Interview de Tarek William Saab, Procureur Général du Venezuela

Comment avance l’enquête sur les pannes qui ont eu lieu récemment dans le pays ? On a annoncé six arrestations. Il y a une enquête du Ministère Public : 3 procureurs ont été désignés mais il n’y a pas d’arrestations. Finalement, les 6 personnes arrêtées dont nous parlons étaient liées à la contrebande d’or. Il y a eu 2 événements regrettables : le premier, nous pouvons le qualifier de sabotage dans e cadre de la « cyberguerre. » Le second est beaucoup plus grotesque : ils ont fait exploser une station d’électricité avec un tir d’arme à longue distance.
Y a-t-il des preuves qui prouvent clairement le sabotage ?
La revue Forbes reconnaît que la version du sabotage à distance est possible bien qu’elle ait dit ensuite que c’était impossible.
 Mais ça ne prouve rien.
Non mais la première fois qu’on a formulé cette hypothèse, on a dit qu’elle était fausse. Cette ligne d’investigation prend de la force, celle d’un sabotage provoqué par les Etats-Unis. Dans le second cas, selon ce qu’on a constaté sur le terrain, un coup de feu a mis le feu à l’une des principales stations de la centrale hydroélectrique d’El Guri. Il est regrettable que ces choses se produisent juste maintenant, c’est très étrange. Même pendant la grande sècheresse ça ne s’est pas produit et ça arrive juste maintenant, quand le Venezuela vit une situation particulière de harcèlement de la part des Etats-Unis qui reconnaissent comme président quelqu’un qui n’a pas été élu.
 Pourquoi enquête-t-on sur Juan Guaidó pour ces sabotages ?
Quand le premier sabotage a eu lieu, Guaidó, à 14 heures, sur les réseaux sociaux, a incité au pillage. Il disait que, sans faire l’apologie du délit – mais c’était ce qu’il faisait – la population, pratiquement, pouvait violer la propriété privée à cause des pénuries qu’il y avait. Et cela s’est fait dans plusieurs endroits du pays. On enquête sur lui pour cela et pour sa volonté d’usurper le pouvoir.
Pensez-vous que Guaidó devrait être en prison en ce moment même ?
Quand quelqu’un est responsable d’une action pénale, on ne peut pas parler de moments, surtout quand il y a une enquête. L’Inspection Générale de la République, sur la base de ces investigations, lui a interdit d’occuper des charges publiques pendant 15 ans. On est dans l’attente d’une décision de justice. C’est la première fois dans le monde que quelqu’un qui n’a pas été élu s’autoproclame président sur une place publique en montrant une feuille de route, les autres fois, ça avait été précédé par un coup d’État militaire. Cette fois, ça a été une tentative pour renverser un Gouvernement légitimement constitué de la part d’un individu grâce à une attaque coordonnée avec le Gouvernement de Donald Trump, qui hait le peuple du Venezuela. Cet action absurde qu’il a faite a déjà perdu tout effet pour l’appareil transnational de propagande puisqu’ils ne l’appellent plus « président par interim » mais « président autoproclamé, » « dirigeant de l’opposition » ou « député. » Ce jeu téméraire qu’ils ont joué n’a pas eu, en termes de temps, l’effet qu’ils imaginaient. Ce plan a été vaincu, il ne reste que les protestations et les actions en marge de la loi mais leurs convocations à manifester ne fonctionnent pas non plus. Je le vois [Guaidó] comme une âme en peine bien que certains pays tirent le tapis rouge à sa conspiration.
Alors, y a-t-il des raisons de mettre Guaidó en prison ?
Évidemment, il y a des raisons et nous sommes en train d’enquêter dessus mais on ne peut pas dire à un journaliste les actions qui sont prévues dans les termes et dans le déroulement de cette enquête.
 Y a-t-il des prisonniers politiques au Venezuela ?
Je dirais qu’il y a des militants et des dirigeants de partis politiques opposés au Gouvernement qui sont privés de liberté pour des actes de conspiration, pour avoir brûlé des biens publics, certains pour des assassinats qu’ils ont commis, des affaires regrettables, en 2014, 2017 même en 2002, quand Chávez a été déposé par un groupe de policiers qui ont participé à des assassinats avant le coup d’État. Au Venezuela, il y a des militants politiques qui ont été jugés pour avoir commis des délits de droit commun.
 Vous parlez de délits de droit commun mais beaucoup sont dans des prisons qui ne sont pas des prisons pour les détenus de droit commun. Ne pensez-vous as que cela donne l’idée que ce sont des prisonniers particuliers ?
Ils sont dans des prisons où leur famille et leurs avocats peuvent leur rendre visite, dans des postes de police, certains sont assignés à résidence. Voulez-vous qu’ils aillent dans un camp de concentration nazi ?
Je parle de l’Hélicoïde, le siège des services de renseignement où on a dénoncé des tortures.
