Le chavisme face à la fin de l’histoire.

L’intensité avec laquelle nous avons vécu la crise de ces dernières années peut nous amener à conclure que tout s’en est allé à vau-l’eau.
Une inflation galopante qui semble sans limite, le blocus économique, les restrictions financières de tout type qui pèsent sur le pays, la réapparition de problèmes sociaux « éradiqués » tant que les prix pétroliers restaient élevés, représentent le bilan d’un conflit qui pèse quotidiennement sur nos épaules.
Une combinaison de désinformation, de propagande, et du caractère inédit de la situation actuelle, nous rend difficile de faire le lien entre, d’une part, l’état actuel de détérioration de l’économie et, d’autre part, les sanctions et le blocus financier imposé progressivement par les États-Unis depuis 2015 avec cette déclaration selon laquelle le Venezuela constitue une « menace inhabituelle et extraordinaire » pour sa sécurité nationale.
Dans cet espace vide, où l’inflation agressive des produits de base n’a apparemment rien à voir avec le fait que le pays fait l’objet d’un blocus, la médiocratie antichaviste trouve un espace de légitimité devant la société pour désigner le président Maduro comme le responsable unique et impitoyable, de la réalité que vit le pays.
Ceci tient peut-être davantage à l’incapacité de notre système médiatique à informer de façon large et pertinente quant aux causes et aux motivations de la situation actuelle, plutôt qu’à l’habileté des médias de l’opposition à les dissimuler et à les maquiller en sa faveur.
Des investigations indépendantes, jusqu’aux commissions mêmes de l’ONU, ont reconnu le lien entre les sanctions et les crises inflationnistes, la pénurie de produits de base, la destruction du système hospitalier et l’intensification de problèmes tels que la dénutrition et l’augmentation de la mortalité infantile.
Depuis l’Irak de Saddam Hussein, le Cuba de Fidel Castro et jusqu’à la première période sandiniste au Nicaragua au cours du siècle dernier, beaucoup d’organisations internationales et de journalistes de renom ont fini par reconnaître les effets pervers des sanctions imposées par les États-Unis et le Conseil de Sécurité, sur la santé de la population, sa vie économie et les niveaux élevés d’inflation.
Aujourd’hui, au 21e siècle, les pays visés ont changé, mais la stratégie reste fondamentalement la même. L’Iran, la Russie, la Syrie, le Venezuela, et plus récemment la Turquie, reçoivent une overdose de destruction économique planifiée afin de précipiter des changements de régime sans utiliser la force militaire. L’unique exception à ce tableau est la Syrie.
Bien qu’elle puisse paraître compliquée, la relation entre les sanctions, le blocus économique et le désordre économique que nous vivons est extrêmement logique. Si on bloque les revenus d’un pays, si on entrave ses importations et que l’on restreint ses flux d’investissements internationaux, ce n’est qu’une question de temps pour que l’économie locale se transforme en un chaos presqu’impossible à maîtriser dans toutes ses expressions.
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Ce n’est un secret pour personne que le Venezuela fait l’objet de sanctions et d’un blocus économique. Même des consultants privés en économie et des rapporteurs indépendants des Nations Unies, tels qu’Alfred de Zayas, reconnaissent qu’elles ont durement affecté le pays, même si les États-Unis insistent sur le fait que les sanctions ne sont dirigées que contre des fonctionnaires de l’Etat vénézuélien.
Pour une étrange raison, dans le cas des pays cités ci-dessus, ce sont bien les sanctions qui sont à l’origine du désastre économique qui laisse leurs gouvernements sans capacités ni ressources pour maîtriser la chaos et planifier une reprise future, mais – dans le cas du Venezuela – le blocus financier n’aurait supposément rien à voir avec la crise économique. Au Venezuela, et seulement au Venezuela, ces deux variables sont indépendantes.
En Irak, à Cuba, au Nicaragua, en Syrie, parmi les pays qui ont subi des schémas de guerre économique similaires à ceux contre le Venezuela, on reconnaît internationalement que ceux-ci ont bien provoqué l’augmentation des prix, de la mortalité et de la dénutrition. Il est largement accepté que ces mécanismes de coercition financière ont littéralement assassiné des personnes par l’embargo systématique à l’importation de médicaments coûteux pour traiter des maladies complexes.
Mais au Venezuela, du fait d’une particularité que personne ne peut identifier avec exactitude, quand hélas une personne décède suite au manque de médicaments, quand le système hospitalier est dépassé ou quand le salaire ne suffit pas à couvrir tous les aliments nécessaires à la subsistance du noyau familial, la responsabilité n’en incombe pas aux sanctions, mais à l’inefficacité et à l’indolence d’un gouvernement supposément indifférent au sort des gens et incapable de gérer l’économie.
