L’Espagne, l’Union européenne et l’intervention étrangère

Sous la présidence de George W. Bush, les États-Unis ont organisé un coup d’Etat au Venezuela en imposant un président qui n’est resté que 2 jours, avec le soutien de l’opposition au chavisme et la complicité du premier ministre espagnol José María Aznar.
Entre le 11 et le 14 avril 2002, le chef d’entreprise Pedro Carmona, la plus haute autorité de FEDECÁMARAS, a exercé la charge de président de fait du Venezuela, Hugo Chávez étant emprisonné et au secret. On a fait courir le bruit d’une soi-disant démission d’Hugo Chávez et l’opposition a prétendu qu’il ne s’agissait pas d’un coup d’Etat mais de combler la vacance du pouvoir. Le premier ministre espagnol a soutenu le coup d’Etat dès le premier instant, signant un communiqué conjoint avec le Gouvernement des États-Unis dans lequel tous 2 exprimaient « leur désir que la situation exceptionnelle que vivait le Venezuela conduise à court terme à la normalisation démocratique totale. »
A cette occasion, la coordination du coup d’Etat a été bâclée, dans un contexte international défavorable à sa réussite. Les États-Unis n’avaient pas d’autres alliés inconditionnels sur le continent européen que le conservateur José María Aznar et le caméléon Tony Blair. Le coup d’Etat organisé actuellement au Venezuela par le Gouvernement de Donald Trump est une manœuvre beaucoup plus sophistiquée à laquelle participent des conseillers de la vieille garde belliciste et anticommuniste de l’establishment avec des Cubains anti-castristes et s’articule comme un plan de logue portée internationale pour isoler le Gouvernement du Venezuela, l’encercler politiquement et économiquement et le forcer à tomber.
Le plan latino-américain du Gouvernement de Trump n’affecte pas seulement le Venezuela bien que ce soit la première pièce à jouer. Aussi bien le conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, John Bolton, que le vice-président Mike Pence ont prévenu en novembre dernier que les 2 autres pays de la « troïka de la tyrannie » étaient Cuba et le Nicaragua. 
On ne peut pas penser au Venezuela sans tenir compte de la politique globale du Gouvernement des États-Unis qui s’exprime ouvertement dans son agressivité envers les Gouvernements latino-américains non néolibéraux. Voici la situation réelle : une puissance hostile développe un plan pour harceler et renverser les régimes qu’elle n’accepte pas à cause de leur idéologie.
Dans un contexte international plus perméable au soutien à l’interventionnisme, le Gouvernement espagnol a stimulé le soutien européen au nouveau cycle de domination impérialiste en Amérique Latine. L’Espagne a joué un rôle crucial dans la stratégie de « changement de régime » conçue par les conseillers de Trump pour le Venezuela. L’ambassadeur des États-Unis a informé le Gouvernement espagnol le 23 janvier que le député Juan Guaidó allait se proclamer président et que le Gouvernement des États-Unis allait le reconnaître comme tel. Le lendemain, l’auto-proclamation ayant été réalisée, et les États-Unis l’ayant immédiatement reconnue, le ministre espagnol des Affaires Etrangères, Josep Borrell, a rencontré l’ambassadeur des États-Unis, Duke Bucham III, qui a rendu compte, dans ses déclarations à la presse, de « l’importance que Washington attribue à l’Espagne et au Portugal dans la crise du Venezuela à cause de leur capacité à entraîner le reste de l’Union Européenne. »
Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a appelé Guaidó de Davos pour lui apporter son soutien moral mais pas de reconnaissance officielle en tant que président. Peu après, le Gouvernement espagnol s’est prononcé officiellement par l’intermédiaire de son ministre des Affaires Etrangères, Josep Borrell, qui a fait connaître son intention que diriger la position conjointe de l’Union Européenne.
