La révolution bolivarienne peut-elle survivre à la crise au Venezuela ?

Une des réalisations les plus importantes du gouvernement chaviste du Venezuela a peut-être été de créer un espace dans lequel la Révolution Bolivarienne a pu s’épanouir. Mais cette révolution peut-elle survivre à la crise actuelle ?

Au Venezuela, les regards des médias et des commentateurs sont tournés vers la bataille pour la Présidence, avec d’un côté le president légitime Nicolás Maduro et de l’autre le Président de l’Assemblée Nationale Juan Guaidó, chef d’état autoproclamé et soutenu par les USA. Les craintes d’une intervention états-unienne ou d’une guerre civile sont largement répandues, tandis que les sanctions criminelles imposées par des puissances étrangères – en particulier les USA -, combinées à la corruption et la mauvaise gestion du gouvernement, ont dévasté l’économie nationale.
L’état lamentable de l’économie vénézuélienne est souvent présenté par les experts de droit comme illustrant l’échec des gouvernements socialistes chavistes du pays qui dirigent le Venezuela depuis 20 ans. Mais cette analyse superficielle ignore à la fois le rôle joué par les puissances internationales dans leurs efforts pour écraser l’expérience socialiste radicale qui s’est enracinée au Venezuela, ainsi que les conquêtes historiques de la Révolution Bolivarienne sur les plans de la réduction de la pauvreté, de l’éducation, de la diminution de l’inégalité, du logement, de la démocratisation radicale du pays de bas en haut, et encore davantage.
Afin de nous concentrer sur d’autres thématiques que la bataille pour le trône présidentiel, nous avons demandé à un groupe d’experts internationaux de partager leurs réflexions sur les chances de survie de cette réalisation admirable, essentielle, et enthousiasmante du peuple vénézuélien qu’est la Révolution Bolivarienne. En s’exprimant au sein des communes agricoles et urbaines, des coopératives ouvrières, des mouvements sociaux et des conseils locaux, le processus révolutionnaire bolivarien existait de nombreuses années avant les gouvernements chavistes, et la question-clé aujourd’hui est de savoir s’il peut leur survivre.
Les réponses ci-dessous considèrent la Révolution Bolivarienne et la crise vénézuélienne selon des angles différents, et arrivent à des conclusions différentes – dont certaines peuvent ne pas représenter la position de ROAR sur le sujet. Nous présentons ces perspectives variées en faisant l’hypothèse que la lectrice ou le lecteur critique et intelligent sera capable de forger sa propre opinion quant à l’interprétation qu’elle ou il jugera la plus convaincante, et quant à la position avec laquelle s’aligner.
Nous remercions Sujatha Fernandes, Richard D. Wolff, Julia Buxton, Dario Azzellini, George Ciccariello-Maher, Raúl Zibechi, Gabriel Hetland and Cira Pascual Marquina pour le temps consacré à répondre à la question suivante :

La Révolution Bolivarienne peut-elle survivre à la crise politique et économique actuelle au Venezuela?

SUJATHA FERNANDES Professeure, Départements d’Economie Politique et de Sociologie, Université de Sydney. Auteure de “Who Can Stop the Drums? Urban Social Movements in Chavéz’s Venezuela” (2010).
La réponse à cette question dépend de la manière dont on définit la Révolution bolivarienne. Dans mes travaux, je suggère que la révolution bolivarienne contient deux composantes parallèles qui se renforcent mutuellement. D’un côté, il y a un phénomène électoral, qui se propage davantage de haut en bas, et qui dépendait du charisme de Hugo Chávez comme dirigeant.
De l’autre côté, il y a le “proceso,” un mouvement parallèle et souterrain qui a porté Chávez au pouvoir mais agit indépendamment du gouvernement et à son propre parcours. Le proceso comprend des mouvements urbains des barrios, des radios et télévisions communautaires, des mouvements communaux et indigènes qui e revendiquent de l’héritage de luttes de guérilla urbaine, de campagnes contre les déplacements urbains ainsi que de comités dans les villes qui remontent aux années 50 et 60.
