Le Venezuela ne sera pas une victoire facile pour Trump

L’auto-proclamation de Juan Guaido comme président du Venezuela la semaine dernière, après un appel téléphonique de Mike Pence (selon le Wall street Journal) et sa reconnaissance immédiate par les Etats-Unis, ne contribue guère à panser les plaies du pays fracturé qu’est le Venezuela aujourd’hui. La plupart d’entre nous aurons vu la marche d’un million de personnes en soutien à Guaido la semaine dernière. Les médias ont accordé une couverture bien moindre à la marche de trois millions de personnes, mercredi, en soutien au Président Nicolas Maduro. Les mobilisations font partie d’une guerre civile que l’on fomente abjectement, dont le grand perdant sera le peuple du Venezuela.

J’ai voyagé au Venezuela en décembre 2017, en tant que membre d’une délégation d’observation des élections locales et municipales. Après des allégations de fraude électorale, j’étais déterminée à examiner de près le système électoral, et à parler à des gens ordinaires de leurs opinions sur la situation politique.
La pénurie de nourriture, de médicaments et de biens de base ont mené de nombreux Vénézuéliens au désespoir. Mais cette pénurie est due, dans une large mesure, au blocus US. Ceci a poussé le Service de Recherche du Congrès US à lancer un avertissement, en novembre 2018, selon lequel l’introduction de sanctions plus dures par le président Donald Trump « pourrait exacerber une situation humanitaire difficile, marquée par une pénurie de nourriture et de médicaments, une pauvreté accrue et une émigration de masse ».
Le paradoxe est que ceux qui sont le plus affectés par cette pénurie sont ceux qui sont le moins mécontents du gouvernement. Les familles des barrios surpeuplés de Caracas soutiennent Nicolas Maduro. Ce sont les habitants des quartiers plus riches, où les supermarchés sont bien achalandés, qui sont le plus impatients d’expliquer aux journalistes internationaux l’inconfort de la vie dans le Venezuela de Maduro. Une femme m’a raconté, les larmes aux yeux, les queues qu’il fallait faire pour obtenir des médicaments vitaux.
La raison pour laquelle les barrios sont calmes tient au fait qu’un ensemble de mesures de soutien social bénéficient aux citoyens les plus pauvres. Quatre des 19 millions d’habitants du Venezuela reçoivent des colis de nourriture. Les enfants sont nourris chaque jour à l’école, et l’assiduité scolaire est passée de 40 à 90 %. Des médicaments sont fournis – quoiqu’avec de longs retards – par les cliniques locales. Les transports publics sont bons, même s’ils sont bondés, et l’essence est presque gratuite. Un plein d’essence coûte moins qu’une canette de boisson. Deux millions de logements sociaux ont été construits. Mais malgré ces mesures progressistes, beaucoup vivent au jour le jour, cultivant de petites parcelles et troquant leurs possessions contre de la nourriture.
Tous les problèmes économiques ne viennent pas du blocus. L’incapacité du gouvernement à diversifier une économie basée sur le pétrole, et d’atteindre l’auto-suffisance alimentaire, a laissé les habitants aux mains des grands importateurs de nourriture, dans le contexte d’une diminution de l’approvisionnement.
Le corps qui organise les élections, le Conseil National Electoral, nous a montré en détails les machines de vote électronique. Fabriquées à Taiwan, elles reconnaissent les empreintes digitales individuelles, rendant impossible qu’un citoyen vote plusieurs fois. L’électeur reçoit alors une preuve imprimée de son vote, qui est alors placée dans une urne séparée. Ceci permet un audit sur papier du vote électronique. Environ 50% des votes sont contrôlés de cette manière. C’est un système sophistiqué, qui semble impossible à manipuler frauduleusement.
Dans les élections dont j’ai été témoin, le Parti Socialiste au pouvoir a récolté 70% des votes, tandis que l’opposition a été créditée de 30% Ceci semble refléter le petit sondage informel que j’ai réalisé parmi les électeurs qui faisaient la queue. Le résultat a été confirmé par une délégation de haut niveau du Conseil Latino-Américain d’Experts Electoraux (CEELA), y compris Guillermo Reyes, l’ancien président de la cour électorale colombienne, ainsi que les anciens responsables des cours suprêmes électorales du Honduras et du Pérou. Ils ont déclaré que l’élection reflétait « pacifiquement et sans problèmes la volonté des citoyens vénézuéliens ».
Mais ceci n’est qu’une partie de l’histoire. La validité technique observable de ce scrutin était sapée par le fait que plusieurs partis d’opposition majeurs boycottaient cette élection. Encouragés par les USA, ils ont décidé de passer outre cette élection, et d’attendre l’intervention qui induirait un changement de régime. Il semble que ce sont les événements de cette semaine qu’ils attendaient. Un président US impopulaire a besoin d’une victoire à l’étranger, et remplacer l’inflexible Maduro par un Guaido plus servile faciliterait le flux de pétrole vénézuélien bon marché vers le Nord. Elliot Abrams, qui a menti dans le cadre du scandale de la contra nicaraguayenne, mènerait ce combat au nom des USA. Mais je ne parierais pas sur une victoire facile pour Trump.
Quand j’étais à Caracas, j’ai pris le téléphérique vers un lieu de promenade situé dans les montagnes qui surplombent la ville, et ai discuté avec des familles qui sirotaient le fameux chocolat chaud vénézuélien et s’affrontaient en joutes verbales sur des thèmes politiques. Un couple m’a raconté que les mesures de Maduro faisaient mourir des enfants de faim dans les barrios. D’autres me montraient fièrement leurs sacs portant des portraits d’Hugo Chavez, et disaient que la vie de leurs enfants serait faite de dignité et de progrès. Ils ne toléreraient pas les interventions que les USA ont faites en Amérique Centrale dans les années 1980. Alors que je regardais les patineurs sur glace et le théâtre de rue, ce qui m’a frappé, c’est que les choses sont plus compliquées au Venezuela que ce que l’on tente de nous faire croire en Occident.

Betty Purcell

Betty Purcell est journaliste. Elle s’est rendue au Venezuela en tant que membre d’une délégation internationale chargée de superviser les élections municipales de décembre 2017.

Source : https://venezuelanalysis.com/

Traduction : Venesol