Borrell a exigé du président du Venezuela qu’il organise de nouvelles élections faite de quoi l’Europe reconnaîtrait comme président l’opposant Juan Guaidó. Après qu’une stratégie commune de l’Union Européenne ait été obtenue, c’est Pedro Sánchez lui-même qui a lancé l’ultimatum de son Gouvernement à celui du Venezuela. L’Espagne concédait à Maduro rien moins « qu’un délai de 8 jours pour organiser les élections ! »
Contradictions du socialisme espagnol face à la Révolution Bolivarienne
Curiosités du socialisme espagnol. Des histoires d’amour et de haine envers les processus révolutionnaires des pays qui faisaient partie de l’ancien empire colonial. Plus encore que dans le cas de Cuba, au Venezuela émergent les plus grandes disparités de critères. Le veux patriarche du parti, Felipe González, est un féroce ennemi du chavisme alors que l’ex-premier ministre socialiste José Luis Rodríguez Zapatero a été observateur étranger aux dernières élections de mai 2018 dont Maduro est sorti vainqueur et les a contrôlées sans y trouver d’irrégularités. Après avoir exercé son rôle d’observateur et entériné le résultat des élections, Zapatero déclarait à qui voulait l’entendre : « Ici, on a invité le monde entier à vivre le processus électoral. L’Union Européenne, aujourd’hui, n’a pas d’experts, avec les moyens qu’elle a ? Ni les Nations Unies et toutes ces organisations… pour savoir si des élections se passent correctement ? Bien sûr, qu’elle les a ! »
L’ex-premier ministre qui a ordonné le retrait de l’Espagne de la guerre en Irak, conformément à sa promesse électorale, subit une longue traversée du désert, isolé par son équidistance dans un parti complètement aligné sur la droite vénézuélienne (et espagnole) face au chavisme. Avant les élections qui ont donné la victoire à Nicolás Maduro, Rodríguez Zapatero avait été médiateur entre le Gouvernement et l’opposition vénézuélienne, accepté par les 2 parties, dans les négociations qui se sont prolongées pendant presque 2 ans pour trouver un accord qui débouche sur des élections acceptées par tous. Les conversations terminées et l’accord sur le point d’être signé, en février 2018, l’opposition s’est retirée de la table de dialogue et a refusé de participer aux élections. Face à cela, Zapatero a exprimé sa consternation : « De façon inattendue pour moi, le document n’a pas été signé par les représentants de l’opposition, » déclarait-il plus tard.
Nicolás Maduro a affirmé dans plus d’une interview que la désertion de l’opposition a été la conséquence d’un appel fait au bon moment par le président de la Colombie de l’époque, Juan Manuel Santos, quelques jours avant la fin de son mandat, en compagnie d’un haut fonctionnaire étasunien du Département d’Etat.
La médiation de Zapatero a été très critiquée par tous les partis politiques, même par des personnalités connues de son propre parti et aussi par la direction des grands groupes de médias comme PRISA dont le principal administrateur, Juan Luis Cebrián, s’est déclaré opposé à la médiation de José Luis Rodríguez Zapatero et au contraire, favorable au point de vus sur la région de son prédécesseur Felipe González.
Lors d’une réunion de patrons latino-américains qui a eu lieu en octobre 2017 et à laquelle assistait l’ex-ministre socialiste Trinidad Jiménez, Cebrián a considéré ainsi l’influence des premiers ministres précédents sur le Venezuela: « Il y a un ex-premier ministre socialiste du Gouvernement espagnol qui a beaucoup influé sur le processus destiné à essayer de rétablir la démocratie [Felipe González] et il y a un autre ex-premier ministre, dans le Gouvernement duquel se trouvait Trinidad Jiménez [Rodríguez Zapatero], qui n’est pas d’accord. »
On sait que Felipe González, directeur de Gas Natural Fenosar pendant plusieurs années, a représenté les intérêts stratégiques de compagnies multinationales de l’énergie avec son propre ordre du jour pour la région. Comme les compagnies pétrolières étasuniennes, ces entreprises profiteraient de l’application au Venezuela d’un plan économique néolibéral comme celui que promet l’opposition.
Il est également certain que du choeur du socialisme espagnol sortent des voix encore plus belliqueuses que celle de Felipe González. Par exemple, la voix stridente d’Alfonso Guerra, qui, avec ses proclamations féroces, vient de donner son aval au coup d’Etat. Dans son étrange dérive idéologique, Guerra compare Maduro au général Pinochet et fait l’éloge au passage du modèle économique du dictateur chilien pour avoir été plus efficace que le modèle économique vénézuélien. Toute cette troupe d’anti-chavistes fébriles du PSOE devrait abandonner ses préjugés face à l’importance des faits comme ceux qu’a raconté le seul dirigeant socialiste espagnol qui se soit réellement impliqué dans un processus de dialogue au Venezuela, José Luis Rodríguez Zapatero. Le seul homme politique espagnol qui a fait une infinité de voyages pour être l’intermédiaire entre les parties et qui a donné son aval et sa présence en tant qu’observateur étranger au résultat des élections lors desquelles Nicolás Maduro a été réélu président. 
Alignement de l’Espagne sur la droite européenne
Pedro Sánchez a agi sous la pression d’une droite espagnole que l’esprit social exaspère et qui profite de toute faille pour chercher à le renverser. Le PP l’a accusé de « lâcheté » parce qu’il ne s’est pas aligné dès le premier jour sur les États-Unis contre Maduro. En donnant la priorité à leurs calculs de politique intérieure, le socialisme espagnol a fini par se situer aux côtés de la droite qui gouverne la France et l’Allemagne et par s’allier à l’extrême-droite latino-américaine qui gouverne le Brésil et la Colombie et, à partir de ce double alignement, Sánchez a tenté d’esquiver les assauts de la droite espagnole. En réponse aux critiques de la gauche, Pedro Sánchez en est arrivé à situer l’opposition vénézuélienne à la « gauche » du chavisme : « A cette autre gauche (Gauche Unie et Podemos), je dis une chose bien claire : la gauche n’a rien à voir avec Maduro, la gauche, c’est tout l’opposé de Maduro au Venezuela. » On pourrait se demander en entendant cela dans la bouche d’un homme politique aussi perspicace : où finit la réthorique et où commencent les fausses informations ?
Dans l’axe d’affrontement Bogotá / Caracas, le président espagnol a penché dès son arrivée à La Moncloa vers le rapprochement envers le président colombien Iván Duque. Quelques heures avant de se rendre à Bogotá, en août dernier, Pedro Sánchez déclarait : « Au Venezuela, on ne peut pas dire qu’il y ait une démocratie alors qu’il y a des prisonniers politiques. » Et il a dit aussi : « Qu’il y ait des prisonniers politiques est le meilleur exemple que les Droits de l’Homme ne sont pas respectés. »
Ces affirmations contiennent 2 curieux paradoxes : Pedro Sánchez est-il sûr qu’en Espagne, il n’y a pas de prisonniers politiques ? La majorité de la population catalane – et une partie non négligeable d’autres communautés autonomes – pense le contraire. Sánchez est-il sûr qu’un pays qui est un modèle de démocratie comme la Colombie respecte les Droits de l’Homme ? L’assassinat systématique des dirigeants de l’opposition et des dirigeants sociaux n’est-il pas aussi grave ou n’est-il pas plus grave que l’existence de prisonniers politiques ? Pendant ces 2 dernières années, depuis janvier 2017, plus de 300 dirigeants sociaux ont été assassinés en Colombie. De plus, la malnutrition infantile a coûté la vie à des milliers d’enfants indigènes à la Guajira pendant ces dernières années, selon ce que révèle une sentence de la Cour Constitutionnelle colombienne qui évoque « une vulnérabilité généralisée, injustifiée et disproportionnée des droits fondamentaux à l’eau, à l’alimentation et à la santé des enfants du peuple wayuu. » Bien que ce ne soit pas l’information préférée des médias occidentaux, la faim affecte à grande échelle les secteurs les plus vulnérables de la population colombienne.
Au-delà de la rhétorique, la réalité s’impose. Pedro Sánchez a eu son heure de gloire en attachant le pire de la tradition interventionniste européenne au pire du néolibéralisme pro-étasunien qui aujourd’hui s’impose dans tant de pays sud-américains. En opposition avec l’attitude discrète – et courageuse – de Zapatero, Sánchez suit l’étoile de Felipe González, grand ami et protecteur en Europe du néfaste ex-président social-démocrate vénézuélien Carlos Andrés Pérez qui a provoqué l’effondrement de l’économie et du système politique traditionnel du pays et accouché indirectement, comme antidote à ce système corrompu, de la Révolution Bolivarienne d’Hugo Chávez.
L’ultimatum de Pedro Sánchez au président du Venezuela pour qu’il organise des élections dans les 8 jours sous peine qu’il dirige une position européenne commune de reconnaissance du « président » autoproclamé na rien été d’autre qu’un geste inutile, une prétention impossible, un moyen de gagner du temps dans les difficiles négociations entre pays de l’Union Européenne. Non seulement, cette exigence était inacceptable pour le Gouvernement de Nicolás Maduro mais l’opposition, après avoir boycotté les élections précédentes, refusaient que des élections soient organisées sans qu’il y ait eu préalablement une réforme du Conseil Electoral qui, selon les déclarations de Guaidó pourrait prendre entre 6 mois à 1 an.
La soumission de l’Europe aux Etats-Unis
Après avoir lancé son ultimatum à Maduro, Pedro Sánchez s’est rendu à Saint Domingue pour participer à un congrès de l’Internationale Socialiste. A cette rencontre ont assisté des dirigeants de l’opposition au Gouvernement vénézuélien et Pedro Sánchez s’est montré en bonne harmonie avec eux, accusant Maduro d’être un « tyran » dans son allocution finale. Le Conseil de l’Internationale Socialiste a approuvé, le 29 janvier, une résolution par laquelle il reconnaît Juan Guaidó comme son seul interlocuteur au Venezuela et l’appelle instamment à « dirige rune transition vers la démocratie soutenue par la l’Assemblée Nationale légitime. »
Les paroles de l’Internationale Socialiste contrastaient, cependant, avec les intérêts qui se découvraient au grand jour et dominaient le jeu. Le même jour, John Bolton, conseiller à la Sécurité Nationale des Etats-Unis a plaidé ouvertement pour à la télévision pour l’entrée de capitaux étasuniens dans « l’investissement et la production de pétrole au Venezuela, » assurant que Donald Trump avait déjà engagé des négociations avec les entreprises de ce secteur.
Le ministre espagnol des Affaires Etrangères, Josep Borrell, a clairement expliqué en quoi consiste la soumission de l’Espagne aux Etats-Unis concernant la politique envers le Venezuela. Dans sa comparution devant le Congrès, le 30 janvier, il a dit : « Les Etats-Unis sont convaincus – et nous l’ont fait savoir – qu’il n’y a pas lieu à plus de médiation, à plus de facilitation, à plus de conversations à plus rien du tout. »
Le 31 janvier, avant que le délai de l’ultimatum ne soit épuisé, le Parlement Européen reconnaissait Juan Guaidó comme le « président par interim légitime de la République Bolivarienne du Venezuela «  à une large majorité des voix, avec le soutien des socialistes, des libéraux et des conservateurs. Le document appelle instamment la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini et les Etats Membres de l’Union Européenne à reconnaître Juan Guaidó comme  président légitime « jusqu’à ce qu’on puisse organiser de nouvelles élections présidentielles libres, transparentes et crédibles pour rétablir la démocratie. »
Le lendemain, le 1° février, Josep Borrell assurait que l’Espagne et la plupart des pays européens rejetaient une intervention militaire au Venezuela. Les dirigeants socialistes qui ont soutenu le coup d’Etat étasunien en reconnaissant Guaidó ne soupçonnaient pas que ce plan de changement de régime demandait l’intervention d’une force militaire étrangère ?
Le lundi 4 février, l’ultimatum arrivait à son terme. Le Gouvernement espagnol et les Gouvernements de 18 autres pays de l’Union Européenne se sont prononcés en cascade en reconnaissant Juan Guaidó comme « président par interim » légitime du Venezuela. Pedro Sánchez a fait la première déclaration officielle depuis La Moncloa, à 10 heures : « Le Gouvernement de l’Espagne annonce qu’il reconnaît officiellement le président de l’Assemblée Nationale du Venezuela, monsieur Guaidó Márquez comme  président par interim du Venezuela. » Le réponse de Nicolás Maduro ne s’est pas faite attendre : « Si un jour, une intervention militaire yankee se concrétise, vos mains, monsieur Pedro Sánchez, seront pleines de sang et l’histoire se souviendra de vous comme d’un pantin qui s’est mis au service de la politique belliciste de Donald Trump. »
La crise entre le Gouvernement de Maduro et l’Union Européenne s’est précipitée face aux événements les plus récents mais le chancelier du Venezuela, Jorge Arreaza, a admis, lors d’une interview récente, qu’il était « convaincu que l’Union Européenne était d’accord avec la position des Etats-Unis et faisait partie du plan destiné à provoquer une crise au Venezuela. » C’est l’impression qu’il a transmise au président du Venezuela après les conversations qu’il a eues il y a 1 an avec la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini.
Cependant, plusieurs pays européens se sont montrés réticents à faire une déclaration favorable à Guaidó pour des raisons diverses. Certains, comme la Grèce et l’Italie (avec sa coalition divisée à ce sujet au Gouvernement) ont exprimé leur crainte que le Venezuela puisse subir une escalade militaire comme celle de la Libye. D’autres s’y sont opposés pour des raisons officielles, pour éviter des complications diplomatiques en arguant qu’un Etat ne reconnaît pas des présidents mais des Etats. Ce n’est pas un petit problème puisque jamais dans l’histoire contemporaine, on n’a cessé de reconnaître un chef d’Etat alors qu’il contrôle le territoire, à cause du pragmatisme qui caractérise la politique internationale. Lequel des 2 présidents sera l’interlocuteur d’un pays européen qui a une représentation diplomatique au Venezuela ? Le président réel ou le président fictif ? Un président auto-désigné, qui ne contrôle pas le territoire de son pays, peut-il disposer selon son bon vouloir des ambassades dans des pays qui reconnaissent son autorité ? Qu’arriverait-il alors avec les ambassades de ces pays au Venezuela, situées sur un territoire contrôlé par le président réel ? 
Pas de feuille de route européenne
Le problème du point où Pedro Sánchez a conduit la majorité des pays de l’Union Européenne est qu’il n’existe pas de stratégie à suivre. Ni de feuille de route en dehors de celle élaborée par Washington bien avant.
A part les 2 grandes manifestations opposées qui se sont déroulées à Caracas le samedi 2 décembre, il n’y a pas de signe, au Venezuela, d’un changement politique réel. Les correspondants étrangers, même les plus critiques envers le Gouvernement de Maduro, attestent que dans les rues, on vit normalement. L’inquiétude ne se manifeste que dans les ambassades à cause de l’incertitude qui découle du fait d’être dans un pays dont le Gouvernement réel n’est pas reconnu. Après sa déclaration officielle reconnaissant Guaidó comme  « président par interim » du Venezuela, Pedro Sánchez a admis qu’il n’avait pas la moindre idée de comment donner une continuité à ce saut dans le vide improvisé : « A partir de maintenant, pas à pas, » s’est-il contenté de dire.
Ceux qui n’improvisent pas, ce sont le président des Etats-Unis et les faucons qui le conseillent. Sánchez a servi sur un plateau à Donald Trump le flanc européen de la coalition internationale qui pourrait légitimer une alliance impérialiste contre le Venezuela et donner son aval à sa dimension belliciste. Le premier ministre espagnol a affirmé qu’il ne ferait pas « un pas en arrière » et que « l’Espagne va être à la hauteur de ce qu’on attend d’elle. » De ce qu’attend Washington, la droite vénézuélienne ou la droite espagnole et européenne elle-même ?
Après la terrible erreur d’avoir reconnu Guaidó, l’Union Européenne a tenté sans succès de se joindre à l’initiative prise par l’ Uruguay, le Mexique, la Bolivie et certains pays des Caraïbes qui ont proposé de former un groupe de travail pour arriver à un accord négocié entre le Gouvernement et l’opposition. Les pays européens participants exigeaient l’organisation d’élections présidentielles au Venezuela comme condition préalable pour avancer dans le groupe de contact.
Le Gouvernement du Venezuela a accepté immédiatement le mécanisme de travail proposé par le groupe de pays latino-américains après leur première rencontre à Montevideo mais avant cette première réunion, l’Assemblée Nationale contrôlée par l’opposition vénézuélienne a approuvé une résolution de rejet de « tout dialogue ou groupe de contact qui prolonge les souffrances du peuple, » selon ce qu’a annoncé sur Twitter son président, Juan Guaidó.
Renforcé par la reconnaissance de 20 pays européens, il ne veut pas que des médiateurs internationaux l’empêchent de mener à bien ses plans de coup d’Etat : « Un seul objectif : la fin de l’usurpation, un gouvernement de transition et des élections libres. » L’ordre est celui imaginé par les stratèges politiques qui dirigent le processus depuis Washington. La première étape de cet « unique objectif » est de forcer le passage de « l’aide humanitaire » par laquelle on voulait franchir les frontières du Venezuela sans l’autorisation du Gouvernement de Nicolás Maduro.
Le précipitation dont Pedro Sánchez a fait preuve pour reconnaître Guaidó aura des conséquences sur les relations de  l’Espagne avec l’Amérique Latine et dans la propre politique intérieure de l’Union Européenne. En Amérique Latine, l’actuel consensus conservateur du Groupe de Lima – qui comprend des pays comme le Brésil, l’Argentine et la Colombie en plus du Canada – permettra de garder des relations inter-gouvernementales détendues mais le premier ministre espagnol alimente, avec son alignement politique, l’antipathie et le mépris des peuples latino-américains qui rejettent l’ingérence étrangère, en particulier sur les Etats-Unis sont le pays qui la dirige et si elle se produit sous prétexte d’organiser des élections démocratiques.
Des manifestations populaires comme celle qui s’est déroulée à Buenos Aires devant l’ambassade des Etats-Unis, le 5 février, et a été réprimée par la police de Macri, pourraient être le début d’un mouvement contre la guerre dans les Caraïbes qui pourrait s’étendre à toute l’Amérique Latine, un continent sur lequel la gauche réelle ne ressemble en rien aux partis discrédités qui font partie de l’Internationale Socialiste et qui se comportent toujours comme des libéraux quand ils ont le pouvoir.
La précipitation dont l’Europe a fait preuve pour contenter ou calmer Donald Trump aura des conséquences désastreuses pour une Europe qui glisse idéologiquement et politiquement vers l’intégrisme d’extrême-droite. Le juriste espagnol Javier Pérez Royo a évoqué cette question avec lucidité, opposant la capacité de Trump à légitimer son aventure militaire au Venezuela sur le front intérieur et les conséquences très graves qu’il y aurait à ratifier cette opération depuis les Etats-Unis : « Aux élections du mois de mai [au Parlement Européen], le débat le plus important va être celui concernant la nature de la démocratie en tant que forme politique. Et à l’intérieur de ce débat, la façon dont se fait la sortie de crise au Venezuela va avoir une grande importance. Se laisser entraîner par les Etats-Unis dans une sortie autoritaire ne peut jouer qu’en faveur de tous les partis qui se sont juré de détruire l’Union Européenne de l’intérieur. »
Avec ses positions sur le Venezuela, l’Europe est en train de saper les traditions démocratiques de non ingérence, un facteur clef du Droit International, en violant la règle de base de non intervention dans les affaires intérieures des autres pays. L’arrière-goût amer que laisse la déclaration de Pedro Sánchez dans ce tableau géopolitique complexe, toujours changeant, a à voir avec son rôle dans le rétablissement du vieux « droit » des métropoles à imposer par la force leurs desseins aux pays soumis. Le premier ministre espagnol est devenu un messager de l’attachement européen aux désirs de la puissance hégémonique, les Etats-Unis, qui a toujours rejeté l’idée d’avoir des conversations avec le président du Venezuela parce que son seul but était de le renverser.
Un socialisme à la dérive
L’orientation pro-droite de Pedro Sánchez sur la question du Venezuela ne lui a pas servi à calmer les esprits de la droite espagnole exaltée qui exigeait de reconnaître Guaidó sans retard. Une fois le coup d’Etat légitimé par la plupart des pays de l’Union Européenne, le bloc des partis de droite espagnols qui a gagné les dernières élections en Andalousie a redirigé ses attaques sur la politique intérieure, appelant à une grande manifestation à Madrid, le 10 février, contre la stratégie de négociation du Gouvernement de Pedro Sánchez avec les partis indépendantistes catalans. Le principal objectif de la concentration conjointe du PP, Cs y Vox – à laquelle se sont joints certains dirigeants socialistes en désaccord avec leur dirigeant ainsi que d’autres partis minoritaires d’extrême-droit – était de forcer Pedro Sánchez à organiser des élections. Pablo Casado a exigé, au nom du PP, la démission de Sánchez pour mettre fin à ce qu’il appelle « la reddition socialiste » au « chantage indépendantiste. » Ce fut le leitmotiv de la marche de droite, alors même que Pedro Sánchez avait déjà mis en scène une rupture des conversations avec les partis nationalistes catalans en sa cachant derrière la Constitution espagnole. Pendant la manifestation, un haut dirigeant du parti d’extrême-droite Vox en est venu à qualifier Pedro Sánchez « d’usurpateur, » le terme même qu’emploient les partisans de Guaidó pour parler de Nicolás Maduro.
Les partis de droite espagnols ont manifesté sous le slogan « Pour une Espagne unie. Des élections maintenant. » Soutenue par une foule brandissant des drapeaux espagnols, la droite la plus rance refusait de reconnaître la légitimité de Sánchez en tant que président et exigeait l’organisation immédiate d’élections. Comme dans un étrange jeu de miroirs, le premier ministre espagnol a été reçu, à son retour en Espagne, par un discours identique, monté par la droite ultramontaine espagnole, à sa politique d’alliance pour harceler et renverser le président du Venezuela.
Ce même jour, Pedro Sánchez a fait connaître son intention d’organiser des élections anticipées s’il n’obtenait pas au Parlement une majorité suffisante pour faire approuver les budgets généraux. 3 jours plus tard, le Congrès rejetait les budgets grâce au vote contre du PP, du Cs et des partis indépendantistes catalans PDeCat et ERC. Ces derniers réclamaient au premier ministre qu’il engage des conversations sur le droit à l’autodétermination – un sujet tabou dans la politique espagnole – comme condition pour soutenir le Gouvernement. Faute d’accords pour continuer à gouverner, le 15 février, le premier ministre Sánchez a annoncé l’organisation d’élections générales pour le 28 avril. 
Occupé comme il l’était à adhérer à la stratégie de coup d’Etat des Etats-Unis au Venezuela et à la seconder activement, Pedro Sánchez a découvert son flanc intérieur en restant muet dans le grand défi de coordonner en Espagne une majorité démocratique capable de discuter sans tabous de ses différences de modèle politique et territorial.
Eduardo Giordano
 El Salto Diario / traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos