La solidarité, c’est l’internationalisme, c’est l’opposition à l’ennemi commun

Le Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne a eu l’occasion d’interviewer Geraldina Colotti, journaliste italienne, et correspondante pour l’Europe de “Resumen Latinoamericano”. Elle a passé 25 ans en prison pour avoir milité dans les Brigades Rouges, est écrivain et a publié des poèmes, des contes et des romans pour enfants. Experte de l’Amérique Latine, ses derniers livres sont “Oscar Romero, le saint des pauvres” et “Après Chávez, comment naissent les drapeaux”. Elle a participé à la création du Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne et appelle à l’action.
Nous avons assisté à la création d’un Réseau Européen de Solidarité avec la Révolution Bolivarienne le 13 octobre dernier à Bruxelles, en Belgique, et comprenons que tu as rejoint cette initiative. En quoi la constitution de cette plateforme en Europe est-elle importante, alors que c’est l’Union Européenne qui applique des sanctions contre le peuple vénézuélien?
La réunion de Bruxelles a une importance particulière aujourd’hui, tant au niveau concret qu’au niveau symbolique. Une attaque complexe  — économique, financière, médiatique et diplomatique —  a été lancée contre le Venezuela. Dans ce contexte, comme l’admet le gouvernement américain lui-même, existe aussi le danger d’une agression militaire, qui pourrait être facilitée par l’élection du nazi Jair Bolsonaro au Brésil. Contre le Venezuela bolivarien, qui durant près de vingt ans – depuis la victoire de Hugo Chávez aux élections présidentielles de décembre 1998 – a décidé de confier au socialisme ses espoirs de salut, toutes les modalités de la guerre de quatrième génération ont été mises en pratique : un nouveau Plan Condor qui vise à déclencher le schéma des “révolutions oranges”, tant au niveau national qu’international – modalité que nous voyons se réaliser également ces derniers temps contre le Nicaragua, dans un cadre différent de contradications. L’Europe – celle des puissants, dominée par les intérêts des grandes banques et certainement pas ceux des peuples – est un des axes centraux de cette agression, alignée – malgré toutes les contradictions entre ces requins – sur la volonté de Washington. Quoiqu’il contienne une grande quantité de contradictions internes, on sait que le capitalisme parvient à s’unir contre l’ “ennemi commun”: le socialisme, qui tend à accélérer la crise structurelle que le capitalisme tente de résoudre par de nouvelles guerres. Un socialisme dont le drapeau a continué à flotter en Amérique Latine, même depuis la chute du camp socialiste, grâce à la résistance héroïque de Cuba et à la révolution bolivarienne qui a repris ce drapeau, quoique par des moyens légaux et avec toutes les difficultés que cela implique. Un Réseau de Solidarité Européenne, cela commence par comprendre que nous devons mettre fin à tout cela et que nous devons unir nos forces pour dire “non” aux sanctions, au blocus économique et financier, aux résolutions condamnant le socialisme bolivarien, de la part de gouvernements ennemis des secteurs populaires qui agissent dans les institutions de l’Union Européenne. Comme journaliste, j’ai participé à la fondation du Réseau Européen en tant que correspondante en Europe de “Resumen Latinoamericano”, un portail – dirigé par Carlos Aznárez – toujours à l’avant-garde de la défense militante de la révolution bolivarienne, de Cuba et de l’autodétermination des peuples, un autre thème fondamental discuté à Bruxelles.
J’ai aussi participé au Réseau Européen comme représentante de la direction internationale du Conseil National et International de la Communication Populaire (CONAICOP), une coordination internationale menée par la camarade Tania Díaz, cheffe de la Commission d’Agitation et de Propagande du PSUV, et également vice-présidente de l’Assemblée Nationale Constituante. Depuis des années, je fais partie du Réseau des intellectuels en défense de l’humanité, qui était représenté par le coordinateur international Pablo Sepúlveda Allende, avec qui nous avons partagé une des quatres tables de discussion. J’ai eu aussi l’honneur de participer à la table de la présidence et de rédiger le document final comme porte-parole de mon groupe de discussion, avec la camarade Maigualita Rivas.
Comment, en tant que journaliste et activiste internationaliste, dans le cadre de ce réseau, peut-on contribuer à contrecarrer le bombardement médiatique quotidien contre le processus bolivarien mené depuis l’Europe par les grands capitaux, à travers leurs corporations de communication et d’information?
La tâche de s’opposer à la guerre médiatique, dont le modus operandi est particulièrement insidieux en Europe et tout spécialement en Italie, où la gauche officielle a abandonné la défense des secteurs populaires depuis longtemps, est aussi inévitable que difficile. Les grands blocs médiatiques forment une concentration monopolistique dans laquelle l’information s’est transformée en une marchandise qui répond à ses patrons et non à la vérité des faits. Savoir décrire la vérité du Venezuela, avec des données et des preuves, promouvoir des conférences, des débats, des initiatives, c’est déjà un premier pas. Déchirer le voile des mensonges, accéder aux médias hégémoniques en Europe, est très difficile. Comme il est difficile de s’opposer au choeur de ceux qui, à gauche, se disent neutres et critiquent le processus bolivarien en se fondant sur leurs fantasmes non résolus. Ce processus est, de fait, un processus, un laboratoire d’expérimentations qui se projette sur le monde entier. Une des pierres angulaires de la Révolution Bolivarienne est le système de médias alternatifs, qui a joué un rôle toujours plus grand depuis le coup d’état contre Chávez en 2002. La communication alternative est un outil qui sert à informer, éduquer et orienter les secteurs populaires, un outil pour lutter contre le système de monopoles médiatiques. Dans les années 70, en Italie, les radios libres furent un instrument de résistance dans cette grande tentative qui visait à faire la révolution, y compris avec les armes, dans un pays capitaliste comme l’Italie, un pays qui a toujours été soumis à l’OTAN et déborde de bases militaires. Pour déchirer le voile de la désinformation – cela a été dit à Bruxelles- nous devons d’abord construire un agenda de combat qui nous unisse dans l’action. En tant que communiste, je crois qu’en premier lieu il nous faut des militants qui sachent informer mais aussi orienter, non des journalistes qui se renient derrière un clavier et ne sont pas capables d’expliquer à leurs voisins pourquoi nous devons défendre la vérité sur le Venezuela. Et ceci, c’est l’exemple principal qui vient de la Révolution Bolivarienne: le socialisme est une nécessité, la réalité de choses qui doivent être révélées et interprétées, afin de renverser les rapports d’exploitation. Informer, c’est participer à la bataille des idées, à partir de la contradiction entre capital et travail comme elle se présente aujourd’hui, de la lutte contre la guerre impérialiste pour un monde de paix et de justice sociale, du carrefour entre la pensée de genre et la lutte de classes. La question du genre, la lutte anti-patriarcale – qui englobe toute la production et la reproduction de la vie et traverse la question de classe – a surgi clairement des tables de discussion, en accord avec ce qui se passe dans la Révolution Bolivarienne, dont la constitution – qui aura 20 ans en 2019 – se décline dans les deux genres.
Le président de la République, Nicolás Maduro, a remercié la solidarité et la création de ce Réseau Européen, au nom du peuple vénézuélien “qui résiste stoïquement aux agressions de l’impérialisme”. Comment faire front, depuis l’Europe, face à cette pression internationale contre le processus bolivarien?
Le message du président Maduro, du camarade Nicolás Maduro, indique le véritable sens de la solidarité : lutter dans son propre pays, construire un bloc social anticapitaliste capable de changer les choses en Europe. La solidarité, c’est l’internationalisme, c’est l’opposition à l’ennemi commun, ce n’est pas seulement approuver ce que font les peuples du Sud en envoyant un tweet ou un communiqué. Les entreprises qui boycottent le processus bolivarien ont des noms et des prénoms. Les institutions qui hébergent et récompensent les putchistes vénézuéliens avec l’argent de leurs contribuables ont des bureaux et des représentations où il est possible d’organiser des “escraches”, des dénonciations publiques comme l’ont fait les camarades en Argentine. Ce fut le principal mérite de la réunion de Bruxelles : avoir décidé d’organiser des campagnes contre les sanctions et le blocus économique, contre les mensonges des médias, avant même de définir la forme définitive de l’organisation. Ce n’est pas par hasard que la première action du Réseau Européen a été une manifestation devant Euroclear, qui bloque l’argent que le Venezuela destinait à l’achat de médicaments et d’aliments. Au niveau de la méthode aussi, nous avons besoin de l’exemple du processus bolivarien, du Parti Socialiste Unifié du Venezuela, du Parti Communiste du Venezuela, des formations qui composent le Grand Pôle Patriotique, des mouvements qui s’efforcent de donner force et contenu à la révolution. La logique qui mène à la victoire, à tous les niveaux de l’organisation de la solidarité, est celle de “1 x 10” [NDT: programme du PSUV mis en place lors de la campagne de 2012] : il s’agit de démultiplier la pratique et la conscience de classe. C’est la logique du CONAICOP, qui démultiplie et active la communication populaire contre la guerre médiatique.
À travers l’Union Européenne, l’Europe a aussi pris la tête de la résolution et de l’application de sanctions qui ont généré un blocus économique, financier et commercial qui affecte le peuple vénézuélien. Depuis ce Réseau, mènera-t-on des actions contre cette situation?
Bien sûr, par tous les moyens possibles: en accompagnant la diplomatie de paix, les représentants politiques bolivariens qui viennent défendre la vérité du Vénézuela, par une action militante et visible. En organisant des questionnements et des conférences qui portent la voix du socialisme bolivarien dans les universités et dans tous les lieux possibles, en montrant comment et pourquoi la défense de la Révolution Bolivarienne, c’est la défense de la possibilité du futur pour les classes populaires, en faisant de la bataille pour la défense du Venezuela une des épines dorsales de la bataille des idées : pour sauver la mémoire des révolutions antérieures et de l’histoire comme une histoire de la lutte de classes, qui implique des pertes et des sacrifices, et qui ne peut être gagnée sans identifier et affronter l’ennemi.
Pour terminer: quel appel fais-tu comme activiste internationaliste pour que ce Réseau continue à rassembler de nouveaux soutiens, et pour renforcer la solidarité entre les peuples contre les actions et les agressions impérialistes?
Dès sa libération de prison de Yare, où il était incarcéré depuis la rébellion civico-militaire de 1992, Hugo Chávez a rejeté la thèse de la supposée “fin de l’histoire”, qu’il était alors à la mode de citer depuis la fin de l’Union Soviétique et la propagation du néolibéralisme.. A la crise de la IVe République, au système d’alternance entre centre-droite et centre gauche né du Pacte de Punto Fijo, le camp bolivarien a réagi avec toujours plus de socialisme, en insistant toujours plus sur la nécessité de mener une nouvelle bataille contre l’hypocrisie de ces échéances électorales inutiles, en montrant leur vraie nature. En Europe, comme dans le reste des pays capitalistes, l’idée s’est imposée qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme et qu’il faut s’ “adapter” à tout au sein du capitalisme, dans un jeu de fictions où 264 familles ont autant de richesse que 3 milliards de personnes. Du Venezuela de Chávez et Maduro, du Venezuela du pouvoir populaire et des communes, arrive un autre message : il y a une alternative, un deuxième acte dans le combat du socialisme contre la dévastation capitaliste. Et c’est pour cela que le Venezuela est devenu un sujet de politique intérieure pour les forces réactionnaires et faussement progressistes qui agissent contre les intérêts populaires en Europe. Pour les communistes, pour les mouvements sociaux et les forces révolutionnaires, il est temps d’abandonner les catacombes en Europe aussi, et de donner l’exemple. On a dit que le Venezuela est le Stalingrad des années 2000. Le Venezuela, c’est notre tranchée.
Geraldina Colotti, journaliste correspondante de “Resumen Latinoamericano”