Chronique pour définir les collectifs au Venezuela

 

La première fois que j’ai vu un collectif en action et ce dont il sont capables, j’étais gamin. Je devais avoir environs neuf, peut-être dix ans. Cela nous amène à 1969, dans les collines de Los Frailes de Catia, dans la partie supérieure de ce quartier populaire de Macayapa, au pied de la Waraira Repano.
Le lieu où s’est déroulée toute une activité collective a été le ravin d’El Encanto, qui, lorsqu’il s’est agrandi à cause des pluies, a laissé plus de cent cinquante familles isolées à cause du courant d’eau qui descendait de la montagne de San Chorquis, du Porai , ce qu’on appelle aussi le Camino de los Españoles (le Chemin des espagnols). Il y avait là près d’une centaine d’hommes et de femmes autour de moi, là, dans cette partie de la colline, activés, en mouvement, qui ne cessaient de porter, de grimper des objets, de passer des outils, de vider des blocs de béton et des pierres, tandis que d’autres fixaient fermement des poutres d’un bord à l’autre. Une énorme marmite de sancocho bouillonnait à proximité.
Ce souvenir m’est venu à l’esprit lorsque j’ai lu récemment que de hauts porte-paroles du gouvernement des États-Unis ont demandé que les mouvements populaires organisés au Venezuela sous l’égide de « collectifs » soient ajoutés à leur longue liste « d’organisations terroristes » qui représentent un danger pour le monde. La campagne de diabolisation via les réseaux sociaux et les médias s’est immédiatement déclenchée. S’ajoutent aux tâches de fabrication de faux positifs, d’images truquées pour mal alimenter les « circonstances » qui impliquent les collectifs et incitent le Nord, qui a un désir imprudent de nous envahir, à durcir encore davantage le blocus et le siège contre le peuple vénézuélien.
Ces gens, de ce collectif de mon enfance, portés à ma mémoire, n’ont construit ni plus ni moins qu’un pont sur le ravin El Encanto pour le quartier. Il existe toujours, perdue dans ces montagnes. Ni le temps, ni les glissements de terrain, ni l’usage n’ont pu s’opposer à cette infrastructure. Mon père, Augusto, dirigeait le collectif Macayapa. L’électricité, les canalisations, les abris et l’entretien des principales sources d’eau pour la communauté, l’extinction des feux de forêt, le sport, la construction d’escaliers, les festivités annuelles du quartier et, bien sûr, la sécurité du secteur étaient alors à la charge de ces hommes et femmes de ce collectif sur la colline Macayapa. Aujourd’hui, ils seraient inclus avec des centaines de collectifs sur la liste des terroristes de Washington, ainsi que mon père, parce que leurs actions n’ont pas changés.
J’ai perdu le compte du nombre de collectifs que je connais dans mon pays. D’un Comité Foncier Urbain (CTU), au sommet des Magallanes de Catia, où se termine l’asphalte ; du Conseil Communal del Caruto, au fond des plaines de Barinas, composé uniquement de femmes ; ou bien le Colectivo de Trabajo La Piedrita, avec ses presque trente cinq ans de travail communautaire, le 23 de enero. Il est impossible de ne pas nommer le Movimiento Revolucionario Tupamaro (Mouvement révolutionnaire Tupamaro), le collectif historique de la paroisse municipale et du quartier.
Le collectif Alexis Vive a même une fondation avec laquelle il font du travail social dans les quartiers (Photo : Fondation Alexis Vive)
Et d’eux nous passons aux plus récents : les cellules urbaines et rurales de grande résistance dans leurs zones populaires : les Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production, plus connus comme CLAP. Ils sont partout. C’est incroyable. Leur niveau d’organisation avec ceux du bas de l’échelle a fait de cette structure un collectif de plus en plus fort. Détourner la chaîne de distribution capitaliste pour que la nourriture parvienne directement aux ménages n’est pas rien. Et ce n’est là qu’une de leurs réalisations importantes dans les collectivités.
Dans mon travail de communicateur de quartier, j’ai eu le privilège de partager avec ces hommes et ces femmes organisés des communautés populaires, mais non seulement cela, je suis aussi allé dans leurs espaces avec des centaines de visiteurs d’autres pays qui ont partagé avec eux et qui peuvent, en lisant ceci, attester que ces mouvements  sont tout sauf des « cellules terroristes » sous les ordres d’un régime. Mais ils peuvent aussi vous parler du grand pouvoir de défense et de mobilisation que ces collectifs ont su accumuler au fil des années de travail communautaire.
Il y a deux secteurs ou les collectifs sont largement diabolisés par les réseaux sociaux et repris dans les fakes des médias : ce sont les collectifs motorisés et les collectifs du quartier 23 de Enero. Certains, les premiers, font partie d’un gigantesque syndicat présent dans tout le pays, la plupart sont ouvertement Chavistes et issus des secteurs populaires, ils sont du quartier. Ils sont célèbres pour leurs raids motorisés qui parviennent à convoquer par centaines lorsqu’il y a des manifestations et des rassemblements de soutien au processus bolivarien.
Les autres, le 23 de enero, comme le Frente de Resistencia del Grupo de Trabajo Comunitario Ernesto Che Guevara, la Coordinadora Simón Bolívar ou la Commune El Panal d’Alexis Vive, avec une trajectoire révolutionnaire et communautaire marquée et reconnue avant même l’arrivée du commandant Hugo Chavez.
La liste que Marco Rubio, le Département d’Etat et le Département du Trésor des États-Unis vont devoir dresser afin d’inclure le Chavisme parmi les « organisations terroristes » sera longue, car ici nous sommes tous un collectif.
Gustavo Borges
MV – Traduction : Venesol