Le putschisme, stade suprême du snobisme

1. A quoi assistons-nous depuis vingt ans sinon aux tentatives de l’opposition de prendre le pouvoir sans agir sur la réalité du corps politique qu’ils prétendent posséder ? La réduction de tout programme à un geste, l’accablante substitution de la forme au fond, la conviction, la conviction absolue qu’il suffit de souhaiter une chose pour l’avoir, tout cela constitue le dénominateur commun des phénomènes apparemment contradictoires du snobisme de centre commercial et du putschisme de podium.
2. Il était une fois quatre gentilshommes qui s’étaient installés à un carrefour d’Altamira, vêtus de bérets ostentatoires et de capes de conte de fées. Ils distribuaient des papiers défendant la Tradition, la Famille et la Propriété. Il n’y avait rien qui eût moins besoin d’être défendu dans ce quartier de petits oligarques en herbe. Ce sont les mêmes – ou presque les mêmes – qui trente ans plus tard se montreront sur un échangeur routier au sud du même quartier pour appeler au carnage au nom de la Propriété, de la Famille et de la Tradition. Sauf que cette fois ils ne s’étaient pas munis de papiers mais de gratte-papiers. Toutes les chaînes du monde révèlent, stupéfaites, l’appel de ces mêmes intrigants à ce qu’on leur livre le pouvoir sur un plateau d’argent, sans le mériter d’aucune façon et sans que personne n’en fasse grand cas.
3. A la fin du siècle dernier, Emilio Lovera a popularisé le personnage du “Woperúo”, un gamin à sa maman qui à chaque fois qu’il avait des ennuis s’en sortait en appelant son papa avec son téléphone portable. Le problème est que, dans le cas présent, Papa est un narcissique trop occupé à cacher sa calvitie et à consulter les services de renseignement les plus omniscients de ce pays qui se croit encore le plus puissant du monde : « Miroir, miroir magique, dis-moi que mes désirs sont des ordres. » Ce à quoi le miroir, de peur de se faire briser, répond : « Oui papa. Il suffit que tu le désires pour que tous les habitants de ce pays pétroliers meurent pour te le procurer ». Saynète que l’on pourrait bien attendre d’un millionnaire spécialisé dans les faillites, les blondes exploiteuses et les crises de rages publiques, et qui a choisi ses cadres via un reality-show télévisé où gagne celui qui le contredit le moins. L’homme aux masques ne se fie qu’aux masques des hommes.
4. Nous avons beaucoup écrit sur la tentation décorative : l’illusion que le monde n’est rien de plus qu’un espace médiatique dont l’occupation est synonyme du pouvoir. L’erreur de croire que l’univers se définit en termes d’image, qui n’est qu’un reflet de soi-même. J’apparais sur les écrans, donc j’existe : je milite en opérant sur les apparences, avec mes petites colères comme uniques points de contact avec la réalité. Un empire capitaliste qui a été défait d’abord sur le plan militaire, puis économique et enfin social, doit chercher refuge dans le Big Data et les Fake News,  l’apothéose conceptuelle de son snobisme. On n’assassine plus au couteau, mais avec des drones ; on ne dynamite plus des centrales hydro-électriques, on les désactive avec une impulsion électromagnétique ; on ne parle plus aux masses, on les twitte ; il n’y a plus de champs de bataille, mais des plateformes 2.0. Au lieu de leaders, des gadgets ; à la place des programmes, des événements. Le podium est une idéologie. Plaignons ceux qui aspirent au pouvoir en défilant sur un podium. Leur unique valeur résiduelle, aux yeux de ceux qui ont échoué à les mettre à la mode, est celle de fake news.
5. Pour vivre, nous devons connaître l’ennemi ; pour survivre, nous devons éviter de lui ressembler. Je mets régulièrement la gauche en garde contre l’erreur d’imiter la droite en remplaçant le travail de masse par la figuration médiatique. Nous nous sommes moqué des services de sécurité et d’espionnage de l’ennemi parce qu’ils ont cru aveuglément à leur propre boniment selon lequel les militaires et le peuple se rassembleraient massivement à l’appel de deux dandys se ridiculisant sur un échangeur d’un quartier défraîchi de la haute bourgeoisie. Mais c’est sur ce même bobard que rien moins que le général Christopher Figuera, directeur de notre Service Bolivarien de Renseignements SEBIN, a joué son honneur et sa carrière, alors que nos dirigeants lui avaient accordé leur confiance. Ce n’est pas la première fois qu’ils confient les destinées de la République à des nullités sans parcours, sans oeuvre et sans idéologie, croyant peut-être que des carences si évidentes les rendraient manipulables. Ainsi, nous avons eu affaire à un procureur qui a pris parti en faveur d’une Assemblée Nationale illégale ; un président de PDVSA qui a apparemment détruit l’institution ; un député qui a proposé une loi visant à privatiser les rivières, les lacs et les lagunes ; une présidente du Tribunal Suprême de Justice qui a statué que le Venezuela s’était doté d’un système de « souveraineté limitée » ; un membre de la Constituante qui a demandé que Chávez soit jugé et destitué par la Cour Pénale de La Haye. Posons-nous la question de savoir dans combien des structures de notre parti ou de l’administration nous avons intégré des bras cassés dont les seules références sont le manque d’engagement, la croyance en la « bourgeoisie révolutionnaire » et la haine de la souveraineté. Dans la mesure où tout notre pouvoir vient du peuple, seuls peuvent nous nuire les adversaires à qui nous confions ce pouvoir.
6. Regardons-nous dans le miroir du peuple et demandons-nous : « Miroir magique. Allons-nous toujours accepter d’être sacrifiés à l’impunité d’une poignée d’accapareurs, de banquiers, de revendeurs véreux, de paramilitaires et de contrebandiers de l’extraction minière et pétrolière?” Et agissons en conséquence.
Luis Britto García
Source : Blog de LBG / Traduction : Venesol