Mise au point de Ramon Grosfoguel sur la Bolivie

Transcription et traduction de la vidéo.

Je fais référence à de nombreux intellectuels qui se disent « de gauche » et même « décoloniaux » et qui à présent se dédient en plein milieu d’un coup d’état à énumérer les défauts et les erreurs d’Evo Morales.

Ce sont les mêmes qui, il y a dix mois, dénonçaient Maduro au milieu de la tentative de coup d’Etat de l’empire avec l’autoproclamé Juan Guaidó. Je les ai dénoncés… Maintenant, ils font la même chose avec Evo. Ils maintiennent tous un anti-extractivisme radical délirant. Ceux qui sont allés à l’encontre de Maduro vont maintenant à l’encontre d’Evo avec cet anti-extractivisme radical pro-impérialiste.

Il y a beaucoup d’erreurs et de problèmes que nous pouvons critiquer des gouvernements progressistes en Amérique latine. J’aurais fait certaines choses différemment et il serait important de débattre des erreurs au bon moment et non au milieu d’un coup d’État. Ce que nous ne pouvons pas perdre de vue, c’est ce qui suit : Les profits des sociétés transnationales et le capital financier ont été sacrifiés dans les processus de gouvernements progressistes au profit du peuple. Ainsi que les intérêts géopolitiques de l’empire qui veut garder les réserves minières et pétrolières entre ses mains et que ces gouvernements ont nationalisées, ont été sacrifiés. C’est pourquoi les impérialistes s’opposent fermement à ces gouvernements anti-néolibéraux et pourquoi l’empire cherche à les renverser.

Ni Chávez ni Evo n’ont créé l’extractivisme. L’extractivisme au Venezuela et en Bolivie est un héritage colonial de la division internationale du travail capitaliste/impérialiste que l’on ne peut éradiquer par un décret parlementaire. Aucun de ces gouvernements progressistes ne peut sauter l’extractivisme d’une décennie à l’autre sans que l’économie de leur pays ne s’effondre et que leur gouvernement ne tombe. Cet anti-extractivisme radical est un délire politique. Au moins, le gouvernement d’Evo et le gouvernement bolivarien ont entrepris de surmonter l’extractivisme à long terme, ce qu’aucun gouvernement néolibéral ni aucun pays impérialiste ne ferait si les gouvernements progressistes tombaient et contrôlaient les ressources de la Bolivie et du Venezuela.

Si l’économie bolivienne et vénézuélienne s’effondre, il y aura un gouvernement pro-impérialiste et raciste le lendemain qui exploitera de manière hyper-extractiviste toutes les ressources de ces pays et privatisera tout au profit des transnationales, du capital financier international et des oligarchies au pouvoir, comme ils le firent après la chute de Dilma au Brésil, Correa en Équateur et Cristina en Argentine.

C’est pourquoi j’apporte un soutien critique aux gouvernements progressistes et je m’oppose fermement aux interventions impérialistes qui tentent ou ont réussi à les renverser. Des millions de personnes sont sorties de la pauvreté et surtout de l’extrême pauvreté. Ce dernier point ne peut être sous-estimé dans les pays dont les niveaux de pauvreté sont supérieurs à 60 pour cent de la population. Une économie de mono-exportation héritée de siècles de colonialisme ne permet pas de sortir de l’extractivisme, même en trois décennies.

La matérialité de l’économie politique ne le permet pas. Pour le surmonter, il faut diversifier l’économie, ce qui est très difficile à faire immédiatement dans un marché impérialiste capitaliste mondial où vous avez été affecté comme pays à exporter un ou deux produits pendant des siècles. Penser que l’on va diversifier l’économie en moins de trois décennies et dépasser l’extractivisme est quelque chose de très délirant et cela finit par produire un tournant politiquement contre-révolutionnaire en exigeant quelque chose d’impossible à faire à court terme.

Exiger des gouvernements progressistes qu’ils éradiquent par décret l’extractivisme hérité de l’impérialisme et qu’ils les traitent comme s’ils étaient responsables de l’économie extractiviste afin de conclure qu’ils sont donc les mêmes que le droit, c’est-à-dire les traiter en ennemis, est politiquement très problématique. Mettre Evo avec Mesa au même endroit, Maduro avec Guaidó les rendant équivalents est réactionnaire. Si nous ne plaçons pas le problème de l’impérialisme au centre de notre analyse et si en même temps nous exigeons un perfectionnisme délirant de la part des gouvernements progressistes, nous nous retrouvons complices de l’empire comme ce fut le cas pour les « décoloniaux coloniaux ».

Avec les documents qu’ils ont signés sur le Venezuela, ils ont été discrédités partout. Et puis ils ont fini par rencontrer Guaidó et dire que Guaidó est plus légitime que Nicolás Maduro. Maintenant, ils s’en prennent à Evo au beau milieu d’un coup d’État. Cette confusion politique et mentale est très coloniale et provient d’un manque de compréhension de ce que signifie l’impérialisme comme système politique, économique et militaire à l’échelle mondiale. Du décolonial, ils n’ont que de la rhétorique. Ce sont des intellectuels coloniaux qui ont pris parti pour l’empire. Ne perdons pas cela de vue.

Traduction: Soledad Kalza