Le professeur Ibarguen parle des droits de l’homme au Venezuela

Pendant une visite de l’Agence Nationale pour les Réfugiés des Nations Unies (ACNUR), au Venezuela, nous avons participé à une réunion publique à Caracas, au siège de la Défense du Peuple. A cette occasion, en plus du Défenseur du Peuple, Alfredo Ruiz Angulo, de représentants de l’ACNUR et de journalistes, plusieurs organisations et associations laïques et religieuses étaient présentes. Parmi elles, l’ONG FUNDALATIN – Fondation pour les Droits de l’Homme et le Développement Social, présente dans toute l’Amérique Latine et accréditée par l’ONU à plusieurs occasions importantes. Nous avons interviewé le professeur Guido Zuleta Ibarguen, l’un des fondateurs de l’ONG à propos des réfugiés et des Droits de l’Homme au Venezuela.
Quelle est l’histoire de FUNDALATIN ?
La Fondation pour les Droits de l’Homme et le Développement Social a été créée en 1978. Son premier président a été le père Juan Vive Suria. A ce moment-là, le continent était dévasté par des dictatures militaires dont les principaux membres avaient été formés au Panamá à l’Ecole des Amériques sur la base de la doctrine de sécurité nationale des Etats-Unis. Déjà en 1981, influencées par la pensée de Gustavo Gutiérrez, un théologien péruvien adepte de la théologie de la libération, plusieurs communautés chrétiennes critiques s’étaient développées. Face à la brutalité des dictatures militaires, les mouvements chrétiens ont commencé à défendre le socialisme et le point de vue de la théologie de la libération, à soutenir les mouvements de gauche au Chili, en Argentine et en Uruguay et ont subi les mêmes persécutions. Beaucoup de leurs membres ont trouvé refuge au Venezuela, un pays qui, malgré tout, était l’un des rares endroits démocratiques qui existaient encore sur le continent dévasté par les dictatures. Au Venezuela, FUNDALATIN représente un espace pour défendre les Droits de l’Homme au niveau de l’Amérique Latine. On crée la Fédération des Familles de Prisonniers et de Disparus d’Amérique Latine avec son propre statut légal indépendant mais liée à nous, une organisation qui a eu le mérité de faire qualifier les disparitions forcées de crimes contre l’humanité par l’ONU. Notre communauté est une communauté oecuménique qui comprend des pentecôtistes, des presbytériens, des anglicans et même des théologiens séculiers comme moi. En plus de l’Amérique Centrale, nous avons des relations avec les Etats-Unis, le Canada et d’autres mouvements similaires avec lesquels nous avons organisé et accompagné les processus de paix. Depuis 2015, FUNDALATIN a un statut de conseiller international à l’ONU et l’esprit père Juan Vive, qui est mort en 2014, est toujours avec nous.
Que fait FUNDALATIN au Venezuela ?
Construire la paix, défendre les Droits de l’Homme en reliant la foi à l’engagement social. Une spiritualité libératrice nous guide sans aucun autre symbole religieux que la valeur de la paix avec la justice sociale, de l’unité dans la diversité. Un axe important de notre réflexion sur les Droits de l’Homme a commencé en 1989, pendant la révolte du peuple contre le néolibéralisme qu’on appelle « el Caracazo. » après des soldats qui avaient reçu l’ordre de tirer sur la foule sont venus nous demander notre avis : à qui devaient-ils obéir, aux ordres ou à leur conscience ? Ensuite est venue la rébellion civique et militaire dirigée par Chávez, en 1992. Nous nous sommes rendus compte que ce n’était pas un coup d’État mais une rébellion. Beaucoup de nos alliés dans le monde, cependant, n’étaient pas d’accord avec nous et nous ont dit : « Pourquoi soutenez-vous les militaires ? Un troufion est un troufion et c’est tout. » Et ils sont partis. Mais nous avons poursuivi notre réflexion et avons apporté humblement notre contribution à la Constitution Bolivarienne de 1999 et nous continuons à la faire même maintenant dans différents espaces aussi bien au Venezuela que dans le reste de l’Amérique Latine.
 
Comment avez-vous participé à la Constitution ?
En termes de Droits de l’Homme, dans la Constitution Bolivarienne, il y a une grande différence au sujet du concept de défense de la sécurité nationale, qui était au-dessus de tout, y compris des Droits de l’Homme. Cela était suivi du concept d’obéissance due qui absout l’individu de toute responsabilité en présence d’un ordre supérieur. Dans la Constitution Bolivarienne, le concept de sécurité de la nation dépend de la co-responsabilité civile et militaire dans la défense des Droits de l’Homme, la défense de la paix et le développement soutenable dans les différentes sphères de la vie. Rien à voir avec la doctrine de sécurité nationale de l’Ecole des Amériques. C’est pourquoi les militaires vénézuéliens soutiennent les missions sociales. Ils fournissent toute la logistique des plans d’alphabétisation, de la Mission Dans le Quartier pour la santé aident les médecins à arriver même dans les bourgades les plus isolées. Certains disent : mais les militaires doivent rester sur la frontière pour défendre l’Etat… Mais la Constitution dit que garantir les Droits de l’Homme en commençant par les droits de base, c’est défendre le pays.
L’Armée vénézuélienne a-t-elle violé les Droits de l’Homme pendant les protestations de l’opposition ?
Nous, en tant que FUNDALATIN, faisons partie de la Commission Internationale des Droits de l’Homme mais aussi de la Commission pour la Vérité qui a été mise en place après les violences qu’on a appelées «  guarimbas » pour rétablir la paix dans le pays. Certainement, nous pouvons dire que l’attitude du Gouvernement n’est pas d’empêcher que la justice suive son cours et que les abus qui ont été commis ont été sanctionnés. La responsabilité individuelle du fonctionnaire a été reconnue, pas « l’obéissance due. » Dans la Constitution Bolivarienne, dans la façon dont sont conçus nos soldats et la police est en vigueur le principe qu’a énoncé monseigneur Oscar Romero à propos de l’armée salvadorienne répressive avant d’être assassiné : si la loi va contre les principes de la loi de Dieu, tu dois désobéir. Aussi certainement, cependant, nous pouvons témoigner que des policiers et des soldats ont subi des mois d’agressions, ont eu beaucoup de victimes. Dans notre vision éthique des Droits de l’Homme, nous nous référons à l’article 30, le dernier de la Déclaration Universelle qui dit que personne, que ce soit un individu ou une multinationale, ne peut empêcher une autre personne de jouir de ses Droits de l’Homme. Beaucoup de ces mouvements, décrits comme pacifiques, en réalité ne l’étaient pas du tout. Ils ont empêché les autres de jouir de leurs Droits de l’Homme : le déplacement, le travail et même les soins, ils ont même bloqué des ambulances et en sont venus à brûler vives des personnes uniquement parce qu’elles portaient une chemise rouge et avaient la peau sombre. Dans l’exercice de la sécurité publique, il y a un usage progressif et proportionné de la force : si on manifeste pacifiquement, il n’y a pas de problème, si on utilise une pierre ou une arme, on répond de façon proportionnée mais si on s’attaque à la vie, qui que ce soit qui soit en face, on doit le défendre. Je crois que cet aspect devrait être mieux précisé dans les changements à la Constitution qui sont discutés à l’Assemblée Nationale Constituante, que les droits liés à la Terre Mère, à la formation éthique dans la construction sociale devraient être étendus.
Y a-t-il une catastrophe humanitaire au Venezuela?
FUNDALATIN a dénoncé dans de nombreux forums internationaux la nature illégale et arrogante des sanctions imposées unilatéralement parce qu’elles violent les principes des Nations Unies. C’est la première chose qu’il faut dire. On dit que les sanctions sont seulement dirigées vers les responsables du Gouvernement mais ce n’est pas vrai. Elles frappent les gens pour qu’ils empêchent l’arrivée de nombreux médicaments qui sauvent des vies, d’aliments qui ont déjà été payés par le Gouvernement vénézuélien. Ce sont des décisions qui jouent avec la vie des gens, avec leur désespoir, pour provoquer des révoltes comme celle du Caracazo. Jusqu’à présent, malgré tous les problèmes, malgré l’inflation, la confusion et la fatigue, ce n’est pas arrivé et je crois que ça n’arrivera pas parce qu’il y a un Gouvernement qui, d’abord, garantit la couverture sociale. Pour certains, ce sont des mesures démagogiques mais en réalité, ce sont des mesures de résistance. Après des violences qui auraient pu nous précipiter dans l’abîme, les gens sont venus voter en masse, plus de 8 000 000, pour l’ANC, pour la paix, il y a beaucoup de vidéos qui en témoignent.
Et sur la fuite des vénézuéliens, quel est ton point de vue ?
En fait, il y a des gens qui sont partis à la recherche d’autres horizons, en grande partie trompés par la propagande des médias assourdissants, par la manipulation religieuse, aussi, multipliées par les nouvelles technologies. Regarde ce qui s’est passé au brésil où le fondamentaliste évangélique pentecôtiste en est venu à transformer le nom du raciste Jair Bolsonaro en “Mesías” pour tromper les gens et diaboliser le candidat de gauche. Nous ne sommes pas exempts de tout cela. Selon les chiffres donnés par les grands médias internationaux, il ne resterait que 4 chats au Venezuela et il faudrait distribuer des torrents d’argent à la Colombie pour accueillir « l’exode » vénézuélien. Par contre, les chiffres du Comité pour la Migration des Nations Unies disent autre chose. Pendant ce temps, nos frontières sont dynamiques, les gens vont et viennent constamment et beaucoup de Vénézuéliens sont rentrés chez eux grâce aux vols mis à leur disposition par le Gouvernement. Et ensuite, comme nous l’avons vu lors de cette réunion avec l’ACNUR, le Venezuela a accepté plus de 5 000 000 de réfugiés colombiens qui fuyaient la violence des paramilitaires et leur a donné tous leurs droits. Au MNOAL, le Mouvement des Pays No Alignés dont le Venezuela assume la présidence tournante, la proposition de citoyenneté universelle lancée par le pape Françoise lors de la réunion sur les mouvements populaires en Bolivie, en 2015 a été acceptée. Construire des murs quand il y a 10 000 000 de personnes considérées comme apatrides dans le monde est une monstruosité. Nous devons protéger la maison commune. Et à propos de maisons, au Venezuela, on a construit 2 400 000 logements pour des gens qui n’auraient jamais pu en avoir un. Pense à ce qui se passe en Europe ou aux Etats-Unis. Ici, on est à la retraite à 55 ans et on a une augmentation proportionnelle au salaire. Malgré toutes les erreurs, au Venezuela, les Droits de l’Homme sont garantis par la Constitution.
L’avancée du fondamentalisme religieux, même en Amérique Latine, touche en particulier les droits des femmes. Quelle est ton opinion sur les droits de genre et le diversité sexuelle ?
Je partage la ligne féministe de la théologie de la Libération au sujet du visage maternel de Dieu. L’être humain, en tant qu’être social, vit en communauté et la communauté est composée de toutes les diversités et je dis toutes les différences, même les différences sexuelles, pas seulement les hommes et les femmes, contre l’avancée des nazis, nous devons nous ouvrir au monde entier en combattant toute attitude ségrégationniste, dans l’esprit du concile Vatican II. 
Dans le grand XX° siècle, le siècle des révolutions, beaucoup de religieux ont pris les armes, ont accompagné les marxistes. Comment considères-tu une décision comme celle de Camilo Torres en Colombie?
 Toute décision doit être analysée dans une perspective historique mais aussi éthique. Ici, au Venezuela, nous avons parmi nos pères Juan Germán Roscio Nieves, avocat, journaliste et homme politique d’origine italienne (milanaise) et de mère métisse. Il est né en 1763, a été le premier chancelier et chef du Gouvernement sous la première république du Venezuela, il a inspiré et rédigé l’acte de proclamation de l’indépendance, le 19 avril 1810 et l’acte d’indépendance du 5 juillet 1811. Il a aussi été président du Conseil d’Angostura de 1819 et vice-président de la Grande Colombie. Bolívar le considérait comme l’un de ses maîtres. Il a écrit un livre intitulé « Liberté, despotisme et histoire » dans lequel, à propos de saint Augustin, il dit que Dieu ne doit pas être vu comme un conquérant mais comme un libérateur. Des réflexions très avancées sur le droit de se révolter contre la tyrannie. La construction de la paix doit être une voie concrète, on doit créer les conditions pour l’obtenir, pas la nommer par décret ou pire encore, utiliser ce mot pour accroître la violence, le sectarisme et même l’invasion militaire.
Les droites veulent déférer Maduro devant la Cour Pénale Internationale et le considèrent comme un président illégitime. Que peut-il se passer face à son investiture le 10 janvier ? 
Ne pas reconnaître une personne élue avec autant de voix que Nicolás Maduro n’est rien d’autre que prétentieux comme les arguments de ceux qui ne reconnaissent pas l’ANC, basée, comme n’importe qui peut le vérifier, sur la Constitution Bolivarienne. L’argument des Droits de l’Homme  est utilisé pour occulter les raisons géopolitiques et les rapports de force internationaux. En ce moment,  attaquer militairement le Venezuela en augmentant le niveau de conflit dans le monde, déjà très élevé, serait une folie. J’espère que ça n’arrivera pas, j’espère que, même aux Etats-Unis, prévaudront les voix comme celle de Berny Sanders et des pacifistes qui se réfèrent au message de Martin Luther King et que nous avons rencontrés ces derniers jours.
Par Geraldina Colotti, Resumen Latinoamericano, 24 décembre 2018
Source en espagnol : RL / traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos / Révision Gabriela Pereira