L’Hélicoïde est un poste de police dans lequel il y a des prisonniers, des délinquants de droit commun, des personnes qui ont volé, des attaques à main armée…
Pouvez-vous comprendre que cette croyance sur les prisonniers politiques se soit développée ?
Ce que je peux dire, c’est qu’entre décembre 2017 et avril 2018, 350 citoyens impliqués dans les manifestations violentes de 2014 et 2017 ont été libérés. Cela s’est fait par l’intermédiaire de la Commission pour la Paix, la Justice, la Vérité et la Réconciliation. Il faut que cela se sache. Ces personnes ont obtenu leur libération grâce au système de Justice du Venezuela avec une commission crée à cette fin et annoncée par Maduro. C’était une promesse qu’il a tenue. On ne peut pas dire que ce Gouvernement n’a rien fait pour pacifier la situation.
En 2017, le Venezuela a commencé à légiférer contre les délits de haine. Que s’est-il passé à ce moment-là ?
L’escalade de la violence a été terrible entre mai, juin et juillet 2017. A ce moment-là, j’étais Défenseur du Peuple et c’est moi qui ai introduit dans le débat national le fait qu’il y avait des affaires de persécution de militants liés au parti du Gouvernement ou des personnes accusées de l’être. Des personnes qui ont été lynchées, brûlées vives, lapidées et frappées à mort. Il y a un cas symbolique, c’est celui d’Orlando Figuera mais il y en a d’autres. Dans l’état de Lara, il y a eu 7 cas. Il y a un groupe de travail à l’ONU qui qualifie ces crimes de délits de haine, » quand on est persécuté ou attaqué à cause de sa condition politique, idéologique, de sa croyance religieuse, de son identité sexuelle, de la couleur de sa peau.domicile. 
C’est un scandale et on doit en parler parce que des groupes influenceurs qui vivent hors du Venezuela et appellent, sur les réseaux sociaux, à tuer ceux qui sont liés au parti du Gouvernement, y ont collaboré. C’est grave, ce sont des caractéristiques du nazisme, du fascisme. On ne peut pas revenir à la période d’Hitler ou de Franco, c’est pourquoi ces gens ne seront pas jugés pour blessures ou homicide mais il y aura une condition aggravante de haine.
 Il y a eu plus de 100 morts lors des dernières «guarimbas» de l’opposition contre le Gouvernement. Y a-t-il eu des condamnations ?
Il y a des imputations et des accusations qui doivent s’achever en condamnation définitive. Tous les agents des forces de sécurité et les civils armés de l’opposition qui ont causé des dommages à des personnes ou à des biens publics.
 Y a-t-il des chiffres officiels concernant les  déférés à la justice pour cela ?
Je préfère ne pas donner de chiffres précis pour le moment. Il y a des dizaines d’arrestations. Presque tous les accusés et ceux qui ont été déférés. La grande majorité a été déjà accusée par le Ministère Public. Il ne manque plus que le procès définitif pour que les tribunaux compétents donnent leur condamnation définitive.
 La procédure ne dure-t-elle pas trop longtemps ?
Je pense que cette année, nous aurons des condamnations définitives. Non seulement pour ces actions mais aussi pour quelque chose sur quoi tu ne m’as pas posé de question : la tentative d’assassinat du président de la République grâce à un drone. On a dit que c’était un mensonge mais même CNN a dit que c’était vrai. Ceux qui sont impliqués attendent leur condamnation et beaucoup ont déjà fait des déclarations et avoué leur culpabilité.
 Votre nomination à votre poste a été précédée par la destitution de Luisa Ortega qui a été pendant 10 ans à la tête du Ministère Public. Que pensez-vous d’elle ?
Je n’ai pas reçu un Ministère Public, j’ai reçu un cartel de corruption, une mafia qu’elle dirigeait avec son mari et d’autres procureurs et auxiliaires. Ils touchaient des dollars pour n’importe quelle démarche légale qui devait être faite. Aujourd’hui, elle vit dans le luxe, protégée par des paramilitaires colombiens. Sous ma gestion, 42 procureurs ont été privés de liberté pour des délits de corruption en seulement 1 an et demi. Il semble qu’ils ne se corrigent pas parce que l’argent les brûle.
Le fait que pendant qu’elle était Procureure Générale, Ortega ait joui de la plus grande confiance du Gouvernement et qu’ensuite, elle ait fui le pays, attire l’attention.
Elle a dit qu’elle allait brandir la drapeau du chavisme et maintenant, elle dit que Chávez a détruit le Venezuela. C’est quelqu’un qui n’a ni éthique ni morale, elle est arrivée là avec l’appui de Chávez et maintenant, elle le dénigre. Je ne veux pas plus parler de cette personne parce que c’est une honte. Tout ce qu’elle a fait, c’est de sursoir aux procédures dans les affaires impliquant des trafiquants de drogues, d’enquêter sur de soi-disant corrompus pour ensuite leur extorquer de l’argent… En 1 an et demi, nous avons retourné le Ministère Public. Par exemple, dans les affaires de corruption, plus de 100 fonctionnaires de l’État et 40 patrons ont été arrêtés. On n’avait jamais vu ça avant. Aucun procureur ne l’avait fait.