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On a suffisamment écrit et réfléchi au cours des dernières décennies sur les conséquences terribles du néolibéralisme en Amérique latine et dans le monde.
On identifie habituellement le début de l’étape historique qui s’est ouverte à la fin de la Guerre Froide à la proclamation de la fin de l’histoire par le politologue Francis Fukuyama.
Mais si nous souhaitions approfondir la question des intellectuels qui fondent cette approche, nous devrions nous référer en premier lieu à Margaret Thatcher qui, après avoir détruit le syndicalisme britannique et expérimenté dans son propre pays ce qui des années plus tard serait exporté hors de ses frontières, a défini avec la plus grande clarté ce qu’il en était réellement du néolibéralisme : « L’économie est le moyen mais le but, c’est l’âme ».
On parle en général du néolibéralisme sous l’angle exclusif de l’économie. On cite la prédominance du pouvoir des entreprises sur l’État comme sa seule motivation et sa seule pratique politique.
Le néolibéralisme implique une modification intellectuelle de l’histoire humaine et de ses systèmes politico-économiques. Il représente une métaphysique du pouvoir par laquelle, après l’écroulement de l’Union Soviétique, les puissances occidentales présentent le destin final de l’humanité comme une marche inexorable vers la démocratie libérale et la marchandisation de toutes les sphères de l’activité humaine.
L’utopie rêvée par l’Homme des Lumières se voyait concrétisée, finalement, par Ronald Reagan, Margaret Thatcher et les banquiers de Wall Street.
Retracer cette histoire du début à la fin impliquerait une explication longue que ni l’auteur de cet article ni le lecteur ne sont prêts à assumer. Mais il nous suffit d’arriver au point que je pense central : le néolibéralisme n’est pas un projet économique, mais bien une construction épistémologique. En d’autres termes : l’histoire humaine n’a de sens que par la logique du marché. Par conséquent, la politique a été colonisée, d’abord en mots puis en actes, par les technocrates et les banquiers. Les expériences politiques sont observées et analysées en fonction des montants qu’elles finissent par reverser au marché.
L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa faisait habilement au sein des progressistes latino-américains une distinction entre une « gauche carnivore et une gauche végétarienne ». Evidemment, la carnivore était représentée par Hugo Chávez, tandis que la « végétarienne » avait comme protagonistes Lula Da Silva, Cristina Fernández de Kirchner et Rafael Correa.
La « gauche végétarienne » a toujours été mieux acceptée que celle de Chávez. Tandis qu’elle redistribuait la richesse à une population appauvrie par le néolibéralisme, elle était en même temps flexible avec les marchés, affichait des indicateurs économiques attrayants pour les investisseurs et respectait la démocratie libérale.
Des années après avoir reçu ces applaudissements, les présidents de la « gauche végétarienne » ont été renversés. En utilisant contre eux-mêmes les mécanismes de la démocratie libérale et de l’État de droit qu’ils avaient tant défendus pendant leurs mandats, ils ont été expulsés chirurgicalement du pouvoir, sans aucun frais pour les exécutants.
Derrière la croissance économique argentine et équatorienne, ou du projet d’extension au marché international de la « puissance brésilienne » de Lula, il y avait peu de construction politique au-delà du niveau électoral.
La redistribution de la richesse et la stabilité économique sans dynamiques de rupture de l’organisation politique et sociale par le bas, avec une dimension constituantes a finalement eu pour résultat la totale inaction du peuple lorsque Mauricio Macri a gagné dans les urnes, lorsque Lenín Moreno a déchaîné la persécution contre Rafael Correa ou quand Lula fut envoyé en prison escorté par la police.
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La métaphysique du néolibéralisme a pénétré tout l’éventail des analyses politiques sur le Venezuela, de gauche à droite, en une espèce de consensus commun selon lequel la Révolution Bolivarienne a échoué parce que ses indicateurs économiques, endommagés par les sanctions, ne correspondent pas à une démocratie libérale ouverte au marché, en accord avec l’utopie meurtrière de l’Occident d’un destin global unique pour toute l’humanité.
Une des raisons pour lesquelles des secteurs de la gauche régionale se sont éloignés du chavisme au cours des dernières années est sa résistance à suivre la voie de la fin de l’histoire. Son obstination à réinterpréter, conformément à ses clés historiques, un modèle de démocratie constituante qui fait pencher en faveur du peuple, la corrélation de forces qui luttent pour déterminer le destin économique et le lieu géopolitique que la société vénézuélienne occupera dans les années à venir.
Je discutais de ceci récemment avec un bon ami Espagnol, qui en outre est un militant furieux d’un marxisme-léninisme authentique comme j’en ai rarement vu dans ma vie. Nous arrivions à la conclusion commune que, derrière les analyses économicistes sur la conjoncture vénézuélienne, la gauche traditionnelle méprise – ou simplement n’inclut pas dans ses approches – les dynamiques d’organisation politique constituante qui ont eu lieu dans le pays au cours des dernières années au milieu du conflit et sa capacité permanente à réinventer les scénarios.
Et c’est seulement à partir de cet axe, et non de la macro-économie, que l’on peut comprendre la vitalité du processus politique vénézuélien.
Un aspect fondamental est la manière dont le chavisme a utilisé une méthode de responsabilisation des personnes, et de stimulation de la participation collective comme façon de répondre aux crises induites, y compris celles dont l’origine réside dans l’État lui-même.
Des pénuries programmées par le secteur privé sont nés les CLAP, une expérience par laquelle s’est construit, au départ de ce que le chavisme a apporté en termes d’organisations, un système d’approvisionnement parallèle de fourniture directe qui, deux ans après son lancement, a démontré son caractère de construction stratégique permettant d’éviter une crise alimentaire.
De la crise des missions sociales et des complots de corruption au sein de l’État est né le Carnet de la Patrie pour mettre à jour les systèmes de protection sociale et prendre le pouls de l’urgence économique, en améliorant la capacité de réponse des organisations de base qui, au plus fort de la bataille, recousent les plaies ouvertes par les sanctions.
En outre, d’autres expériences et dynamiques d’organisation sociale par le bas au Venezuela démontrent, dans leur évolution historique, la capacité de construction politique du chavisme et, surtout, son talent pour métaboliser les crises, apprendre de celles-ci, s’adapter et trouver des réponses dans l’organisation politique.
C’est totalement certain : ces aspects contribuent peu à l’augmentation du PIB, à l’amélioration des indicateurs économiques ou à ce que le Venezuela se projette internationalement comme une économie attirante pour les investisseurs.
Pour certains secteurs de la gauche, ce processus ne semble pas non plus très inspirant. On dirait qu’avec l’agenda mondial des droits des minorités et le changement climatique, leur travail « révolutionnaire » est déjà suffisamment justifié en ce moment critique de l’histoire mondiale.
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Cependant, pour l’histoire chaviste en construction, ces dynamiques politiques représentent un bilan clef que nous devons préserver, protéger et défendre jalousement. C’est la seule chose qui est vraiment à nous et qui nous permettra de continuer à chercher nos ancrages communs au milieu d’une guerre qui dure depuis un moment.
En tant qu’administrateur d’un État inscrit dans le système-monde, le gouvernement vénézuélien doit négocier avec de larges secteurs du capital global pour réorganiser les aspects macroéconomiques qui mènent à une stabilisation interne et pour affaiblir la capacité de nuire des sanctions.
Mais face à cette réalité qui échappe aux frontières nationales, le Gouvernement a su faire la différence entre, d’une part, ce qui appartient strictement à la façon dont le Venezuela s’insère dans le jeu économique mondial et, d’autre part, ce qui correspond – strictement aussi – à la construction politique du chavisme.
C’est pour cette raison que le Plan de Relance Economique, conçu pour attirer les capitaux et les investissements dans le pays, comporte en parallèle un aspect rarement mentionné : introduire de nouveaux instruments (le Petro, le plan d’Épargne en or) afin que la population se les approprie et les construise dans le processus.
Cette façon de répondre en est venue à se systématiser au milieu du conflit, ce qui a configuré – progressivement – le paradigme politique chaviste : chaque crise produit une organisation politique ; dans chaque situation d’urgence, le chavisme développe une arme pour se défendre.
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Le dernier homme est l’œuvre qui accompagne La fin de l’histoire de Francis Fukuyama. Enivré par la victoire de l’Occident contre l’Union Soviétique, il imaginait, sans le moindre doute, que la planète marchait inexorablement vers la construction d’un individu sans histoire, cosmopolite, global, d’un joueur rationnel dont la vie a pour seul objectif de maximiser ses bénéfices égoïstes sur le marché.
C’était effectivement la « fin de l’histoire » parce qu’était consacrée la construction d’une société sans politique, vidée quotidiennement par l’immédiateté de la consommation et de l’individualisme.
Si quelque chose définit le chavisme depuis ses origines, cela a été – précisément – qu’il a misé sur le collectif. Cela n’implique pas automatiquement que le chavisme soit l’expression de l’homme nouveau rêvé par Che Guevara, doté d’une éthique anticapitaliste qui le rend différent des autres. Le concevoir ainsi serait un mensonge absolu.
Mais son âme est divisée, en contradiction permanente. Entre l’utopie de la « fin de l’histoire » qui le traverse et le constitue civilisationnellement comme partie de la périphérie de l’Occident, dans le cadre de la singularité de l’état de rentier pétrolier vénézuélien et la disposition, peut-être inconsciente, à se réfuter en permanence. Ces deux éléments cohabitent en un même corps, chaque jour du processus.
C’est ainsi que le chavisme, tout en reproduisant les pratiques sociales du « rentisme », à l’intérieur des fameuses économies émergentes ou hors de celles-ci, a aussi la capacité de se dédoubler en un sujet solidaire qui investit une bonne partie de son temps à construire la résistance quotidienne à la crise, avec l’autre, avec son voisin, avec celui qu’il ne connaît pas directement.
La vitalité et la complexité du processus chaviste provient de cette énorme complexité. Et cela représente le cadre éthique et collectif dans lequel ils ont réussi à dépasser les stades d’instabilité et de chaos qui dominent encore.
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José Manuel Briceño Guerrero disait, dans son œuvre Le labyrinthe des trois minotaures, que le latino-américain était partagé dans une lutte permanente, entre le discours occidental, le discours criollo et ce qu’il a appelé le discours sauvage, qui nie violemment toute conquête et toute colonisation. Arme du désastre et du chaos.
Si nous observons en détails le panorama régional, cette contradiction permanente au sein du corps social latino-américain semble se résoudre au profit du discours occidental, qui a absorbé à l’époque de l’après-Guerre Froide ce qui restait du capitalisme criollo et a fini par atomiser toute puissance créatrice que pouvait avoir la société dans son ensemble, hors de la logique du marché.
Dans ce cadre de victoire finale apparente, la crise civilisationnelle du néolibéralisme en Occident, identifiée avec toute sa colère à la présidence de Donald Trump, semble percer lentement dans la région. Jair Bolsonaro en est un symptome.
Le chaos systémique global se déroule aujourd’hui dans le cadre d’une confrontation brutale entre des forces politiques qui cherchent à recomposer le système mondial en revenant au pouvoir de l’Etat basé sur un capitalisme national, et une autre force qui – du fait des enjeux économiques et de l’équilibre culturel conquis – souhaite maintenir intacts les mécanismes de la mondialisation. Les deux démarches, avec leurs nuances et leurs degrés d’intensité, ne franchissent pas le seuil du marché libre.
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En Amérique latine, ces fléaux se vivent sous des formes sous-développées ; ceux qui se veulent les Donald Trump ou Hillary Clinton de la région sont des caricatures déformées, profondément ignorantes, produits de siècles de capitalisme périphérique et d’une extermination identitaire basée sur le consumérisme qui broie tout sans résistance visible.
Sur cette carte, au milieu de puissantes sanctions et d’une crise inédite avec ses coûts sociaux et humains élevés, le chavisme résiste à la stérilisation culturelle qui affecte hélas d’autres peuples du continent.
Il montre une grande habileté de réinvention politique, sans précédent pour l’époque actuelle, où l’Occident utilise le reste de la région – faute d’élites et de peuples mobilisés en fonction d’une entité nationale – comme champ de bataille et d’expérimentation. Une fois de plus.
Cette différence en soi, même si elle n’a pas d’impact pour le redressement immédiat de la situation économique, même si elle ne peut être mangée, ni bue ni achetée dans un supermarché, possède une dimension cruciale pour ce moment : ici se construit une histoire propre, à l’époque de la « fin de l’histoire ». Et si quelque chose résiste à l’obsolescence que porte chaque chose dans le monde de la marchandise, c’est précisément cet aspect aussi intangible que certain.
Il y a contre le Venezuela une furie particulière. Les alliances avec la Chine et la Russie, la localisation stratégique du pays et ses immenses ressources naturelles, en expliquent les raisons géopolitiques. Mais c’est sa résistance au laboratoire de la guerre et sa détermination à ne pas s’entre-tuer dans des luttes fratricides, à ne pas se rendre, c’est ce qu’ils souhaitent finalement exterminer depuis le début de cette histoire.
William Serafino
Source : MV / Traduction : VeneSol