Des démocrates contre la démocratie ?

De quoi discute-t-on au Venezuela ? S’il y a un gouvernement élu par des millions de personnes, comment peut-il y avoir un chœur si large qui parle de «régime » et appelle au coup d’état – institutionnel ou militaire – alors que les institutions fonctionnent si bien que l’Assemblée Nationale, elle aussi élue par le vote populaire, est dans l’opposition ?
Pour ne pas nous empêtrer dans les mots, disons que dans les républiques latino-américaines, la démocratie ne se définit pas par référence au fonctionnement institutionnel, mais est liée au sens des politiques que mène un gouvernement démocratique.
Si les politiques d’un gouvernement élu par le vote populaire visent l’extension des droits civils, l’amélioration des conditions de vie du peuple, la réglementation, l’orientation et la conduite du processus économique non par les entreprises mais par l’Etat démocratique, si les politiques publiques élargissent l’éducation et la santé hors du champ du marché, si on tente de démocratiser la parole et d’étendre les modalités de la communication sociale et si, en dernière instance, on cherche à rééquilibrer des sociétés où règnent depuis des siècles une inégalité et une iniquité profondes, alors ces gouvernements seront qualifiés de « régimes », leurs dirigeants de « caudillos populistes » et leur situation politique de dictature.
Peu importe si, comme dans le cas d’Allende au Chili, de Bosch en République Dominicaine, de Dilma Rousseff au Brésil ou ajourd’hui de Maduro au Venezuela, les institutions républicaines fonctionnent pleinement, ou si des millions de personnes ont élu ces gouvernements : ce sont leurs politiques populaires, non leur qualité institutionnelle, que les élites économiques – avec les médias et les Etats-Unis – qualifient d’antidémocratiques.
Au contraire, si les gouvernements élus mènent des politiques élitistes, de transfert massif de revenus des secteurs populaires vers les élites économiques, si ce sont les grandes entreprises qui sont en charge de définir l’économie du pays en fonction de leurs propres intérêts, si les droits civils sont limités et si les conditions de santé et d’éducation empirent, alors aucun des secteurs élitistes ne désignera ces gouvernements comme « régimes antidémocratiques ». De plus, les graves violations des normes institutionnelles et des droits de l’homme commises par des gouvernements élus par le vote (pensons à la Colombie des années 60 jusqu’à aujourd’hui, à l’interim de Temer au Brésil ou aux gouvernements du Salvador, du Honduras et du Guatemala) n’ont jamais poussé les médias à les appeler « régimes antidémocratiques ».
Ainsi, dans le cas de l’Amérique latine, nous devons rester prudents lorsque nous parlons de démocratie et/ou d’autoritarisme. Nous devons garder à l’esprit que pour l’establishment médiatique, politique et économique, de meilleurs conditions de vie pour les secteurs traditionnellement exclus de la fête capitaliste sont synonymes de « régimes autoritaires », et que les gouvernements qui cherchent à soutenir et à approfondir l’ordre inégal sur le continent sont des « démocraties républicaines ».
Car, en définitive, les élites économico-sociales et leurs représentants médiatico-communicationnels en Amérique latine qualifient de « démocratique » un gouvernement qui permet de poursuivre et d’étendre le processus d’accumulation capitaliste en leur faveur. En ce sens, la prétendue « démocratisation des droites » – terme qu’on avait proposé pour qualifier les gouvernements post-Chute du mur de Berlin en Amérique Latine – n’est qu’une illusion : démocratie ? – nous disent-ils – oui, mais seulement si cela n’affecte pas les modes d’accumulation du capital ni les bénéfices astronomiques dont nous jouissons depuis des décennies.
Alors, quand les secteurs et les gouvernements populaires parlent de démocratie, ils parlent d’un processus de redistribution croissante de biens réels et symboliques, du pouvoir et de la participation. Quand ceux qui parlent de démocratie sont les élites, ils parlent de maintenir et d’augmenter la distance avec les secteurs populaires.
Le même mot représente deux objectifs différents et même opposés. Après cette première mise en garde fondamentale, examinons ce qui se passe au Venezuela aujourd’hui.
OEA, droites et Etats-Unis : une vieille Triple Alliance renouvelée avec un quatrième membre : les médias de masse.