Cela donne peut-être une bonne image de votre gestion mais une mauvaise image des institutions de l’État à une époque récente. Ne trouvez-vous pas ?
Moi, je parle de ce que j’ai fait. Cette institution était au service des voleurs, des corrompus et des trafiquants de drogues. Mais pas de maintenant, ceux des années 70 et 80.
La procureure précédente a défendu l’idée qu’on en avait fini avec la séparation des pouvoirs avec l’Assemblée Constituante. Y a-t-il une séparation des pouvoirs ?
Oui, bien sûr. Il y a des fonctionnaires qui ont été ministres et vice-ministres du Gouvernement qui aujourd’hui sont accusés ou arrêtés, de hauts dirigeants de PDVSA, des militaires et des policiers qui ont commis des délits de violation des Droits de l’Homme qui sont en train d’être jugés. Mais notre cas est différent de celui de l’Espagne, par exemple, où il y a une monarchie. Quelle séparation des pouvoirs peut-il y avoir dans un pays où la première personnalité est un roi ? Ainsi, ils n’ont pas de leçons de démocratie à donner aux Vénézuéliens. Si nous parlons de séparation des pouvoirs, le Venezuela a des défauts et fait des erreurs mais nous avançons, nous sommes en transformation permanente.
Que pensez-vous des conclusions de la visite du comité des Droits de l’Homme de l’ONU? 
Ils sont venus, ils nous ont rencontrés, nous nous sommes occupés d’eux courtoisement et nous leur avons donné les informations qu’ils demandaient.
Les paroles de Michelle Bachelet à ce sujet n’ont pas été particulièrement bonnes.
Elle devrait venir ici personnellement discuter avec toutes les autorités, prendre connaissance des choses et entendre toutes les campagnes et ne pas attendre des rapports écrits par des techniciens ou des médias. Nous avons reçu sa commission mais pour sa visite, il n’y a pas de date. Le mieux est qu’elle vienne et voie sur le terrain.
Que répondez-vous aux accusations de torture dans les dépendances de la police ?
Que quand cela arrive, tout le poids de la loi retombe sur les responsables. Il y a déjà des gens qui ont été condamnés pour cela.
Et pour l’affaire de l’opposant Fernando Albán? Il est tombé d’un dixième étage alors qu’il était détenu au SEBIN. 
Nous avons fait une enquête qui a montré que, malheureusement, il a décidé de se suicider. L’autopsie, les photos et les autres preuves ont conduit à cette conclusion. C’est une affaire classée, très regrettable. Dans cette affaire, les gardes du SEBIN ont été arrêtés pour ne pas avoir accompli leur devoir de protection.
Pouvez-vous comprendre que cette mort si spectaculaire génère de la méfiance ?
Je répète que toutes les informations médico-légales montrent que c’est un suicide. Que dire de plus ? Il n’y avait aucun signe préalable et sa mort a été provoquée par de multiples traumatismes et par un choc hypovolémique, c’est à dire une grosse hémorragie.
Étant poète, quelles ressources littéraires choisiriez-vous pour décrire la situation actuelle au Venezuela?
Je ne pourrais pas la résumer en un mot. Le Venezuela est un pays qui résiste au harcèlement de la première super-puissance militaire du monde. Nous défendons notre souveraineté et ce peuple est resté pacifique et civique face aux sabotages du système d’électricité, par exemple. On voulait provoquer une explosion sociale artificielle qui aurait fini en guerre civile. Depuis 1999, c’est un laboratoire quotidien et ça s’est intensifié à partir de la mort de Chávez en 2013. Ce pays résiste aux menaces d’occupation militaire et va vaincre. Les périodes les plus difficiles, nous les avons surmontées. Ici, ils avaient donné quelques heures et quelques jours pour que le Gouvernement tombe après l’apparition de cet individu élu par personne [Guaidó]. 3 mois sont déjà passés et ils n’ont rien pu faire de ce qu’ils voulaient. Mais des choses regrettables se sont passées comme le blocus financier et économique du Venezuela, le vol de notre patrimoine par les Etats-Unis qu’a été le vol des 7.000.000.000 de dollars que vaut l’entreprise CITGO, le vol de notre or par l’Angleterre… Selon le Centre Stratégique Latino-américain de Géopolitique (CLAG), le vol qui a été possible entre 2013 et 2017 suppose des pertes de plus de 30.000.000.000 de dollars pour le pays. C’est dur, ils te bloquent des lignes de crédit, l’accès aux banques, l’achat d’aliments et de médicaments. C’est comme ça, ils ont voulu renverser un Gouvernement légitime par la voie du blocus économique.
par Jairo Vargas
Source en espagnol : RL : traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos