Les plans du Commandement Sud et le casse-tête de la guerre contre le Venezuela

La saturation de renseignements autour des derniers mouvements (militaires et diplomatiques) du front externe contre la Venezuela dessine un panorama qui, jusqu’à maintenant, pose plus de questions que des réponses immédiates et imminentes. Cependant, quelques faits historiques et politiques récents, comme la tournée du secrétaire d’État des Etats-Unis : Rex Tillerson dans les pays du Groupe de Lima et l’implosion de la Table de Dialogue en République dominicaine… 
Le deuxième est une conséquence du premier, un nouveau cours d’actions pour élever la Venezuela à la catégorie de conflit international ; le point de non-retour si convoité et le harcèlement géopolitique dissout les frontières de la politique (interne) et dépasse le droit international déjà faible.
Tenaille frontalière, le triste rôle de Julio Borges et une « visite inattendue » en Colombie
L’énormité de l’acte confirme que Julio Borges se détache du Venezuela. L’homme qui se voit lui-même comme une charnière entre ce qui peut représenter le rétablissement du pays dans toutes ses dimensions ou la précipitation d’un scénario mortel opte pour ce dernier, sachant que la première option ne lui apporterait pas les commissions promises et encore moins la gloire d’avoir participé à l’assassinat de la nation bolivarienne. « Le Venezuela est une maladie contagieuse » : cette expression résume bien le fait que les sanctions financières et économiques coordonnées avec les Etats-Unis sont sous-tendues par quelque chose qui dépasse la situation : le nettoyage culturel du pays, effacer le chavisme, la Constitution, les élections et tout leur cadre politique en tant que dernier enracinement réel de l’histoire vénézuélienne qui a survécu à la houle de la mondialisation.
Ce qu’il attendait derrière ou mieux, ce qui était en danger si un accord de coexistence nationale était conclu était la mise en œuvre d’ordres du jour de haute intensité qui vont de la transformation du conflit vénézuélien en conflit international où le nombre d’intérêts à moyen terme et les risques de l’assumer seul s’ajoutent à la prolongation du chaos jusqu’à la mise en scène d’une situation d’urgence (humanitaire) d’une telle ampleur qu’il s’étendrait et de là l’importance du langage et de la propagande en tant qu’armes de guerre dans une issue militaire imminente interne ou externe ou combinée.
En ce sens, les appels à un coup d’Etat militaire au Venezuela, tout d’abord pendant la tournée de Rex Tillerson et ensuite par le sénateur Marco Rubio, pourraient nous dire qu’il ne s’agit pas d’une invitation joyeuse et sans récepteur bien qu’ils aient des traits de désespoir et d’incertitude.
Il est difficile de croire que Tillerson et Rubio s’exposent au ridicule de se voir à moyen terme impliqués dans une invitation à laquelle personne, dans la FANB, n’a prêté cas et qu’il soit ainsi prouvé que la seule option viable pour renverser le chavisme est l’intervention camouflée ou directe. Il est peu probable que le renseignement étasunien ne travaille pas dans l’entourage de la FANB, plus encore après les aveux du chef de la CIA, Mike Pompeo, concernant l’étude interne des composantes de l’armée vénézuélienne qu’il a réalisée avant les sanctions du Département du Trésor.
Concernant les mouvements militaires sur la frontière avec la Colombie et le Brésil, il semble être question de faire un précédent et d’envoyer un message géopolitique au moins au début du changement, la tournée de Rex Tillerson s’étant caractérisée par les « inquiétudes » concernant la présence croissante de la Chine et de la Russie dans la région, à quoi ce scénario a répondu avec le retour de la Doctrine Monroe. La Colombie en tant qu’extension politique et géographique des Etats-Unis est l’endroit idéal pour cela et la visite de l’Amiral Kurt Tidd, le chef du Commandement Sud n’est destinée qu’à enfoncer cette notion de présence qu’ils voient en danger.

