpargata Solidaria est née il y a trois ans. Des militants de deux centres culturels, l’Ateneo Popular et Tiuna El Fuerte, décident d’organiser un marché collectif pour contrer la spéculation des intermédiaires. La guerre économique ne fait que commencer. On est encore loin de l’hyperinflation actuelle. Ces militants cherchent alors à développer un espace d’économie solidaire autogérée. Le nom de l’association vient de l’expression populaire « Chaussez vos espadrilles on va danser le joropo ! », c’est-à-dire « organisez-vous, la crise qui arrive va être très dure ! » « L’espadrille est une chaussure portée par les paysans, donc dépréciée dans la logique moderne, coloniale, raciste, classiste et patriarcale », explique Meyby Ugueto, anthropologue afro-descendante et professeure de danse traditionnelle. « Cette chaussure fait partie de notre identité. Dans cette expression populaire, il ne s’agit pas seulement de la porter. Cela signifie : tu vas te mettre à travailler ! Quant à danser le joropo des Llanos, il faut une grande dextérité, la relation rythmique entre la harpe et les corps est complexe. Et on ne danse pas seul, mais ensemble pour affronter la crise. »

Le camion arrive à Caracas vers 11 heures. Les responsables du déchargement répartissent les sacs sur le lieu du marché, avant la sélection et le pesage des aliments. Les bananes plantains sont installées sur les escaliers de l’amphithéâtre, les citrons sous la peinture d’un Chavez enfant, les piments doux sont triés près du jardin organoponique (cultures sur des sols créés à partir de matières organiques) de Tiuna El Fuerte. On coupe le manioc au pied de l’escalier menant aux bureaux de l’administration. Si un aliment trop mûr risque de s’abîmer, il sert à la commission de la cuisine, qui invente une recette à partir du contenu du sac. Une fois le tri terminé, vient le remplissage des sacs à la chaîne.
Au son de la radio Chayota, la danse finit par s’imposer. Des enfants maquillés, au son du tambour, font virevolter une image de saint Jean sur leur tête, suivant les rituels de leurs ancêtres afro-vénézuéliens.
« Le marché est un moment d’émotion, raconte Gregorio Melendez, un des pionniers de l’Alpargata Solidaria. Nous échangeons des idées, nous rions, nous apprenons aux enfants à préserver nos traditions. Nous ne consommons pas comme dans un supermarché capitaliste, en regardant les prix. Nous savons ce que nous allons manger, nous le décidons ensemble… »
Parallèlement au marché mensuel, les alpargateros organisent des achats auprès de producteurs. Jaheli Fuenmayor est devenue la spécialiste de l’achat de casabe, une galette de tradition indigène, fabriquée à partir de la farine de manioc. « Au début, je l’achetais aux intermédiaires qui le vendaient sur le bord de la route, puis c’est eux-mêmes qui nous ont proposé de nous en procurer directement chez les producteurs. » La relation de confiance avec les casaberos a permis une première expérience de troc. Les alpargateros ont échangé des produits de première nécessité, difficiles à trouver à la campagne, contre les galettes. La prochaine étape serait d’organiser collectivement l’achat du manioc, avant la production de casabe. Un défi, car « Barlovento, région agricole historique la plus proche de Caracas, est impénétrable. Les dynamiques de dispute de ces territoires sont très violentes ».
En effectuant son travail de terrain dans cette région afro-vénézuélienne, Meyby a remarqué que près de Curiepe, dans le village de Birongo, les agriculteurs vendent des aliments à des intermédiaires, qui les revendent au marché de Coche, à Caracas. Après avoir vendu aux citadins, ils reviennent à Barlovento et Higuerote pour vendre ce qu’il reste aux habitants des villages proches des zones agricoles. « Je n’en croyais pas mes yeux ! Il faut créer cent Alpargatas pour faire tomber ces mafias, auxquelles participent certains fonctionnaires de l’État et les multinationales de semences. »
Augusto Jaramillo accompagne le chauffeur du nouveau camion, loué à une entreprise spécialisée dans des projets d’ingénierie, et non plus à un transporteur privé. Il espère que l’association pourra bientôt avoir son propre camion. « Lorsque tu n’envisages pas l’agriculture comme de l’agro-industrie, ce n’est pas cher de semer au Venezuela. C’est l’été toute l’année, des pluies suffisantes, des terres fertiles. Mais les Vénézuéliens n’ont pas la culture de l’organisation », regrette Augusto.
La participation est un défi titanesque pour faire vivre l’Alpargata, qui compte 181 membres, divisés en dix groupes (nudos – NDLR). Les plus engagés ont imaginé un système rotatif entre les nudos pour que chacun assume une tâche différente tous les mois afin d’assurer l’organisation du marché et la réflexion politique et philosophique de l’association. À cela s’ajoute maintenant un autre objectif : apprendre à semer. Les militants de l’association sont des citadins de classe moyenne. Ils ont appris à consommer différemment. « En ce moment de crise, cela veut dire être conscient de ce que l’autre doit produire pour que tu puisses manger, affirme Meyby. Je montre à mon fils que je peux faire pousser de la coriandre ou du piment doux sur mon balcon. Tu as toujours cru que l’oignon était irremplaçable, mais quand tu vois le prix exorbitant d’un oignon, dont la graine est importée, tu apprends à assaisonner les haricots noirs avec du poireau. »
Marianela Carrillo, qui a rejoint l’Alpargata dès le début, a appris la lombriculture dans son appartement. Tous les premiers samedis du mois, elle vend des vers aux consommateurs lors de la feria agroécologique, après leur avoir offert un atelier. Le nudo Guayabera, dont elle fait partie, était responsable de l’activité «?production?» au mois de juin. Elle a proposé à l’Alpargata le projet Toma tu tomate, « Prends ta tomate », lors de la dernière assemblée politique. Chaque alpargatero prendra soin d’un semis de tomate, après une formation sur la semence, les types de sols, l’engrais organique. Puis le semis sera remis à un agriculteur qui la cultivera à la campagne.
« Nous vivons une époque de résistance, nous devons être plus forts et apprendre à être résilients, souligne Marianela. C’est un rêve partagé, une lutte collective dans un milieu hostile. »
L’association est souvent sollicitée par des institutions et des conseils communaux, qui voudraient appliquer par magie la « recette alpargatera ». Les militants tentent de faire partager leur expérience. « L’Alpargata, c’est une politique d’échange solidaire qui s’adapte à la nature de 181 personnes, explique Meyby. C’est la nature de ces personnes qui donne forme à l’organisation, et non l’inverse. Une commune de los Valles del Tuy, avec qui nous nous sommes réunis, nous expliquait que la distribution alimentaire contrôlée par le parti ne leur facilitait pas l’autogestion communale. Enkyster un groupe de personnes, qui vont décider qui mange et qui ne mange pas, c’est terrible ! »
À une petite échelle, l’Alpargata essaye de transformer la structure pyramidale du pouvoir en roue. Hugo Chavez a fait tourner le triangle, en donnant le pouvoir aux classes inférieures de la société. Pour éviter qu’une partie de la population s’accommode du haut de la pyramide, elle doit continuer de tourner.
Angèle Savino
Source : https://www.humanite.fr/le-gai-marche-de-caracas-658886