Les Guarimbas de Guaidó et le « peo » du président

Pour comprendre ce qui se passe au Venezuela, il est parfois nécessaire de comprendre certains mots de la langue très particulière de ce pays, qui la rendent différente des autres langues hispaniques. Jusqu’au début de 2019, presque personne en dehors du Venezuela n’avait entendu parler de Guaidó, ce n’est pas un vénézuélanisme, mais plutôt un personnage qui a osé être le premier Américain à prêter serment comme président d’une république au milieu de la voie publique. Jusqu’à alors, quatre sur cinq de ses compatriotes ne savaient même pas qui il était…

Pour les experts en politique, sa personne avait déjà été associée aux guarimbas, des actions violentes dans les rues, et aux guarimberos qui ont incendié des hôpitaux et même des chavistes vivants.
Aujourd’hui, Guaidó s’est autoproclamé Président en charge du Venezuela. Cet acronyme est très particulier à ce pays. Il s’agit d’un poste qui n’existe pas dans la plupart des régions de la planète et qui ne signifie pas la même chose qu’un poste de « président intérimaire », un poste donné au vice-président ou au fonctionnaire qui assume temporairement ou définitivement la vacance du poste de chef de l’État pendant un voyage ou maladie, ou s’il quitte son poste pour diverses raisons et qui doit ainsi compléter le reste du mandat constitutionnel.
Selon la constitution vénézuélienne, un « Président en charge » est quelqu’un qui devient chef de l’État pour quelques semaines avec comme seule charge de convoquer à des élections présidentielles dans un laps de temps d’un mois. Bien que Guaidó déteste le Chavisme et aussi Maduro, le rang auquel il prétend a été créé par la constitution de Chavez et le seul « Président en charge » qui précéda l’antérieur jusqu’à présent n’était autre que Maduro qui, à la mort de Chavez en tant que vice-président, n’ayant pas terminé son mandat constitutionnel (malgré le fait que le commandant venait d’être élu) a appelé aux élections présidentielles quelques jours après, et qu’il a gagnées par un peu plus de 50% des voix et est devenu ainsi « président constitutionnel ».
Juan Guaidó s’affiche partout avec le titre de « Président en exercice », bien que les conditions de la Constitution vénézuélienne ne soient pas réunies pour qu’il puisse prétendre à un tel titre, puisque le seul président en exercice est en bonne santé et n’a pas été démis de ses fonctions par la justice, comme le prévoit la Constitution.
S’il est vrai que tout cela suscite bien des discussions, tous acceptent que la « présidence confiée » doit remplir une tâche simple et centrale : organiser des élections dans un délai d’un mois. Cependant, Guaidó revendique ce poste depuis le 10 janvier 2019 et nous voilà maintenant à trois mois de cette date, une période au cours de laquelle il n’a jamais voulu convoquer à des élections, pas même à la manière du parlement catalan, au mépris de la police nationale.
De telle manière que, le terme de la « présidence en charge » est déjà obsolète, mais selon l’argument qu’Elliot Abrams, responsable du Venezuela pour les Etats-Unis et véritable chef de Guaidó, a donné est que la présidence en charge va être automatiquement effective le jour où Maduro partira et appellera aux élections.
Cependant, une fois terminée ce que l’opposition appelle « usurpation », ils disent ne pas convoquer des élections en un mois mais en un an, puisqu’ils doivent d’abord former un « gouvernement de transition » (scénario qui n’existe pas dans la constitution vénézuélienne) qui appliquera un tout nouveau plan économique et un nettoyage radical de l’État et de ses institutions, effectuant plusieurs purges et privatisations.
Chaque présidence d’une république, qu’elle soit à long terme, intérimaire ou en charge, doit remplir une série d’exigences telles que le contrôle d’un territoire et de ses forces armées, mais Guaidó ne contrôle même pas son propre bureau, qui est protégé par la garde de Maduro.
Chaque président doit avoir son cabinet, avec son premier ministre et ses ministres, qui doivent prendre des décisions collectives. Cependant, Guaidó n’a jamais nommé un seul ministre, mais il a nommé des ambassadeurs et des administrateurs de sociétés d’État vénézuéliennes que les États-Unis ont réquisitionnées à l’étranger et, puisqu’il n’y a ni cabinet ni entité collective, personne ne peut avoir un oeil sur où vont ces millions de dollars… Cependant, ce président qui ne nomme pas de ministres, qui ne dispose pas d’équipe et qui n’a pas de palais de gouvernement se vante déjà d’avoir son épouse comme « première dame », bien que cette position ou celle de « première dame en charge » ne devrait pas être appliquée au rôle très circonstanciel occupé par une personne qui ne peut être au pouvoir que pendant un mois seulement sur le plan constitutionnel.
Dans une démocratie, chaque président doit respecter les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), qui doivent tous rester indépendants les uns des autres. Néanmoins, Guaidó prétend être le président du pouvoir exécutif ainsi que du pouvoir législatif (il ne lâche pas la présidence de l’Assemblée nationale en bénéfice de son vice-président) et ne respecte pas non plus les décisions du pouvoir législatif.
En fait, il concentre en sa personne les trois pouvoirs, même s’il n’a jamais participé à aucune élection présidentielle et qu’il est arrivé au poste de président de l’Assemblée nationale sans jamais avoir été en compétition avec aucun autre candidat, puisqu’il a été nommé de la main de son chef de parti, le cinquième plus important au Venezuela, le parti Voluntad Popular.
Malgré sa prétention à la démocratie et à la constitutionnalité, le « Président en charge » passe outre et assume de fait le rôle de caudillo et celui d’un dictateur.
Puisque aucun commissariat, tribunal, ministère ou bataillon n’écoute ses ordres, il s’attribue maintenant le pouvoir d’appeler les États-Unis à envahir sa propre patrie afin que, au prix de centaines de milliers de morts, ils le portent au pouvoir… Ce que Donald Trump ne vas pas à faire, car ils l’utiliseront en attendant de trouver un homme plus capable comme représentant de l’État, pour fournir les ressources pétrolières du Venezuela à leurs multinationales.
Enfin, il y a aussi l’expression « Peo« , que Guaidó utilise constamment dans ses discours appelant la population à faire un « peo » avant chaque coupure de courant. Ce mot qui vient du raccourcissement d’un mot qui signifie flatulence, est utilisé dans le but de déclencher une émeute ou un soulèvement.
Et le « peo« , comme la « guarimba« , est une façon d’appeler à la violence de rue. En fait, depuis le retour de Guaidó à Caracas le 4 mars, il y a déjà eu 4 méga-coupures de courant électrique dans tout le Venezuela, ce qui, paradoxalement, ne s’est jamais produit auparavant et qui s’est produit à une échelle jamais vue dans le monde pour un territoire d’environ un million de kilomètres carrés.
Ces pannes détruisent les services d’eau potable, la réfrigération des aliments et des médicaments, la production industrielle, le commerce et les transports, et ouvrent la voie au pillage et à la criminalité. Guaidó, au lieu de demander un accord avec le gouvernement pour oeuvrer ensemble pour la paix et la restauration de la lumière, demande instamment d’utiliser ces coupures de courant pour produire de la violence et renverser le gouvernement.
De façon symptomatique, dans son discours prononcé le samedi 30 mars, Guaidó a dit qu’à chaque black-out, il faut immédiatement organiser un peo, et c’est ce qui est arrivé quelques heures plus tard.
Jamais auparavant dans l’histoire américaine un « président en charge » n’a appelé à prendre le pouvoir avec des peos et des guarimbas.
Jamais auparavant l’hémisphère n’avait connu un « président en charge » dont le gouvernement n’a jamais été élu ou a appelé à des élections et qui, en plus, n’a ni gouvernement ni ministres.
Jamais on aura vu un président qui, au lieu de chercher à oeuvrer au nom de ses compatriotes, célèbre les pannes de courant qui coûtent tant de vies et de ressources (et où la main cachée qui les provoque est la même qui est à ses côtés) et appelle comme seul moyen d’accéder au pouvoir une intervention guerrière de tous ses voisins et de la plus grande puissance de la planète.
Isaac Bigio
Economiste politique et historien – London School of Economics
Traduction : Venesol