La bataille pour la lumière

Entre l’hypothèse du sabotage et l’urgence nationale

Trois jours de bataille pour la lumière au Venezuela

Avec le black-out viennent les vérités. Le « New York Times » a souligné que le cocktail Molotov ayant provoqué l’incendie de camions provenait des rangs de l’opposition.
Samedi à minuit Caracas ressemblait à une ville fantôme. La panne électrique a été presque totale, sauf dans quelques restaurants de luxe bondés, quelques stations-service, des pharmacies, des hôtels, et les quelques voitures et motos qui circulaient. Silence et obscurité, un décor cinématographique. Le black-out encore une fois et un fait marquant : l’absence de foyers de violence et une très faible présence policière en des points précis.
Aux petites heures du matin, la lumière est revenue dans diverses régions du pays et de la ville. Dans certains endroits, elle n’était pas encore revenue hier soir, c’est-à-dire que des milliers de personnes sont restées dans l’obscurité pendant plus de trois jours, depuis jeudi à 17 heures, au moment où la panne nationale a plongé le pays entier dans un espace-temps inconnu.
On n’a généralement pas conscience de tout ce qui dépend de l’électricité : communications, paiements, transport terrestre et aérien, systèmes de santé, horaires de jour et de nuit, l’eau, les réserves alimentaires, possibilité d’étudier, de travailler. Une panne totale prolongée ralentit tout, jusqu’à presque arrêter un pays, ses entreprises, ses institutions, ses foyers, sa vie quotidienne, jusqu’au bord du précipice à mesure qu’elle se poursuit, ce qui, on le sait, génère des réactions.
C’est pourquoi la tranquillité avec laquelle a été vécue cette situation est tout à fait particulière. Hier matin, on a vu s’installer les échoppes des marchands de fruits et légumes, des files d’attente aux pompes à essence, pour aller chercher de l’eau, inquiétudes pour les proches, des actes de solidarité, des choses de la vie quotidienne en période de siège.
Il n’est vraiment pas hasardeux de soupçonner que le but du black-out était de déclencher une image apocalyptique. « Dans le cas du Venezuela, l’idée qu’un gouvernement comme celui des États-Unis intervienne à distance contre le réseau énergétique est très réaliste. Les cyber-opérations à distance exigent rarement une présence importante sur le terrain, ce qui en fait des opérations idéales, peu facilement identifiables », affirme un article publié dans le magazine Forbes, s’interrogeant sur la possibilité d’une cyber-attaque pour expliquer cette panne.
Le magazine ajoute : « L’obsolescence d’Internet et des infrastructures énergétiques du pays ne présente pas un grand défi pour ce type d’opérations, et rend relativement simple l’effacement de toute trace d’intervention étrangère (…) délégitime le gouvernement actuel dans la même proportion que le gouvernement en attente se présente comme une véritable alternative ».
Le sabotage d’une telle ampleur du réseau électrique peut s’inscrire dans la séquence initiée depuis le début de l’année, dont les principaux événements ont été : la non-reconnaissance de Nicolás Maduro, l’auto-proclamation de Juan Guaidó, la réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies, le 23 février comme date clé pour l’entrée de l’aide supposée humanitaire, l’impossibilité d’atteindre cet objectif, de nouvelles réunions des Nations Unies, le retour du Guaidó au pays et la panne générale.
Après le 23 février, le discours s’est peu à peu déplacé : le retrait de la menace d’une intervention militaire des Etats-Unis, qui pourrait être dû, entre autres, à l’impact négatif qu’elle a généré. L’étape suivante a été le passage au scénario de black-out dont le mouvement s’est déployé en deux points : le fait en tant que tel, avec toutes ses conséquences, et l’interprétation, c’est-à-dire le combat pour déterminer les responsabilités. A ce stade, la capacité de convaincre est le point central.
Une des leçons tirées des récents épisodes est la fragilité de la vérité face à l’immense capacité de manipulation des idées que possède l’articulation des grandes agences et des gouvernements. Le cas le plus emblématique a été l’incendie des camions apportant l’aide humanitaire, le 23 février, dont les auteurs serait la police vénézuélienne. Un article récent du New York Times souligne que, comme Pagina12 l’avait dit, il s’agissait en fait d’un cocktail Molotov lancé par l’opposition, et que rien ne confirme qu’il y avait des médicaments dans les camions. Cependant, les médias, le vice-président américain Mike Pence et le ‘chargé du cas vénézuélien’, Elliot Abrams, l’ont répété comme étant la vérité devant les Nations Unies, entre autres.
La polémique autour de la culpabilité est encore plus forte dans le cas du black-out, en raison de la difficulté de la preuve, du peu de traces laissées par l’attaque, de la façon dont les coups ont été déployés — comme l’a souligné le président Maduro — de manière informatisée, électromagnétique, physique, et avec une complicité interne.
L’instabilité du système électrique est récurrente dans certaines régions du pays, comme dans l’État de Zulia. Cela, ajouté aux allégations du manque d’investissement dans le système électrique, à l’affirmation quotidiennement répétée que ce gouvernement est exclusivement un espace corrompu, aux déphasage de la communication et aux effets concrets de l’impact, a fait que l’argument du sabotage n’a pas convaincu une grande partie de la société.
Pour le gouvernement, l’urgence est de stabiliser le système, garantir des approvisionnements d’urgence en nourriture, eau, gaz, réorganiser les approvisionnements quotidiens dans le cadre des difficultés existantes. Aussi a-t-il mis en place des dispositifs dans les hôpitaux, de  nourriture, et déclaré ce lundi férié. On peut prévoir qu’il y aura de nouvelles attaques afin de produire à nouveau un black-out et travailler politiquement sur ses conséquences. Ces attaques pourraient revêtir d’autres aspects, c’est un scénario complexe, avec beaucoup de variables, de fronts, de possibilités, d’acteurs, de temps et de désespoirs.
Nous ne devons pas perdre de vue le scénario général dans lequel ces événements se déroulent : une tentative de créer un gouvernement parallèle pour forcer Nicolás Maduro à abandonner le pouvoir politique, de quelque manière que ce soit. M. Guaidó a annoncé aujourd’hui la tenue d’une session extraordinaire de l’Assemblée nationale pour déclarer l’état d’urgence nationale, appelant à nouveau la Force armée nationale bolivarienne en l’avertissant qu’il s’agit d’une dernière chance. D’autres dirigeants de la droite se sont à nouveau prononcés en faveur d’une sortie violente avec l’appel à une intervention.
La bataille pour la lumière est le centre de l’assaut en ce moment et n’est pas encore terminée.
Marco Teruggi
Source : Pagina 12 / Traduction : Venesol