À chaque fois, les vieilles puissances impérialistes ne manquent pas de nous stupéfier et de nous irriter quand elles attaquent un projet national et populaire dans notre Amérique Latine et réutilisent les mêmes méthodes éhontées de l’interventionnisme : la « crise » vénézuélienne actuelle – comme si les autres pays latino-américains, avec leurs taux de pauvreté, d’indigence, de mortalité infantile, de chômage et d’endettement extérieur galopants nageaient dans l’abondance et le développement socio-économique – est une nouvelle représentation de processus que nous avons déjà vu à Cuba en 1960 (avec un échec retentissant de l’impérialisme), en République Dominicaine en 1965 (quand le président démocratique Bosch a été renversé), en 1973 au Chili avec la destitution de Salvador Allende, en Argentine en 1976 avec le renversement du troisième gouvernement péroniste, au Nicaragua entre 1979 et 1990 (avec le soutien d’une milice paramlitaire comme les CONTRAs, qui attaquait le gouvernement démocratique du FSLN), au Honduras en 2009 avec le coup d’Etat contre le président légal et démocratique Zelaya, au Paraguay en 2012 avec le renversement du président démocratique Fernando Lugo, et au Brésil en 2016 avec la destitution de Dilma Rousseff (et la liste est plus longue, que l’on regarde en arrière ou en avant).
La procédure – bien connue – se dévoile à nouveau : des gouvernements démocratiques, qui bénéficient d’un soutien populaire et souvent viennent de triompher de dictatures sanglantes, sont qualifiés d’ « antidémocratiques » par les médias hégémoniques. À partir de là, l’OEA réunit divers pays latino-américains et leur communique la position nord-américaine sur ce gouvernement, et le groupe de civils et/ou militaires élitistes et oligarchiques du pays qu’ils désignent pour intervenir s’érige en « opposition démocratique ».
De là au coup d’Etat, il y a un pas: la presse hégémonique internationale martèle encore et encore les « atrocités » de ce qu’on commence à appeler « régime » et les ministres des affaires étrangères de l’OEA commencent à s’exprimer publiquement contre le gouvernement démocratiquement élu. Auparavant, le coup d’Etat était commis par les forces armées ; l’OEA, les médias hégémoniques et les Etats-Unis reconnaissaient rapidement le nouveau gouvernement issu des baïonnettes. Aujourd’hui – nous ne savons pas pour combien de temps – il y a une certaine « subtilité » : on cherche un des pouvoirs de l’Etat qui soit aux mains de l’opposition et qui se fasse complice de la stratégie des élites associées à l’OEA et aux Etats-Unis et on l’érige en véritable « institution démocratique ». Pour citer des cas récents : au Honduras, ce fut la Cour Suprême qui ouvrit la porte à la destitution de Zelaya en 2009 ; au Paraguay ce fut le vice-président et le Parlement qui destituèrent rapidement le président Lugo ; au Brésil, ce fut le Parlement et le vice-président qui destituèrent Dilma Rousseff en une parodie de procès politico-parlementaire.
Comme on peut le constater, il n’y a dans cette procédure rien de « démocratique » : personne ne vote (au contraire, ce sont ceux pour qui on a voté qu’on expulse du pouvoir), et – dans chaque cas – ceux qui exercent la charge suprême de la République n’émanent pas du vote populaire, mais occupent la charge par interim jusqu’à ce qu’on puisse truquer une nouvelle élection sans les dirigeants populaires. Grossier, non ? Oui, mais cela se produit, et c’est en train de se produire aujourd’hui, devant nos yeux, au Venezuela.
Examinons les gages de démocratie des champions actuels de la démocratie qui cherchent à réorienter le « régime » vénézuélien : d’abord, les Etats-Unis eux-mêmes, pays responsable d’ingérences et d’invasions incessantes dans le monde entier. Selon le président de l’état-major nord-américain lui-même, les Etats-Unis ont des troupes dans 177 pays du monde (sur un total de 205 pays), et participent aujourd’hui à des conflits armés en Irak, en Syrie, en Aghanistan, au Yeman, en Somalie, en Lybie, au Niger, mais – encore plus incroyable – la puissance qui montre du doigt le Venezuela possède un nombre indéterminé de centres de détention clandestins dans divers pays du monde, où sont détenus sans jugement ni condamnation – dans une situation de violation absolue des droits de l’homme – des centaines de terroristes présumés. Il est parfaitement établi que sur la base nord-américaine de Guantánamo (sur un territoire spolié à Cuba), il y a des détenus sans jugement ni condamnation, que sont passés par là plus de 800 détenus illégaux (dont de nombreux mineurs d’âge). Tout ce système de détentions illégales fonctionne sous les yeux de toute l’Amérique latine et cependant, pour l’OEA de Monsieur Almagro, le « régime », c’est le Venezuela de Maduro.
Passons aux autres « démocrates » – souvent très récents – en particulier du soi-disant Groupe de Lima. Le groupe a été créé pour « trouver des voies permettant de sortir de la crise au Venezuela », euphémisme qui cache le moyen d’expulser le président démocratiquement élu sous le couvert d’une intervention de l’OEA soutenue par les Etats-Unis. Qui compose ce groupe ? Le gouvernement du Brésil (d’abord de Michel Temer, qui a renversé Dilma Rousseff par un coup d’État et a emprisonné Lula da Silva, et qui – dans des élections dont le favori était prisonnier – a cédé le gouvernement à Jair Bolsonaro, un fasciste, raciste et homophobe déclaré). Le gouvernement argentin, sous la direction de Mauricio Macri, qui compte des prisonniers et prisonnières politiques depuis les premiers jours de son mandat, qui doit des explications sur l’assassinat de militants pacifiques dans diverses régions du pays ; le président colombien Iván Duque Márquez, sous le mandat de qui – sans aucune résolution officielle de la part des autorités – furent assassinés – rien qu’en 2018 – 226 dirigeants de mouvements sociaux et défenseurs des droits de l’homme; le président Piñera du Chili, qui considère que ce n’est pas Pinochet qui a mis fin à la démocratie, mais que ce fut Salvador Allende, et qui a militarisé l’Araucanía chilienne avec des assassinats impunis de jeunes mapuches et des arrestations à la légalité douteuse ; le président du Honduras qui fut réélu au milieu de telles plaintes pour fraude que même Almagro dut dire que quelque chose n’avait pas fonctionné correctement dans les élections. Enfin, comme on pourra le constater, les gages de démocratie du Groupe de Lima sont très fragiles (sans oublier de mentionner que le président actuel du Mexique a refusé de signer les déclarations de ce groupe, le privant de l’appui du deuxième pays d’Amérique Latine par la population et le poids économique).
La situation de l’OEA est peut-être beaucoup plus honteuse: son chef, Monsieur Luis Almagro, n’a aucun problème à déclarer devant n’importe quel micro qu’il faut renverser le président du Venezuela et qu’il y a là une dictature. Sans même avoir la décence d’attendre que les pays de l’OEA se réunissent, le secrétaire général tient un discours de destitution et de coup d’État qui rivalise avec les déclarations de Donald Trump lui-même – et ce n’est pas peu dire. Son engagement en faveur d’un coup d’état est si grave que son parti d’origine en Uruguay – le Front Large, au gouvernement – l’a expulsé de ses rangs parce qu’il considère que sa position est profondément antidémocratique.
Pour compléter le tableau des pressions exercées sur le gouvernement légal et légitime du Venezuela, un groupe d’ex-présidents d’Amérique latine a eu le culot de se mettre sur le chemin du pape François parce que celui-ci avait osé – en sa qualité de chef religieux – demander la paix et la réconciliation au Nicaragua et au Venezuela : des ex-présidents tels que Fernando De La Rúa, Álvaro Uribe, Juan Carlos Wasmosy, Vicente Fox, Cesar Gaviría… tous font partie de la constellation des droites conservatrices de la région et ont clairement indiqué qu’aucun message ne serait le bienvenu sinon celui du coup d’État.
La démocratie au Venezuela : au présent et au futur
Ce qui est contesté aujourd’hui au Venezuela n’est donc pas la qualité institutionnelle de sa démocratie, mais la capacité qu’a eue la révolution bolivarienne (avec Chávez et Maduro) de limiter la fabuleuse rente des entreprises pétrolières capitalistes et de rediriger cette rente, depuis l’État, vers l’amélioration des conditions de vie de millions de Vénézuéliens.
Que devrait-il se passer au Venezuela ? En principe, avec un président récemment élu dans un processus électoral propre et massif, il ne devrait rien se passer et le président élu par le peuple vénézuélien devrait accomplir son mandat jusqu’en 2025. Ce n’est pas ce que pensent l’OEA, les États-Unis et la droite vénézuélienne.
Le problème de la stratégie de la droite (au Venezuela et à l’étranger) est qu’à chaque fois que l’on a voté (et cela a toujours été avec le système électoral le plus transparent au monde, selon Jimmy Carter lui-même), c’est le candidat chaviste qui a triomphé. Ce soutien populaire est loin de s’être dilué, surtout parce que l’  « opposition démocratique » est un conglomérat incohérent de millionnaires et d’hommes d’affaires dont la soif de vengeance de classe est trop visible.
Loin des désirs des États-Unis, de l’OEA et des médias, ce soutien populaire n’a pas disparu et se maintient.
Il en va de même de l’appui et de la reconnaissance internationaux: au-delà de l’attitude attendue et répréhensible de l’OEA et des pays qui s’agenouillent devant la politique étrangère nord-américaine (et leurs alliés européens), 112 pays du monde ont reconnu le gouvernement démocratique de Maduro, dont la première puissance mondiale (la Chine) et la troisième puissance militaire mondiale (la Russie). Le Venezuela n’est pas isolé comme cherchent à nous le montrer les mass-médias.
Sans qu’il y ait un consensus interne et externe anti-bolivarien, les manœuvres, les nouvelles catastrophistes, les appels au coup d’État et les opérations de l’OEA se heurtent en permanence contre cette vérité immuable : le peuple vénéuélien continue à appuyer le projet bolivarien –malgré toutes les difficultés, bien réelles, qui existent. Là réside la force d’un processus politique qui est loin d’avoir épuisé son potentiel.
Eduardo Aller
Source : diario contexto / traduction: VeneSol