Un fait qui n’écarte pas non plus que les manœuvres en elles-même soient une provocation car si le cadre sémantique et narratif mondial cherche à faire du Venezuela une « menace pour la région » qui, par simple élimination demande une réponse de même dimension, le cours des actions pourrait indiquer qu’ils attendent du Venezuela une réaction disproportionnée. Là se situe la frange dangereuse des opérations de faux drapeau et de faux positifs pour fabriquer un déclencheur qui justifie un affrontement de type « défensif » et du coup, une implication du Commandement Sud pour soutenir ses partenaires.
Attiser les problèmes de la migration vénézuélienne avec les mesures prises par le Gouvernement de Santos et celles que pourrait prendre Temer est destiné à renforcer la propagande humanitaire contre le Venezuela pour compenser le tragique vide politique laissé par les acteurs de l’anti-chavisme.
Mais cela signifie aussi créer un environnement rentable du point de vue politique et économique. Au puissant blocus financier dont le pays est victime et qui dégrade à l’extrême sa situation alimentaire et sanitaire s’ajoute maintenant la menace d’un embargo pour pousser la situation jusqu’à ses limites. Echauffer la frontière nécessite un point d’inflammation par lequel ils essaieraient de déstabiliser l’action du Gouvernement dans le domaine économique tout en intensifiant le chaos intérieur pendant que les institutions multilatérales amèneraient ce sujet à de plus hauts niveaux. Ce n’est pas un hasard si le Groupe de Lima et Luis Almagro à l’OEA cherchent à élever la voix en réaction à ces mouvements sur le terrain.
Le Commandement Sud envisage le chaos où des groupes illégaux organiseraient le commerce et l’économie de la région.
Le cycle de violence de 2017 nous a aussi donné une leçon pour 2018 qui commence dans de grandes turbulences pour la stabilité du pays : quand les agents internationaux des Etats-Unis pointent le bout du nez, c’est parce qu’à l’intérieur se préparent des issues violentes bien que leur efficacité totale ou partielle ne dépende pas uniquement de cela.
L’autre front (le front économique) n’est pas moins pervers : restreindre et réordonner la frontière est le subterfuge qui transforme la canalisation de « l’aide humanitaire » (made in USA) en un négoce intéressant pour des Gouvernements de nature corrompue et vorace. C’est ce qu’a montré le ministre des Finances colombien Mauricio Cárdenas en parlant d’un « plan de sauvetage financier » pour le Venezuela (de 60 000 millions de dollars) à la chute du chavisme. Un paiement d’avance semble avoir été fait pendant la tournée de Rex Tillerson pour le service de ne pas reconnaître les résultats des élections présidentielles au Venezuela et de soutenir un siège politique, financier et diplomatique (et maintenant militaire) plus fort contre le pays.
 
Les « menaces » du Commandement Sud , point de vue stratégique et Venezuela
Le nouveau théâtre des conflits conçu par le Commandement Sud représente un changement agressif de point de vue par lequel ils essaient de justifier une plus grande militarisation de l’Amérique Latine selon les diktats de la Stratégie de Sécurité Nationale et de Défense Nationale lancés par le Gouvernement Trump en 2018.
En termes géostratégiques, le Commandement Sud met son projecteur sur un ensemble de « menaces » qui vont des « réseaux internationaux » de trafic de drogues et de contrebande, de la pénétration du « terrorisme d’origine islamique » (référence à Daesh et au Hezbola), de la présence croissante de la Russie, de la Chine et de l’Iran aux désastres naturels et à la crise humanitaire qui renforcent les flux migratoires illégaux vers les Etats-Unis. Selon le document « Stratégies du Théâtre 2017-2027, » standard de la gestion de Kurt Tidd, ces « menaces » représentent un danger pour la sécurité nationale des Etats-Unis et de ses partenaires dans l’Hémisphère Occidental.
En termes géopolitiques, le point de vue du Commandement Sud consiste à dessiner à grands traits un Moyen Orient latino-américain : une zone de chaos, instable, où des groupes illégaux organisent le commerce et l’économie de la région et où les « menaces terroristes » et les conflits internationaux pour les ressources énergétiques sont latents. Cela fait partie d’un ensemble qui justifie une plus forte militarisation des Etats-Unis.
Chacune de ces « menaces, » selon son degré de « dangerosité » et « d’urgence » donne la possibilité au Commandement Sud, sous le déguisement d’actions multilatérales, d’agir à l’intérieur des pays de la région à des niveaux de force et de cadres d’opérations déterminés. Dans l’absolu, ils soulignent le rôle de direction du trafic de drogues de la Colombie et ils en font leur partenaire essentiel et leur infanterie de premier niveau.
Depuis que le conflit vénézuélien s’est plus internationalisé, les récits et les opérations symboliques et discursifs employés vont de la propagande qui fait du Venezuela un « narco-Etat » avec de larges relations avec la Russie, la Chine et l’Iran (avec une connotation négative), des liens avec le Hezbola et vit actuellement une « crise humanitaire. » Des raisons également utilisées pour justifier les rondes de sanctions de la Maison Blanche.
Les sanctions du Département du Trésor en février de l’année dernière contre le vice-président Tareck El Aissami pour ses liens présumés avec le Hezbola et pour avoir participé à l’envoi de drogues vers les Etats-Unis par l’intermédiaire du Cartel de los Zetas de Mexico, prises après un « fake news » lancé par CNN pour le lier – sans preuves – à la remise de passeports à des individus affiliés à ce groupe qui a combattu contre l’Etat Islamique et d’autres groupes terroristes financés par les Etats-Unis, sont des preuves suffisantes que dans le domaine de la propagande, le Commandement Sud cherche une faille pour accélérer une intervention.
Le Venezuela s’emboîte exactement dans chaque menace inventée décrite par le Commandement Sud comme dangereuse pour l’Hémisphère Occidental et la sécurité nationale des Etats-Unis. L’Amiral Kurt Tidd, lors d’une audience au Comité des Services Armés du Sénat l’année dernière, a affirmé que « le Venezuela affrontera une instabilité importante l’année prochaine due à un manque d’aliments généralisé, à la pénurie de médicaments. L’incertitude politique continue et la situation économique continue à empirer. La crise humanitaire croissante au Venezuela pourrait éventuellement obliger à une réponse de la région. »
 
La militarisation du conflit a débuté avec le Décret Obama de 2015
Selon ce que rapporte le document « Stratégie du Théâtre 2017-2027, » le Commandement Sud admet qu’il travaille avec des institutions de la société civile (Organisations non gouvernementales, académies, etc…), des agences étasuniennes comme l’USAID, des agences multinationales et le secteur privé pour atteindre ses objectifs. Ces ressources asymétriques de la guerre non conventionnelle contre le Venezuela ont préparé, ces dernières années, le scénario de l’intervention militaire et il ne semble pas incohérent de dire que celui qui les a incluses dans leurs opérations est celui qui aujourd’hui, dans son document de géostratégie, considère le Venezuela comme la principale menace pour l’hémisphère.
Julio Borges n’a jamais été aussi proche de Kurt Tidd
Synchronies, faux drapeaux et dissuasion
Avec les derniers mouvements militaires sur la frontière, les réunions de Kurt Tidd avec l’état-major du Ministère de la Défense de Colombie et avec le président Juan Manuel Santos ajoutés à l’idée de la « crise humanitaire » placée dans les instances diplomatiques, s’annonce une synchronie dangereuse d’acteurs et d’ordres du jour qui ne doivent pas être sous-estimés.
Derrière l’assistance technique offerte par le Commandement Sud à la Colombie et au Brésil concernant la « crise humanitaire » au Venezuela pourrait se trouver la préparation de certains aspects logistiques pour mettre en place une intervention humanitaire quand les conséquences d’une aggravation du blocus se feront sentir. L’année dernière, le Congrès des Etats-Unis a appelé instamment le Pentagone à être prêt pour une intervention humanitaire et quelques temps après, a approuvé un projet de loi à sa chambre basse pour approuver les ressources et configurer la voie diplomatique que doit prendre la Maison Blanche pour mener à bien ce plan.
Le document du Commandement Sud n’adapte pas seulement le point de vue géostratégique de la Stratégie de Sécurité Nationale 2018 à l’Amérique Latine, il est centré sur le combat existentiel contre la Russie et la Chine et la préservation de l’accès aux ressources naturelles de la région pour conserver la compétitivité de son économie. On pourrait le voir aussi comme l’annonce des prochaines actions avec une certaine exclusivité vers le Venezuela.
Derrière sa stratégie d’augmentation de la militarisation du continent se trouve la reconnaissance du Venezuela en tant que centre de gravité politique du continent qu’il faut renverser – et vite – car il représente un pont géopolitique pour l’insertion du bloc émergent et multipolaire dans une région qu’ils considèrent comme leur arrière-garde géopolitique exclusive.
 
Et c’est la principal dissuasion que le Venezuela possède aujourd’hui.
Le cas de l’Irak en 2003, dans un contexte géopolitique différent de celui d’aujourd’hui, a démontré que l’affrontement guerrier est à un pas d’un faux positif bien orchestré. Avec des stratégies de propagande multiformes, ils ont harcelé le Venezuela comme le symbole de toutes les « menaces » envers la sécurité nationale des Etats-Unis. Un chemin qui a commencé en 2015 avec le Décret Obama.
La rapidité des événements pourrait indiquer qu’un fait isolé ou préparé (un « attentat terroriste » dans une grande ville de la région, une « avionnette de transport de drogue » abattue en Colombie ou un événement tragique sur la frontière) serait utilisé pour en rendre le Venezuela responsable. Le déclencheur qui leur permettrait de faire un pas de plus dans la guerre frontale contre le pays.
Source en espagnol : mision verdad / traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos