L’impact de la guerre économique contre le Venezuela

Entretien avec Pasqualina Curcio, économiste vénézuélienne

En quoi consiste exactement la guerre économique menée contre le Venezuela?
PASQUALINA CURCIO : Du point de vue économique, plusieurs mécanismes ont été utilisés par les États-Unis et leurs alliés contre le peuple vénézuélien. Premièrement, des mesures coercitives unilatérales – illégales selon le droit international – ont été prises. Il s’agit du blocus financier, des différentes sanctions et de l’embargo commercial. Deuxièmement, il y a eu une pénurie programmée et sélective à l’intérieur du Venezuela. Certains aliments et médicaments font défaut. La caractéristique de ces biens est qu’ils se trouvent principalement dans les mains de grands monopoles transnationaux. Enfin, le troisième mécanisme de cette guerre économique est l’attaque contre notre monnaie, le bolivar. Cette attaque génère une hyperinflation à l’intérieur du pays.
Dans un récent rapport réalisé à la demande de la fondation latino-américaine pour les droits humains et le développement social Fundalatin, vous avez chiffré l’impact de ces mesures économiques… 
P.C. : Commençons par les mesures coercitives unilatérales. Elles ont été initiées en 2015, avec l’approbation du décret Obama qualifiant le Venezuela de «menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité des États-Unis». Depuis 1999, nous les Vénézuéliens avons décidé d’être indépendants et souverains et de décider nous-mêmes que faire de nos richesses. Cela constitue effectivement une menace pour les grands capitaux, même si nous n’agressons personne par les armes. Le décret Obama a ouvert la porte à toute une série de sanctions, comme par exemple le décret signé par Donald Trump en août 2017 et qui sanctionne la principale entreprise du pays, Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), qui appartient à l’État vénézuélien et génère 98% des devises entrant dans le pays. Evidemment, cela a eu des implications importantes sur l’économie nationale. Il y a eu d’autres sanctions, comme la fermeture de la part de banques privées de «comptes correspondants », des comptes qui permettent de faciliter les transactions financières internationales pour payer les fournisseurs d’aliments ou de médicaments, pour rembourser la dette extérieure, etc. Enfin, en janvier 2019, l’administration de Donald Trump a bloqué 7 milliards d’actifs de la raffinerie CITGO, une filiale de PDVSA basée aux ÉtatsUnis. Ce qui impliquera en plus une perte d’environ 11 milliards de dollars pour le Venezuela durant les prochaines années. Dans notre rapport, nous avons calculé que l’ensemble de ces différentes mesures coercitives unilatérales cause une perte de 21,45 milliards de dollars pour le Venezuela.
A combien évaluez-vous les pertes causées par les autres mesures? 
P.C. : Il y a au Venezuela une hyperinflation induite par une attaque contre le bolivar. Depuis plusieurs années, des sites de référence (notamment dolartoday) manipulent le taux de change bolivar – dollar. Ils créent un taux de change supérieur à la réalité. Pour se faire une idée de l’ampleur de cette manipulation, il suffit de savoir qu’en 2013, pour acheter un dollar, il fallait 8 bolivar. Aujourd’hui, selon ces sites, il faut 300 millions de bolivar pour un dollar. La personne qui importe des biens au Venezuela les achète en dollar. Quand elle vend ces biens ou les utilise dans un processus de production, elle doit les convertir en bolivar. En tant qu’agent économique tentant de maximiser son profit, elle va se référer au taux de change le plus avantageux pour elle, c’est-à-dire le plus haut, et cela même si elle a elle-même acquis la devise meilleur marché. Ainsi, les prix sur le marché interne vont augmenter drastiquement, ce qui génère de l’inflation. En économie, c’est ce qu’on appelle un choc de l’offre. L’effet est que tous les travailleurs qui vivent de leur salaire perdent du pouvoir d’achat. Il y a eu des augmentations de salaire, mais les prix montent trop vite. Cela est accompagné par un discours médiatique qui prétend que les causes de cette inflation sont les politiques du gouvernement Maduro et, plus généralement, du modèle socialiste qui aurait échoué. Une autre conséquence de l’attaque contre notre monnaie est une contraction des niveaux de production. En effet, lorsqu’un travailleur voit son salaire se détériorer, il ne peut plus acheter tout ce qu’il achetait avant. Il doit établir des priorités et renoncer à certaines choses. De l’autre côté, la personne qui cherche à vendre ses produits n’a pas d’autre choix que de diminuer ou cesser la production si personne ne peut les acheter. D’après les calculs présentés plus en détail dans notre rapport, les pertes pour l’économie vénézuélienne induites par l’attaque contre la monnaie s’élèvent à 41,691 milliards de dollars. En plus de ça, il faut encore ajouter une perte de 51,161 milliards de dollars, conséquence de ce que le gouvernement a qualifié de sabotage pétrolier silencieux. Au total, nous estimons le coût de la guerre économique contre le Venezuela à 114,302 milliards de dollars, soit un peu moins que le produit intérieur brut de notre pays en 2015, qui s’élevait à 131,626 milliards.
Ce sont des chiffres importants. Mais concrètement, qu’est-ce que cela représente pour la population vénézuélienne? 
P.C. : On peut faire quelques comparaisons pour avoir une idée. Ces 114,302 milliards de dollars équivalent à la somme nécessaire pour importer des médicaments et des aliments pour toute la population vénézuélienne pendant 26 ans. Ce montant correspond également à l’investissement dans la santé pour une période de dix ans, ou à l’investissement dans l’éducation pendant dix ans également. On voit que cette guerre économique a des conséquences importantes. Toutes ces mesures que j’ai décrites sont accompagnées d’un discours hégémonique qui responsabilise les politiques du gouvernement. Bien sûr, le gouvernement a commis des erreurs, mais seules les mesures mentionnées permettent d’expliquer l’ampleur des pertes. Nous sommes face à une agression économique qui a des conséquences terribles et que les Nations Unies devraient rapidement reconnaître comme étant un crime contre l’humanité.
Docteure en sciences politiques, économiste et professeure d’université vénézuélienne, Pasqualina Curcio était à Berne pour une conférence le 22 mars. L’auteure de l’ouvrage «La main visible du marché. Guerre économique au Venezuela» a répondu à nos questions. 
Propos recueillis par Amanda Ioset et paru dans l’hebdomadaire suisse GAUCHEBDO du 29 mars 2019.