Entretien avec Elías Jaua, ancien ministre de Chávez et Maduro

Elías Jaua a presque tout fait dans le Venezuela  Chaviste. Jaua était le vice-président de Chávez et a occupé plusieurs ministères. Que ce soit avec Hugo Chávez ou Nicolás Maduro, il a toujours été au sommet du pouvoir de ladite révolution bolivarienne, dans laquelle il s’est engagé parmi les premiers. Il est l’un des dirigeants sanctionnés par les États-Unis pour ce que le gouvernement de ce pays considère comme la rupture de l’ordre démocratique au Venezuela.
Vice-président entre 2010 et 2012, il a également passé par plusieurs ministères. Parmi ces derniers, le ministère de l’Éducation dont il a été relevé de ses fonctions par le président Maduro en septembre, peu après avoir présenté au congrès du Parti Socialiste Unifié du Venezuela (PSUV) au pouvoir une proposition appelant à plus de démocratie interne. Il nie avoir été purgé.
20 ans après le triomphe d’Hugo Chávez, alors que le pays traverse une grave crise économique et que des scandales de corruption émergent d’une époque où il était un protagoniste, BBC World lui a parlé dans son bureau de Caracas.
Le pays est-il meilleur ou pire qu’en 1998 ?
Vous ne pouvez pas faire une analyse linéaire de ces 20 dernières années. Il y a eu différentes périodes. Après la mort du commandant Chávez, nous constatons que les dirigeants de l’opposition ignorent totalement les règles du jeu démocratique et commencent une agression économique contre le pays qui, sans aucun doute, a violé les grands acquis de la révolution bolivarienne. Il me reste que tout ce que la révolution a acquis en matière de droits et d’inclusion n’avait jamais encore été réalisé.
Mais Chavez a aussi été confronté à beaucoup d’hostilité de la part de l’opposition et à beaucoup de pression internationale, et pourtant l’économie n’a jamais été aussi mauvaise, qu’est-ce qui a changé ?
Les réalisations de Chávez ont été obtenues lorsque nous avons garanti la stabilité politique en remportant le référendum révocatoire de 2004. Les dirigeants vénézuéliens, opposants et  révolutionnaires doivent œuvrer pour garantir une fois de plus une stabilité politique qui nous permettra de récupérer ce qui a été perdu au cours de ces six années où il y a eu une guerre presque totale entre les facteurs politiques et de reprendre le chemin de la croissance économique et de l’inclusion sociale de cette époque.
Vous accusez le boycott de l’opposition, les agressions extérieures… Le gouvernement n’est-il responsable d’aucun des problèmes ?
Bien sûr, il y a eu des erreurs. Il y a un problème structurel de l’économie vénézuélienne, sa culture de rente pétrolière. Ne pas l’avoir surmonté, et dans certains cas même l’avoir approfondie, en fait partie.
Les organisations internationales soulignent qu’au-delà de la guerre économique dont vous parlez, le problème de l’économie vénézuélienne, c’est sa mauvaise gestion : le gouvernement gère-t-il bien l’économie ?
Il y a toujours un débat sur la gestion économique. Mais il y a une réalité. Le Venezuela se voit aujourd’hui refuser l’accès au marché international et souffre d’obstacles au libre-échange, du moins dans le monde occidental. Ses dettes et ses avoirs sont bloquées, y compris ses réserves d’or. Personne ne peut nier que nous subissons une agression économique de l’étranger.
Un autre problème est la corruption qui est maintenant mise au jour.
La corruption nous a fait beaucoup de mal. Pour en revenir à votre question sur nos erreurs, il ne fait aucun doute que l’on aurait dû combattre dès le début ce fléau structurel.
Et pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ?
Je vais vous parler en toute sincérité de ces moments de 1999. Le commandant Chavez est arrivé avec toute une matrice d’opinions qui assurait qu’il allait être un dictateur. Il y a même eu des fakes news, comme on les appelle maintenant, à ce sujet. Dans le cadre du projet bolivarien, nous avons débattu de l’opportunité de lancer une sorte d’opération de nettoyage, mais il a été considéré que cela affecterait la stabilité politique du nouveau gouvernement et que notre priorité dans cette première étape était de répondre à l’urgence de la pauvreté qui existait dans le pays.
Vous voulez dire qu’ils ont choisi de ne pas entrer là-dedans ?
Chávez a demandé de laisser les institutions agir mais de ne pas se charger de quelque chose qui allait ressembler aux yeux de tous à une chasse aux sorcières contre les dirigeants du passé ?
Mais Alejandro Andrade, trésorier de la République récemment condamné aux États-Unis pour avoir admis des pots-de-vin, était l’un des vôtres. Il semble que vous avez confié la responsabilité des institutions à des gens qui n’étaient pas entièrement fiables.
Je parle de 1999, lorsque les institutions étaient encore entre les mains de l’élite du pacte de Puntofijo (le système pré-Chávez). C’était une décision politique et je pense que c’était une erreur. Parce que nous avons laissé intacte la structure de la corruption, en particulier dans le secteur privé, qui est le grand corrupteur au Venezuela.
Les affaires de corruption millionnaires auprès de PDVSA, la compagnie pétrolière d’État, sont-elles aussi la faute du secteur privé ?
Tout cela vient du secteur privé. Toute la structure de corruption du secteur privé est restée intacte et ses contacts au sein de l’État ont rapidement corrompu les fonctionnaires faibles. Nous payons maintenant les conséquences de ces écarts.


En tant que membre du conseil des ministres. N’étiez-vous pas au courant de cet énorme détournement d’argent vénézuélien ?
Dans certains cas, non. Dans d’autres, lorsque le président l’a découvert et qu’il y avait des preuves fiables, il les a combattues. Pour la première fois, le Venezuela a vu des gouverneurs, des généraux et des hauts fonctionnaires inculpés. Si nous l’avions su plus, nous aurions agi, comme nous l’avons souvent fait. A maintes reprises j’ai du moi-même informer le président des cas de corruptions et des malversations, et j’ai toujours trouvé en lui la volonté de destituer ces fonctionnaires et de laisser la justice agir. Chavez a toujours été très respectueux de l’exercice de la justice. Il n’a jamais voulu être un inquisiteur.
Et qu’est-ce qui a mal tourné ? Parce qu’aujourd’hui, nous voyons que ces personnages sont jugés aux États-Unis, en Espagne et dans d’autres pays, sauf au Venezuela.
Ils ont fui le pays et ont été protégés par le gouvernement des États-Unis, comme ce fut le cas avec Andrade, le dernier cas. L’Espagne en a également protégé d’autres accusés de graves actes de corruption. On devrait s’interroger sur la responsabilité des gouvernements qui ont protégé les corrompus uniquement parce qu’ils se sont déclarés de l’opposition. J’aimerais que nous puissions les poursuivre ici et confisquer tous leurs biens afin de créer un fonds pour surmonter certaines des difficultés auxquelles notre peuple est confronté aujourd’hui.
Il y a six ans, Chavez a nommé Maduro pour lui succéder, serais-t’il satisfait de son administration aujourd’hui ?
Seul le commandant peut y répondre et il n’est plus parmi nous. Je ne peux répondre que pour moi, pas pour le commandant. J’apprécie Nicolas Maduro.
Donc vous pensez que Chavez avait raison à son sujet ?
J’apprécie l’effort qu’a fait, Maduro. En janvier, il aura réussi à achever le mandat constitutionnel pour lequel il a été élu en 2013, et il l’aura fait contre vents et marées, contre toute tentative de lui en empêcher.
Il est évident qu’il a réussi à rester au pouvoir. Je vous demande si vous pensez que sa gestion est bénéfique pour le pays?
Chaque période a ses propres conditions. Demandons-nous comment les choses seraient si Maduro n’avait pas été soumis à tout le processus de déstabilisation de 2014 quand il s’est lancé dans un dialogue national et a trouvé comme seule réponse la violence de ce processus de protestation appelé La Salida (la sortie), s’il n’avait pas subi l’agression étrangère… Les gouvernements doivent être replacés dans leur contexte.
Vous accusez une fois de plus les autres. Ne croyez-vous pas que les Vénézuéliens en ont marre de ce discours ?
Je vous ai parlé de certaines erreurs qui ont été commises, de l’incapacité à surmonter la culture de la rente pétrolière, des déviations d’un groupe de fonctionnaires qui ont causé beaucoup de dommages par la corruption. Nous avons souvent agi avec inexpérience dans certains domaines de la gestion. Je reconnais tout cela. Mais le problème essentiel est que le Venezuela a connu une confrontation majeure au cours des six dernières années.
Croyez-vous en Maduro comme en Chávez ?
C’est mon compagnon de combat depuis 25 ans.
Et votre leader aussi ?
Oui, bien sûr. Il est le leader et le seul dirigeant politique de la révolution bolivarienne, et je le reconnais comme tel. Ainsi exprimé par Chávez et c’est ce que la souveraineté populaire a exprimé à deux reprises.
Est-ce que cette façon de choisir un leader, dans laquelle le précédent désigne son successeur, vous semble être la plus saine ?
Chávez n’avait pas le temps et dans ces circonstances c’était la seule chose qui garantissait l’unité de Chavisme. Mais à l’avenir, un nouveau leadership devra émerger de la base.
Il a choisi Maduro parce qu’il manquait de temps ?
Il a pris la décision de choisir son successeur parce que, face à une opération imminente en salle chirurgicale, il a dû laisser un message clair auprès de la force politique révolutionnaire qu’il avait construite. Je ne connais pas les raisons qui l’ont poussé à choisir Maduro. Je peux les imaginer. En tant que chancelier, il avait un bon rayonnement international et il été l’un des fondateurs du mouvement ayant de bonnes relations avec l’ensemble des dirigeants politiques. Mais c’est mon interprétation, le commandant ne nous a jamais dit pourquoi il l’a choisi.
Ne devrait-on pas maintenant choisir un nouveau dirigeant d’une manière plus démocratique ?
Non, pas pour l’instant. Nous avons un président élu en fonction et il assumera bientôt une nouvelle période constitutionnelle. De nouvelles situations se présenteront et alors le Chavisme devra choisir sa direction à partir des bases du mouvement, et pas seulement à partir du parti. Mais ce sera dans le futur. Maduro est maintenant le leader, je veux que ce soit clair.
Vous l’avez proposé sans succès au dernier congrès du PSUV. Pourquoi ne vous ont-ils pas écouté ?
Je l’ai proposé, non pas pour le président Maduro, mais pour le reste de la direction. On a dit que ce n’était pas le moment et que la discussion n’était pas autorisée. Je m’y tiens, mais c’est une aspiration de la majorité des bases.
Cela n’est pas très tolérant de fermer la porte au débat, n’est-ce pas ?
Notre parti est en situation de guerre et a des règles pour agir dans une situation comme celle-ci.
A vous entendre il semblerait qu’au Venezuela, la démocratie est suspendue parce qu’elle est en guerre.
La démocratie n’est pas suspendue au Venezuela.
Et au PSUV ?
Non, l’élection secrète, directe et universelle est suspendue. Mais le débat interne existe.
Mais votre proposition n’a même pas été débattue.
Il a été dit que nous ne pouvions pas aller à des élections de base parce que nous étions confrontés à une agression plus forte et que la majorité des dirigeants nationaux partageaient cet argument. Je suis dans le PSUV et je respecte sa discipline.
Aujourd’hui, même certains Chavistes prétendent que le gouvernement de Maduro restreint les libertés, c’est pour cela que vous avez lancé cette proposition ?
Ne mélangeons pas les choses. Au Venezuela, il y a des élections, il y a la liberté de la presse et la liberté de manifestation.
Les élections sont quelque peu sui generis, à tel point que l’opposition n’accepte pas de participer, et les États-Unis et l’Union européenne disent que vous ne respectez pas les garanties.
Les élections sont conformes à la loi vénézuélienne et, lors des dernières élections, les candidats de l’opposition se sont rassemblés autour du candidat Henri Falcón, avec une proposition totalement contraire à la nôtre.
Mais de nombreux opposants sont emprisonnés ou à l’étranger.
Une partie de l’opposition n’a pas participé car elle ne voulait pas participer. Un autre s’est agglutiné autour du candidat Henri Falcón avec une proposition ouvertement contraire à notre projet.
L’attention s’est porté sur vous sur le fait que vous avez cessé d’être ministre peu de temps après avoir présenté cette proposition au congrès du PSUV, cela a-t-il quelque chose à voir avec votre départ du gouvernement ?
Absolument pas. Le président et moi savons pourquoi.
Vous a-t-il expliqué les raisons ?
Disons que c’était une décision convenue. Il n’y a pas de ruptures. Il y a des moments où vous voulez assumer un autre rôle. L’important n’est pas moi, mais que le pays ferme la fracture entre les facteurs politiques et construit un programme minimum d’unité nationale qui récupère la stabilité politique pour être en mesure de commencer à récupérer l’économie.
Est-ce suffisant ce que fait Maduro pour fermer ces fractures avec l’opposition ? Il les appelle « terroristes » et dit qu’ils sont « d’extrême droite ».
Au cours de l’année écoulée, il a fait beaucoup d’efforts pour le dialogue. J’étais membre de la commission qui a conclu un accord positif pour le pays en République Dominicaine. Le président a accepté presque tous les points que lui demandait l’opposition et la seule réponse obtenue était de se lever de la table et de boycotter les élections. Ensuite, Maduro a de nouveau appelé au dialogue et de nombreuses personnes qui avaient été détenues à cause de la violence politique de 2017 ont été libérées. La réponse cette fois-ci était un drone chargé d’explosifs C4.

Pourquoi accuser l’opposition s’il n’y a pas encore eu de décision judiciaire ?
C’est public et notoire qu’une charge explosive a explosé devant le président.
Nous n’avons pas de sentence quant à l’identité de son auteur, mais Fernando Albán, un conseiller de l’opposition, est mort dans des circonstances étranges alors qu’il était détenu pour son implication présumée.
Une charge d’explosifs a explosé devant le président de la république. Je ne sais pas ce qui est le plus grave. Ce sont deux vies humaines et elles ont la même valeur. Le cas d’Albán était un fait grave et triste, car s’il y a une chose que nous nous sommes déterminés à faire depuis la révolution, c’est de bouleverser toute l’histoire des violations des droits de l’homme au Venezuela. Les mécanismes d’enquête et de chavisme honnête ont été activés….
Y a-t-il un chavismo malhonnête ?
Le Chavisme est une force honnête et nous sommes les plus intéressés par la clarté absolue.
Votre procureur de la République a dit quelques heures plus tard qu’Albán s’était suicidé, comment a-il pu le savoir en si peu de temps ?
Il aura ses éléments, il faudrait lui demander. Je parle du sentiment du Chavisme.
Et en tant que chaviste, pensez-vous que le gouvernement a donné une explication satisfaisante ?
Le gouvernement a immédiatement informé et activé le bureau du procureur général.
Mais l’enquête pourrait-elle être terminée en si peu d’heures ?
Je n’ai ni les éléments juridiques ni les preuves, mais le procureur Tarek William Saab est un défenseur reconnu des droits humains et je dois lui faire confiance parce que je connais ses antécédents.
Pourquoi avons-nous besoin d’une Assemblée nationale constituante  comme celle créée par le Président Maduro ? Le Venezuela avait déjà une Assemblée nationale.
Ce sont deux chiffres prévus par la Constitution. En 2017, le pays a souffert d’une stratégie qui visait à le conduire à la guerre civile et dans cette stratégie, deux pouvoirs publics fondamentaux ont été occupés : l’Assemblée nationale et le Bureau du Procureur général.
Occupés ? Les députés de l’Assemblée ont été élus au scrutin par les Vénézuéliens.
Elle était occupée par une tendance à la guerre civile, par une élite excluante, raciste et fasciste qui se servait de la majorité de l’assemblée pour tenter de renverser le président en marge de la Constitution. L’Assemblée constituante est le seul mécanisme constitutionnel qui reste à recomposer l’institutionnalité.
Vous avez de l’activité maintenant ? Il y a peu de nouvelles d’elle.
Elle a atteint son objectif fondamental d’empêcher le Venezuela d’être entraîné dans une guerre civile.
Je croyais qu’une assemblée constituante avait été formée pour rédiger une constitution, n’est-ce pas ?
Vous pouvez procéder à une réforme spécifique, ratifier la réforme en cours ou rédiger une nouvelle constitution. Quoi qu’il en soit, elle serait soumise à un référendum.
Encore une fois : y aura-t-il une nouvelle Constitution ?
Cette décision appartient aux membres de l’Assemblée constituante.
Et vous, quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je vais faire des études supérieures et retourner à l’enseignement. Je suis professeur d’université.
Au Venezuela ?
Je ne pars pas d’ici. D’ailleurs, je suis sanctionné partout, je n’ai pas beaucoup d’endroits où aller (rires).
Guillermo D. Olmo (@BBCgolmo) Correspondant de BBC News World au Venezuela – Source : BBC/ traduction : venesol