Interview d’Ernesto Villegas, ministre de la Culture au Venezuela

Ernesto Villegas Poljak, journaliste révolutionnaire vénézuélien, ex-ministre du Pouvoir Populaire pour la Communication et l’Information du Président Chávez et de Nicolás Maduro… Il est l’actuel ministre de la Culture et nous parle de la situation politique actuelle du Venezuela.
Que pensez-vous, en tant que militant révolutionnaire, de ce qui s’est passé le 23 février dernier sur la frontière du Venezuela avec la Colombie?
Tout simplement, un chapitre du scénario de coup d’État mis au point par monsieur Trump et la bande de fanatiques ultra-conservateurs qui dominent aujourd’hui la politique étrangère étasunienne a échoué.
Et vous le percevez comme une victoire très importante, définitive, ou seulement comme la victoire dans une bataille ?
C’est un peu les deux : une bataille très importante.
 A quoi pensez-vous qu’étaient dues les mines déçues d’Almagro, Guaidó, Duque et Piñera qu’on a vues sur les réseaux sociaux les jours suivants ?
Bon, ils espéraient que les militaires vénézuéliens se comporteraient comme des mercenaires et entendraient leur appel à ne pas respecter leur serment de respect de la Constitution et ils ne l’ont pas obtenu.
En tant que ministre de la Culture, à quoi attribuez-vous le fait que, malgré tout l’investissement qu’a fait le Pentagone pour comprendre la culture vénézuélienne et développer des opérations psychologiques contre la Révolution Bolivarienne, ils n’aient pas réussi à créer de failles dans la culture vénézuélienne et à soumettre réellement le peuple à leurs intérêts ?
Je crois que quand ici, au Venezuela, nous utilisons le slogan « Chavez est en vie, la lutte continue, » nous décrivons aussi le cadre culturel du pays. Chavez a réveillé la conscience de millions d’êtres et il ne l’a pas fait à partir de rien. Le Venezuela se distingue parce qu’ici, non seulement est né Simón Bolívar mais ici a fleuri le mouvement indépendantiste qui a ébranlé le ciment de l’empire espagnol et ça a été ensuite une très modeste capitainerie générale, il est sorti de ses frontières pour faire ce que d’autres patriotes ne pouvaient pas faire seuls, à partir de leurs territoires respectifs. Cet héritage libérateur, anti-impérialiste et guerrier a été amené au présent par Chavez quand il évoque la pensée bolivarienne.
Personnellement, en tant que journaliste, je critiquais beaucoup Chavez parce qu’il faisait de très longs discours. Si j’avais été sa conseillère, peut-être lui aurais-je suggéré de ne pas se sur-exposer mais étant donné les résultats, je suis convaincue que Chavez ne faisait pas des discours typiques d’un home politique mais que c’était une pratique dé-colonisatrice, pédagogique.
Il discutait vraiment avec le peuple, il en faisait pas une émission de télévision. Si quelqu’un avait conçu une émission avec une personne qui parle huit heures devant la caméra, on aurait proposé que cette émission soit plus courte et qu’elle ait d’autres caractéristiques. Mais Chavez ne faisait pas une émission de télévision, il rendait visite aux familles vénézuéliennes et il parlait aux invisibles, par exemple, aux femmes qui étaient chefs de famille. Chavez est devenu le mari de beaucoup de femmes, le père de beaucoup d’enfants et de jeunes, Chavez est devenu le guide spirituel, le dirigeant politique, le chef militaire, le grand éveilleur de conscience et la pratique de Chavez est encore vivante dans la rue, avec les gens, il y a même sur une partie de ceux qui aujourd’hui s’opposent au Gouvernement du président Maduro, une forte influence du discours de Chavez.
Il y a des efforts explicites de la droite pour imiter et s’approprier les symboles du chavisme. Certaines des idées-force qu’ils utilisent maintenant viennent des propositions révolutionnaires du chavisme. De plus, Chavez a réussi à unir – et pas occasionnellement – la gauche traditionnelle et les militaires, brisant ainsi le mythe de l’opposition traditionnelle des militaires et des forces de gauche. Il a uni les fidèles de religions différentes, brisant ainsi les dogmes traditionnels, c’est à dire qu’il a réussi à construire un bloc historique qui est encore vivant aujourd’hui, c’est pourquoi les plans de l’impérialisme se heurtent habituellement à un mur assez ferme.
Évidemment, cela ne veut pas dire qu’ils ne nous ont pas atteints. On voit avec inquiétude certains signes culturels, au Venezuela, qui sont préoccupants comme la revendication de certains symboles du capitalisme, ses superhéros, le drapeau nord-américain, l’inclinaison de certains compatriotes pour l’intervention militaire étrangère, une violence criminelle et politique qui n’était pas commun au Venezuela, la spéculation sur la vente de produits subventionnés, la recherche de l’argent facile et du bénéfice exorbitant sur la base des besoins de l’autre, ce sont des régressions. Nous avons vu fleurir les conduites les plus nobles à côté des plus détestables. C’est un phénomène regrettable mais inévitable quand de véritables révolutions se font.
Et maintenant, que pensez-vous qu’il va arriver au Venezuela ? Il n’y a plus de menace ou elle persiste ?
Certainement, la menace augmentera et prendra d’autres formes.L’impérialisme ne s’arrête jamais. Trump est tombé amoureux du Venezuela. Qui sait s’il n’y a pas là un arrière-goût de sa relation avec Alicia Machado ?
Nous sommes face à une nouvelle tentative de reconfiguration du continent. Un mélange de Doctrine Monroe, d’“Amérique aux américains” – qu’ils revendiquent ouvertement – et d’une nouvelle confrontation avec les grandes puissances, la Chine et la Russie, et ils sont en train d’essayer de mettre encore plus tout l’hémisphère sous l’égide étasunienne. C’est à dire qu’il est possible qu’il y ait un mélange de raisons pour que monsieur Trump soit tombé amoureux de notre pays.
Quand je mentionne Alicia Machado, je le fais délibérément parce qu’il est probable que monsieur Trump, qui vient de l’industrie du spectacle, ait une idée très fausse de l’humanité entière, de la valeur de l’être humain en général mais aussi du peuple vénézuélien en particulier.
Ce peuple n’est pas une bande d’individus qui aspirent à la célébrité et à la gloire vulgaire d’un concours de beauté, ce peuple a sa dignité et ce simple mot, beaucoup, comme Trump, ne le connaissent pas.
Récemment, à l’Assemblée Internationale des Peuples qui s’est déroulée à Caracas, et dans diverses activités qui ont eu lieu dans le monde ces derniers jours, on a pu voir qu’une partie importante de l’opinion publique mondiale commence à serrer les rangs derrière le Venezuela. Que pensez-vous de cela ?
Bon, je t’avoue que je suis surpris. On a mis le Venezuela au centre de l’intérêt mondial. Si cette expérience révolutionnaire était aussi faible et ratée qu’ils le disent, quel besoin aurait l’impérialisme de s’immiscer ici sans aucune prudence ? Il ne lui suffit pas de financer les partis politiques d’opposition et de nous bloquer économiquement, ils mettent même sur la table l’éventualité d’une intervention militaire étrangère. Qu’est-ce qui nous rend si dangereux ? Pourquoi nous accordent-ils tant d’attention ? Que faisons-nous de si signifiant que pour ces agents, veuillent  mettre fin à ce « mauvais exemple » que nous donnons.
Je crois que par ces agressions, ils montrent également une grande faiblesse intérieure. Ce qui se passe dans divers pays d’Europe avec certains mouvements anti-système qui s’expriment dans un populisme de droite, ce qui se passe aux Etats-Unis avec Trump lui-même qui gagne en se mettant à la tête d’un mouvement d’opinion dans un certain sens anti-politique et il est possible que ce soit l’expression de forces souterraines qui s’agitent aux Etats-Unis, qui remettent en question le modèle nord-américain actuel. Et que Trump lui-même dise : « Les Etats-Unis ne seront jamais socialistes » fait que certains en doutent. Pourquoi dit-il cela ? Qui le lui a demandé ?
Cela aurait-il quelque chose à voir avec Bernie Sanders?
Qui sait ? Sanders a déjà fait des déclarations malheureuses sur le Venezuela avec le cheval de Troie pseudo humanitaire. Il est possible qu’il fasse référence à un autre facteur encore plus anti-système. Il pourrait y avoir aux Etats-Unis une secousse, comme il y en a dans le monde entier, parce que le système capitaliste comme il fonctionne actuellement n’est pas viable. 
Pensez-vous que le peuple et le Gouvernement vénézuéliens soient en capacité de continuer à résister à l’attaque impérialiste ?
C’est qu’il n’y a pas d’autre choix que la résistance. Comme disait José Félix Ribas : « Nous n’avons pas le choix entre vaincre et mourir, il faut vaincre… » alors, nous n’avons pas le choix entre « résister ou ne pas résister, » parce que l’autre choix, c’est mourir ou vivre indignement, ce qui n’est pas vivre.
Il y a une phrase que j’ai entendue plusieurs fois quand on s’adresse à la communauté internationale qui se rend au Venezuela : « S’ils ne nous comprennent pas, au moins, ils ne cessent pas de nous aimer. » Que signifie exactement cette phrase ?
Je dis qu’ils ne cessent pas de nous aimer parce que nous aimer est une façon de s’aimer soi-même. Quand les forces progressistes, révolutionnaires ou de gauche tombent dans le piège de l’appareil médiatique transnational, ils commencent à prendre leurs distances avec la Révolution Bolivarienne et à amener de l’eau au moulin de l’opération impérialiste contre le Venezuela, ils commencent à s’estomper eux-mêmes et à se refuser la possibilité d’envisager une transformation véritablement révolutionnaire, progressiste et humaine dans leurs sociétés respectives parce que ces centimètres de distance qu’ils commencent à prendre finissent par devenir des kilomètres au bout du chemin et ensuite, il est très difficile d’en sortir. Je regarde la Colombie et je vois de exemples de cela. Les rectifications sont les bienvenues mais il serait préférable qu’elles ne soient pas nécessaires mais qu’il y ait une cohérence. Nous voyons la cohérence de López Obrador qui n’a pas d’affinités avec la Révolution Bolivarienne, ne se déclare ni socialiste ni révolutionnaire mais a une caractéristique intrinsèque aux meilleures traditions du peuple mexicain qui est la dignité.
Il est très triste que pour pouvoir faire de la politique, dans d’autres pays, l’une des conditions préalables soit d’attaquer le Venezuela. C’est plus ou moins ce qui s’est passé en son temps avec la Cuba de Fidel qui aura commis des erreurs mais l’attaquer, c’était faire le jeu de l’impérialisme nord-américain qui, en plus, aujourd’hui, dit clairement que quand il aura attaqué le Venezuela, il ira à Cuba et au Nicaragua. 
Pour conclure, notre revue, le Courrier de l’Alba paraît en Bolivie et au Venezuela mais s’adresse aussi aux pays des Caraïbes qui ont joué un rôle très important dans la défense du Venezuela sur la scène internationale. Quel message final pouvez-vous leur adresser ?
Bon, je remercie le peuple et le Gouvernement de Bolivie et les peuples et les Gouvernements des Caraïbes qui ont été des exemples de dignité face aux pressions les plus abjectes de l’impérialisme nord-américain, pour l’attitude courageuse, digne, qu’ils ont eue pour défendre le droit international public, le multilatéralisme, les principes de base de la coexistence internationale comme la non ingérence dans les affaires intérieures des pays et le droit à l’autodétermination des peuples. Cela nous donne beaucoup de force. Il est très courageux que ces pays frères aient pris cette position malgré tous les risques.
Le projet bolivarien que le commandant Chavez a mis en place, inspiré par le Libérateur Simón Bolívar, comprend les pays des Caraïbes. Il ne les voit pas comme des îles où passer ses vacances, pour en tirer un moment de plaisir et ensuite les renvoyer aux oubliettes mais il les reconnaît en tant que nations dignes qui méritent le respect du monde entier. C’est pourquoi cette attitude courageuse et le leçons qu’ils donnent sont importantes.
Avant que nous nous quittions, faudrait-il dire à la gauche du monde et particulièrement aux peuples de Notre Amérique que « s’ils ne nous comprennent pas… » ? 
S’ils n’ont pas fini de nous comprendre, qu’au moins, ils ne cessent pas de nous aimer. Souvent, il est difficile d’interpréter les problèmes aussi complexes que ceux qui surgissent dans le monde actuel, surtout en ces temps où on prétend que les peuples se fassent une opinion en quelques fragments de secondes sur al base de réalités virtuelles ou digitales qui cherchent à simplifier à l’extrême les problèmes complexes de l’humanité.
Ce qui doit distinguer, les organisations, les enseignants, les dirigeants et les activistes politiques qui cherchent une situation différente pour leur peuple, c’est qu’ils ne se comportent pas comme les personnalité du marketing, les organisations politiques de pacotille, les franchises que le capital place dans différents pays. S’ils sont vraiment révolutionnaires, progressistes ou humanistes, ils ne doivent pas tomber dans ce piège parce qu’aujourd’hui, c’est le Venezuela mais demain, ce sera peut-être vous et nous serons solidaires envers vous bien que nous ne vous comprenions pas parce que nous vous aimons, nous vous aimons irrémédiablement.
par María Fernanda Barreto
Source en espagnol : albaciudad / traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos