Les Etats-Unis relancent la doctrine Monroe : un pari risqué

Vers une guerre civile au Venezuela? Vers une guerre commerciale avec l’Union européenne? L’administration Trump semble décidée à relancer la doctrine Monroe (“l’Amérique aux Américains”), qui avait servi, au XIXe siècle, à affirmer la domination de Washington sur tout le continent. Après avoir clairement désigné ses cibles – Cuba, le Venezuela et le Nicaragua – le gouvernement des États-Unis a mis cette semaine en branle deux offensives.
L’une vise Cuba. Ce jeudi est entré en vigueur le chapitre de la loi Helms-Burton autorisant à demander réparation, aux États-Unis, contre des entreprises cubaines et étrangères utilisant des biens confisqués lors de la révolution castriste de 1959. À Miami, rapporte l’AFP, José Ramon Lopez Regueiro, qui se présente comme l’héritier de l’aéroport de La Havane et de la compagnie Cubana de Aviacion, s’apprête ainsi à attaquer toutes les compagnies aériennes qui utilisent cet aéroport, dont des européennes. D’autres Cubano-Américains s’apprêtent à faire de même.
Rétorsions européennes
Le Canada et l’Union européenne avaient menacé de répliquer. Jeudi, à Bruxelles, la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini a dénoncé “une violation des engagements pris par les accords entre l’UE et les États-Unis de 1997 et 1998” au lendemain de l’adoption de la loi Helms-Burton – dont le chapitre litigieux avait été constamment suspendu jusqu’ici, par crainte de créer des conflits avec les alliés – juge qu’elle “provoquera des frictions inutiles et sape la confiance à l’égard du partenariat transatlantique” et s’apprête à prendre “toutes les mesures appropriées” pour répliquer à cette offensive, y compris la loi de blocage de l’UE.
Créée pour répliquer à la loi Helms-Burton, elle interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets extraterritoriaux – donc illégaux en droit international – des sanctions américaines, sous peine de pénalités, et leur ouvre droit à un dédommagement par la personne morale ou physique qui est à l’origine de ces sanctions.
Soulèvement militaire avorté
L’autre offensive, qui vise le Venezuela – en proie depuis plusieurs années à une grave crise économique – est en œuvre depuis janvier. Le jeune président de l’Assemblée, Juan Guaido (qui n’est pas le second personnage de l’État), s’est autoproclamé “Président” le 23 janvier, au lendemain d’un coup de fil avec le vice-Président Mike Pence paru dans le Wall Street Journal du 25 janvier ; dès le 28 janvier, l’administration Trump donnait à Guaido le contrôle de tous les comptes de l’État vénézuélien aux États-Unis.
En février, Juan Guaido a échoué à organiser l’entrée en force au Venezuela de camions indûment peints aux couleurs de la Croix-Rouge, depuis la Colombie, alors que Washington incitait armée et cadres vénézuéliens à faire défection.
Mardi dernier, Juan Guaido a annoncé un soulèvement militaire avec, à son côté, quelques soldats et le chef de son parti, Leopoldo Lopez (assigné à résidence depuis 2017), près de la base aérienne La Carlota ; de nombreux opposants se sont battus contre les forces de l’ordre aux alentours. Mais l’armée a réitéré son appui au chef de l’État – réélu en 2018, lors d’un scrutin dont ont été exclus les principaux dirigeants de l’opposition. Un groupe d’insurgés a demandé l’asile à l’ambassade du Brésil ; Leopoldo Lopez s’est réfugié dans celle du Chili, puis celle d’Espagne.
Plusieurs milliers d’opposants ont manifesté mercredi, ainsi que plusieurs milliers de partisans du président Maduro. Pour les deux journées, on déplore un mort et 69 blessés civils ; 5 soldats et 3 policiers blessés.
L’Amérique du Sud n’est pas “l’arrière-cour”
Aux États-Unis, plusieurs élus républicains ont appelé Donald Trump à faire étalage de la puissance militaire des États-Unis pour pousser le président Maduro vers la sortie. Le représentant républicain de l’Indiana, Jim Banks, rapporte l’AFP, a précisé qu’il s’agissait de “prévenir fermement” que ”les ingérences étrangères dans notre hémisphère ne seront pas tolérées” – rappel clair de la doctrine Monroe. “Votre heure a sonné. C’est votre dernière chance”, a tweeté de son côté, aux principales autorités vénézuéliennes, John Bolton, conseiller à la Sécurité nationale de Trump, tandis que le Secrétaire d’État Mike Pompeo a appelé Moscou pour accuser la Russie de… déstabiliser le Venezuela.
Cette offensive de Trump n’est pas sans rappeler celle qui a précédé l’attaque américaine contre l’Irak. La possibilité d’une intervention militaire a d’ailleurs été évoquée ouvertement par Mike Pompeo. L’Amérique du Sud n’est cependant pas l’Amérique centrale, considérée par Washington comme son “arrière-cour ». De plus en plus d’analystes soulignent le danger d’enlisement qu’y courrait l’armée américaine, alors que même le Brésil – dirigée par un Président pro-Trump et d’extrême-droite – s’est opposé à une intervention armée au Venezuela. Celle-ci ne manquerait pas d’y créer une guerre civile, le camp pro-Maduro, dans la population, étant plus ou moins égal à celui des anti-Maduro.
Marie-France Cros
La Libre Belgique