Maurice Lemoine : « L’opposition vise une intervention extérieure »

De retour du Venezuela, le journaliste Maurice Lemoine nous livre un témoignage sur la situation à Caracas. L’opposition, lancée dans un bras de fer contre
le président élu, Nicolas Maduro, apparaît décidée à le faire tomber coûte que coûte. Les affrontements pourraient s’amplifier.

Hd. Que pensez-vous de la situation à Caracas?
Maurice Lemoine. La stratégie de l’opposition – Table d’opposition démocratique (MUD), droite, ultralibéraux, groupes médiatiques –, avec ces manifestations quotidiennes dans l’est de Caracas, est de faire pression sur la garde nationale pour qu’elle commette des bavures. Ces rassemblements n’ont rien de pacifique, avec plusieurs dizaines d’individus équipés de casques, masques à gaz, cocktails Molotov et armés. Ils hérissent des barricades, brûlent tout et tentent d’emmener le cortège vers les endroits non autorisés de la capitale: ministères, palais de justice, Conseil national électoral… Ces groupes essaient chaque jour d’atteindre ces lieux de pouvoir public, mais aussi les quartiers chavistes fin d’y créer de violents affrontements. Car l’exaspération est importante chez les chavistes, qui estiment que la répression doit être plus ferme. Ce déchaînement de violence est plus destiné à l’opinion internationale qu’à l’opinion vénézuélienne. Leur stratégie est d’atteindre le cœur de Caracas pour déboucher sur des affrontements sanglants et permettre l’intervention d’une puissance extérieure : États-Unis, Brésil, Argentine, Chili. C’est une possibilité étant donné le contexte régional (retour de la droite) et l’attitude de l’Organisation des États américains (OEA) depuis l’arrivée à sa tête de l’Uruguayen Luis Almagro, totalement inféodé à Washington. Le décret de Barack Obama qui fait du Venezuela une « menace (…) pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis » est particulièrement préoccupant.
Hd. Qui sont ces forces ultraviolentes?

M. L. Elles sont une sorte d’alliance de groupes de choc fascisants et de bandes de délinquants recrutés et rétribués par l’opposition pour semer le chaos. Dans toutes les manifestations ils sont présents au milieu ou en tête de cortège, repérables à leur accoutrement et à leur équipement guerrier. Personne n’exprime publiquement ni étonnement ni protestation. Et chaque décès donne lieu à une exploitation sordide de la part de l’opposition et de ses médias. Un récent rapport du Défenseur du peuple, Tarek William Saab, (publié le 31 mai, NDLR) révèle que, sur 65 victimes, 52 sont mortes dans le contexte de manifestations, 13 lors de pillages. Au total, 10 cas sont imputables à la garde nationale ou à la police. Dans ce contexte de brutalité inouïe, le vice-président du Parlement, Freddy Guevara (MUD), a appelé l’opposition et ses militants à s’en prendre aussi aux bureaux de vote, quand se tiendra le scrutin, fin juillet, de l’Assemblée constituante. C’est un vrai risque d’escalade. Avec des électeurs pris pour cible, les chavistes pourraient répliquer. L’armée et la garde nationale vont être déployées pour éviter tout débordement. Mais cela va donner l’image d’un vote sous contrainte militaire.
Hd. pourquoi l’opposition cherche- t-elle absolument à faire tomber Nicolas Maduro, à quelques mois de la présidentielle?
M.L. Le scrutin est prévu en mars 2018. Mais, symboliquement, l’opposition souhaite faire tomber Maduro avant pour marquer la fin du chavisme et de la République bolivarienne, quitte à faire des centaines de morts. C’est son but depuis trois ans. Elle n’a jamais reconnu l’élection de Nicolas Maduro. À l’inverse, le président vénézuélien fera tout pour tenir jusqu’au scrutin. Symboliquement aussi, il ne peut se résoudre à abandonner le pouvoir et préfère tomber par le choix des urnes.
Hd. Comment réagir au traitement médiatique donné au Venezuela?
M. L. Je comprends nos différends idéologiques et les critiques mêmes violentes. Mais l’occultation systématique des faits pose problème. La majorité des journaux ne relate rien sur la déstabilisation économique en cours au Venezuela, sur l’illégalité de l’Assemblée nationale, qui siège avec trois députés dont l’élection a été entachée de fraudes dans l’État d’Amazonas. Une Assemblée dont le président, Julio Borges (MUD), a annoncé, lors de la première séance parlementaire, avoir pour seul objectif de « renverser Maduro en six mois »! C’est anticonstitutionnel et une véritable déclaration de guerre. Dans cette situation, chacun dépasse la ligne jaune. Alors que la démocratie se construit à deux, l’opposition ne joue pas son rôle.
entretien réalisé par vadim kamenka – L’Huma Dimanche du 29 juin au 5 juillet 2017
vkamenka@humadimanche.fr