Les groupes impliqués dans le proceso de trouvent à des degrés plus ou moins profonds de démoralisation ou de déclin de par la crise actuelle au Venezuela. Ceci affecte en particulier les groupes qui étaient finances par le gouvernement bolivarien ou s’inspiraient de la direction de Chávez. Mais, alors qu’il est difficile de dire comment la révolution bolivarienne comme phénomène électoral survivra aux crises actuelles dans le pays, et même si elle y survivra, je crois que les mouvements parallèles du proceso subsisteront.
Ils maintiendront en vie la vision de ce qui était essentiel dans l’expérience bolivarienne – la revitalisation des espaces démocratiques locaux telles que les assemblées, la valorisation des identités noires et indigènes comme parties intégrantes des mouvements sociaux et la redistribution des ressources dans la société au bénéfice des pauvres.
Un des aspects les plus durables de la vision que soutiennent plusieurs des organisations de bases citadines et rurales dans le proceso est leur critique du modèle de développement hégémonique qui sous-tend la révolution bolivarienne, un modèle qui s’appuie sur l’exploitation de ressources écologiquement limitées comme le pétrole et le charbon. Malgré les revers que subit actuellement la gauche au Venezuela, ce sont ces groupes de base qui sèment les germes d’une alternative à venir, plus radicale, écologiquement durable, démocratique et anti-capitaliste.
RICHARD D. WOLFF Professeur Émérite d’économie à l’Université du Massachusetts, Amherst, and Professeur Invité à la New School de New York.
Je pense que la révolution bolivarienne peut survivre (mais pas nécessairement qu’elle survivra bien). Chavéz et maintenant Maduro ont eu suffisamment de temps pour démontrer à la majeure partie du peuple vénézuélien – dans leurs engagements stratégiques et dans leurs réalisations réelles – qu’ils étaient différents. Ils ne constituaient pas un N-ème avatar des changements de régime au Venezuela (ou d’ailleurs en Amérique Latine), plein de promesses démocratiques et égalitaires qui s’évaporent bien vite en un éternel retour du même.
La mobilisation des masses en soutien à la révolution bolivarienne en était et en reste la clé, et il en va de même pour l’organisation de masse de ce soutien au travers d’institutions populaires qui se reproduisent et mettent en œuvre des politiques révolutionnaires. Ce sont des processus similaires qui ont expliqué les victoires révolutionnaires à Cuba.
Le dilemme essentiel pour les USA maintenant est qu’une intervention massive précoce est souvent politiquement infaisable – en partie à cause de l’histoire des interventions états-uniennes dans le passé. Cela prend toujours davantage de temps de construire un consensus suffisant en faveur d’une intervention, tant à l’intérieur des USA qu’au niveau international. Il faut du temps pour préparer et accomplir soigneusement les manœuvres médiatiques et diplomatiques. Mais ce temps peut aussi jouer en faveur des révolutionnaires au pouvoir.
Ceux-ci doivent comprendre l’importance de la célérité et de la détermination pour permettre réellement aux masses appauvries de transformer leurs vies hors des règles des oligarchies historiques et contre celles-ci. Ce faisant, ils augmentent les risques et les coûts d’une intervention états-unienne potentielle. Dans ce sens très concret et pratique, c’est “l’implication du peuple” qui détient la clé de la victoire de la révolution bolivarienne au Venezuela. Le temps est aussi crucial pour permettre aux gouvernements révolutionnaires de trouver des alliés et un soutien international pour ce qu’ils font dans leur pays.
Des institutions par lesquelles le peuple participe aux processus de décision à la fois politique et économique sont cruciales. Il faut développer des coopératives ouvrières productrices de biens et de services afin de soutenir des conseils de citoyens au niveau de la gouvernance politique, et vice versa. C’est la base nécessaire d’un pouvoir réel de bas en haut. Tout mouvement dans cette direction renforce l’idée que l’on construit un nouveau monde. La croyance dans cette idée est elle-même une force matériel en faveur de la survie de la révolution
Même si les interventions menées par les USA parviennent à renverser Maduro, plus les Vénézuéliens s’organiseront sur les positions décrites ci-dessous, plus grande sera leur contribution à d’autres révolutions, présentes et futures, dans toute l’Amérique Latine et au-delà.
JULIA BUXTON Professeure de Politique Comparée à l’École de Politique Publique à l’Université d’Europe Centrale de Budapest, Hongrie.
Après avoir suivi le Venezuela pendant vingt ans, je suis quelque peu perdue quant à ce que signifie la Révolution Bolivarienne aujourd’hui. Elle patauge vaille que vaille de façon incohérente et ne constitue plus la vision grandiose de justice sociale, d’intégration régionale et de démocratie participative qu’elle offrait il y a 20 ans.
En théorie, Maduro dispose à présent d’un mandat de six ans après sa victoire aux élections présidentielles de 2018 et sa prestation de serment en janvier 2019. Mais le pays est paralysé par la situation de double pouvoir — dans la mesure où Juan Guaidó, le président d’opposition de l’Assemblée Nationale a déclaré la réélection de Maduro contraire à la constitution et s’est déclaré président par interim. Appuyé fortement – quoique maladroitement – par les USA, Guaidó est en mesure de défier Maduro depuis plus de deux mois, mais jusqu’ici n’a pas réussi à le remplacer. Entretemps, les sanctions états-uniennes, pétrolières et autres, portent des coups terribles au Venezuela, et exacerbent les souffrances existantes sans cependant déclencher des désertions dans l’armée ni des progrès significatifs dans les plans visant au changement de régime.
La survie de Maduro dépend de la persistance de la loyauté des forces armées, de l’unité dans les rangs du gouvernement, et de l’aide économique et technique continue de partenaires étrangères tels que la Russie la Chine, l’Inde, la Turquie et Cuba. Tous souhaiteront récolter les fruits de leur loyauté, et l’imprévisibilité de leur soutien à Maduro constitue une faille bien réelle.
Pendant ce temps, Maduro continuera à bénéficier du contrecoup nationaliste et des angoisses internationales alimentés par les déclarations inappropriées de hauts fonctionnaires états-uniens et de leurs menaces de guerre. Les divisions perpétuelles du mouvement d’opposition, et leur manque de stratégie, jouent également en faveur de Maduro. Mais survivre, ce n’est pas gouverner. Pour sauver au moins certaines des dernières conquêtes de la Révolution Bolivarienne, la seule issue est de négocier.
DARIO AZZELLINI Chargé de Cours à l’Université Cornell, auteur of “Communes and Workers’ Control in Venezuela: Building 21st Century Socialism from Below” (2017).
Si en disant “révolution bolivarienne” nous parlons du gouvernement vénézuélien, la réponse n’est pas simple. Nous pouvons affirmer que celui-ci à survécu à la crise politique et économique mieux et plus longtemps que ne l’avaient espéré tous ses ennemis. Outre la chute des prix pétroliers et les propres erreurs du gouvernement, une autre cause de la crise actuelle est la pression internationale sur le Venezuela, qui va de boycotts économiques, de sanctions financières et d’une confiscation illégale de milliards de dollars en dépôt dans des banques internationales, jusqu’à des actes de sabotage perpétrés par des mercenaires et des cellules terroristes.
Au cours des 20 dernières années, tous les efforts des USA, de l’opposition vénézuélienne, de certains pays de l’UE et de l’extrême-droite latino-américaine pour arriver à un changement de régime au Venezuela ont échoué à de nombreuses reprises. La raison principale de cet échec et qu’ils ne comprennent pas ce qu’est réellement la révolution bolivarienne : un véritable mouvement et sentiment de masse vénézuélien, latino-américain et régionaliste, un espoir et une véritable utopie, inscrits profondément dans l’expérience vécue du peuple vénézuélien, des pauvres des villes, de la population rurale, des Afro-Vénézuéliens et des femmes.
C’est le processus de construction d’une société socialiste basée sur l’auto-détermination, ancré sur un système de conseils de bas en haut. Il combine des expériences communales et coopératives historiques indigènes et afro-descendantes avec différentes idées socialistes et communistes hétérodoxes, ainsi qu’avec des concepts de pouvoir populaire authentiquement latino-américains. Il s’exprime dans les conseils communaux et les communes, les initiatives visant le contrôle ouvrier, l’établissement de coopératives, le développement endogène et l’agro-écologie.
Si c’est de cela que nous parlons quand nous utilisons les mots “révolution bolivarienne,” alors il n’y a aucun doute qu’elle survivra à la crise actuelle. La relation entre les mouvements de base qui cherchent à construire un “état communal” — de la forme future idéale de l’état, selon l’ancien président Hugo Chávez — et le gouvernement a toujours oscillé entre conflit et coopération.
Les dernières années du gouvernement de Chávez et les premières années de celui de Maduro ont été marquées par des conflits croissants entre pouvoir constitué et pouvoir constituant. Ce dernier, représenté par les divers mouvements qui aspirent à un socialisme communale et coopératif, s’est intensifié, en occupant et en prenant possession de terre et d’industries, en exigeant le contrôle ouvrier dans les entreprises d’état, ainsi que plus de pouvoir pour le peuple.
Les efforts accrus des USA et de la droite vénézuélienne en faveur d’un changement de régime ont ramené la plupart de ces mouvements dans le sillage du gouvernement de Maduro, afin de défendre leurs droits et la possibilité de choisir leur propre destin.
GEORGE CICCARIELLO-MAHER Auteur de “La révolution au Venezuela – une histoire populaire” (“We Created Chávez: People’s History of the Venezuelan Revolution”) (2013 – 2016 pour la traduction française), “Building the Commune: Radical Democracy in Venezuela” (2016), et “Decolonizing Dialectics” (2017).
La Révolution Bolivarienne a débuté bien avant Hugo Chávez. Construite au milieu des échecs et des contradictions de la lutte armée des années 1960 et 1970 et de l’organisation communautaire et de l’auto-défense armée des années 1980 et 1990, elle est restée pendant des décennies une force souterraine consacrée à repenser la voie vers un nouveau type de socialisme imprégné d’une forme plus radicale de démocratie de base. Cela ne va pas s’en aller.
Mais la crise économique, déjà brutale aujourd’hui, qui secoue le Venezuela va s’empirer à court terme. Les sanctions imposées en 2017 par le régime de Trump ont rendu presqu’impossibles les plus élémentaires des transactions financières internationales. Le blocus pétrolier et la nouvelle vague de sanctions imposées au cours des derniers mois revient à un acte de guerre ouverte contre le peuple vénézuélien. Le point de rupture n’est pas loin : c’est le pari de Trump et de l’opposition vénézuélienne — ils pensent que ça en vaut la peine. Mais la question pour la gauche révolutionnaire est la suivante: quand le point de rupture sera atteint, de quel côté se produira cette rupture ?
La Révolution Bolivarienne a déjà prouvé sa résilience, de façon surprenante, à la surprise des putschistes de 2002 mais aussi de ceux de 2019. Mais l’héritage bien réel du chavisme – la sécurité sociale, la démocratie radicale de base et le développement de la conscience chez des millions de vénézuéliens et vénézuéliennes – sera-t-il suffisant pour survivre à cette tempête ? Les mouvements révolutionnaires seront-ils capables de maîtriser la crise, par une espèce de stratégie du choc de gauche, et de redémarrer un processus révolutionnaire qui a vu son énergie asséchée et épuisée par des forces intérieures et extérieures ? Personne ne sait comment cela va tourner, et celui qui affirme connaître l’avenir vous ment.
Cependant, ce qui est clair, c’est que la seule voie radicale en avant passe par la Révolution, non via une opposition d’élite qui reviendrait en arrière brutalement dans l’histoire, mais pas non plus via l’immobilité bavarde des positions « ni-ni » qui dominent même les médias de gauche aujourd’hui. Dans ce processus, la position des communes de Venezuela sera décisive. Proliférant dans les régions rurales et urbaines, les communes s’affirment aujourd’hui comme des territoires libérés du règne du capitalisme et, malgré leur soutien pour Nicolás Maduro, libérés aussi de l’état.
Si l’opposition s’empare de l’état et s’attaque aux communes, elle devra faire face à une lutte de résistance qui mènera on ne sait où. Mais c’est une situation que les communes connaissent depuis longtemps : elles mènent la guerre sur deux fronts, à la fois contre l’opposition de droite et contre l’aile droite du chavisme. Une guerre pour construire un Venezuela diférent, une économie différente, un (non-)état différent. Une guère pour la libération du peuple, c’est-à-dire une guerre pour le communisme.
RAÚL ZIBECHI Chercheur spécialisé dans les mouvements sociaux en Amérique Latine, théoricien politique, journaliste et écrivain.
Tout d’abord, il n’y a pas eu de révolution de Venezuela. Pas au sens classique du terme, qui implique un changement de régime politique.
Ensuite, je pense que le processus bolivarien traverse deux grandes difficultés qui me font penser qu’il est en phase terminale : une crise interne de légitimité et une agression externe menée par les Etats-Unis.
Si la révolution cubaine a été capable de survivre au blocus, aux tentatives d’invasion et à de nombreuses autres formes d’agression, c’est parce qu’il y a une conviction forte de sa légitimité parmi la population, dont le soutien au régime et au gouvernement de Fidel Castro était indéfectible, en particulier pendant les premières années, qui ont été les plus difficiles. La révolution cubaine n’a pas survécu grâce au soutien de l’Union Soviétique. Ce soutien a été important, mais elle a survécu parce que le peuple cubain s’est toujours impliqué dans le processus, de manières nombreuses et variées.
Rien de cela ne se passe au Venezuela. La légitimité des autorités y est remise en question. Les bases traditionnelles de soutien du chavisme e sont érodées et une part substantielle de celles-ci s’oppose à présent au gouvernement de Nicolás Maduro. Le régime ne se maintient que par la crainte qui domine au sein des forces armées, qui sont soumises à un contrôle strict, ainsi que par l’existence de “collectifs” armés qui surveillent et répriment les protestations.
Une partie de la population sait qu’une victoire de l’opposition serait désastreuses pour les intérêts des classes populaires. Pour cette raison, ils préfèrent un gouvernement tel que le gouvernement actuel à un changement qui les mènerait au gouffre. Mais cette position s’affaibilit alors que la souffrance du peuple vénézuélien croît toujours davantage du fait de la situation économique désastreuse.
Le principal argument du gouvernement de Maduro government — à savoir que les problèmes qu’ils rencontrent sont le résultat de l’agression étrangère — est en dernière analyse insuffisant pour expliquer la crise actuelle, et la population le sait. Le régime ne peut se perpétuer que par une répression et un contrôle de la population de plus en plus importants.
GABRIEL HETLAND Professeur Associé, Etudes Latino-Américaines, des Caraïbes et des Latino-Etats-Uniens, Université d’Albany, SUNY.
Les réalisations de la Révolution Bolivarienne au Venezuela à son pic, en gros entre 2003 et 2013, sont impressionnantes. A cette époque, la pauvreté et l’inégalité se voyaient drastiquement réduites. Le Venezuela vivait un processus profond quoiqu’irrégulier d’émancipation populaire, accomplissant dans une certaine mesure le but de la constitution de 1999 de construire une “démocratie participative et citoyenne.”
Hugo Chávez a accompli ce qui aurait été impensable dans les années 1990s: arriver à ce que des millions de citoyens se reconnaissant fièrement comme socialistes, et réfléchissent de façon sérieuse et créative sur la façon de construire un monde au-delà du capitalisme. Au final, tout cela a été réalisé de manière démocratique, alors que Chávez et son parti gagnaient sans cesse des élections techniquement impeccables avec des marges importantes – parfois considérables.
Ces réalisations devaient être saluées à l’époque, et doivent encore être saluées aujourd’hui. Cependant, on ne peut pas nier que la crise qui saisit le Venezuela depuis 2014 a effacé ces conquêtes. Dans les cinq dernières années, l’économie du Venezuela s’est réduit de façon stupéfiante – de 50 pourcents. L’hyperinflation a enlevé toute valeur a la monnaie nationale. La pauvreté et la malnutrition se sont élevées à des niveaux choquants. On estime que 3 à 4 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays au cours de ces dernières années.
La gouvernement dirige de manière toujours plus autoritaire : en excluant des candidats d’opposition, en suspendant les élections qu’il craignait de perdre, et réprimant des protestations pacifiques (tout en effectuant également des actions légitimes et nécessaires pour mettre fin à la violence de l’opposition), en s’éloignant des mouvements populaire qui donnaient sa vitalité à la Révolution Bolivarienne, et même en poursuivant des dissidents de gauche, par exemple en bloquant le site web du chavisme critique aporrea.org.
Il est donc nécessaire de reconnaître que, même si elle a survécu, la Révolution Bolivarienne a été sérieusement malmenée et n’est plus que l’ombre d’elle-même. Outre l’incompétence criminelle du gouvernement, une cause en est le régime brutal de sanctions états-uniennes, et le soutiens des USA pour les factions d’extrême-droite les plus violentes de l’opposition.
Pourtant, la Révolution Bolivarienne n’est pas encore morte. Elle survit dans les espoirs de millions de Vénézuéliens que puisse être ravivé l’héritage positif de Chávez — de redistribution menée par l’état de d’émancipation populaire dans un processus de transformation ouvert et souvent controversé. S’il est impossible d’imaginer que cela se produise dans un contexte où se poursuivent les sanctions états-uniennes et les menaces de guerre, il est aussi impossible de l’imaginer sans des changements démocratiques fondamentaux.
Les mouvements populaires qui sont – et ont toujours été – le cœur palpitant du chavisme ont besoin d’espace pour respirer. Et nous devons reconnaître que ce n’est pas seulement les USA et l’opposition d’extrême-droite, mais aussi l’administration répugnante de Maduro, qui rendent cela impossible. Pour que la révolution bolivarienne survive, un changement est nécessaire – à travers un processus douloureux de négociations entre le gouvernement et l’opposition qui conduise à des élections libres et équitables.
CIRA PASCUAL MARQUINA Auteure et éditrice de venezuelanalysis.com, Professeur de Science Politique à l’Université Bolivarienne du Venezuela à Caracas, co-productrice et co-présentatrice du programme d’éducation marxiste “Escuela de Cuadros”.
C’est seulement en rompant avec l’état de choses actuel que nous pouvons ouvrir la voie à la poursuite de la Révolution Bolivarienne. Quand je dis ceci, je veux dire que la gauche du chavisme doit imposer un changement de cap radical, vers la gauche.
En gros, ce projet ne peut survivre à la crise multi-dimensionnelle actuelle, y compris l’agression impérialiste et l’inertie du gouvernement, que s’il y a un effort concerté et collectif visant l’organisation de la société en communes, comme Chavez l’avait déjà proposé en 2009.
La commune est la composante de base, politique et économique, de la transition vers le socialisme. Elle a des racines anciennes à la fois au Venezuela (dans le structures pré-coloniales et les cumbes) and dans la tradition de la gauche (la Commune de Paris, les soviets, la Commune de Chiliying, etc). La vocation de la commune est profondément participative, et implique une démocratie directe et un contrôle collectif de la production basé sur la propriété sociale. Tant la démocratie populaire que la propriété sociale sont des éléments clés pour briser le métabolisme du capital, qui est en pleine forme au Venezuela.
Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, le Venezuela est confronté à une crise multi-dimensionnelle. Le modèle distributif et réformiste qui a dominé la première décennie du Processus Bolivarien (basé sur une distribution multiclassiste de la rente, qui n’est possible que dans une période d’expansion économique) a commencé à montrer des signes clairs d’épuisement en 2014. Si l’on ajoute à cela une chute radicale des prix du pétrole et l’effondrement de la production (tant industrielle que pétrolière), ainsi que les sanctions criminelles états-uniennes mises en place à la mi-2017, le résultat est extrême.
Pendant plusieurs années après les premiers signes clairs d’épuisement, le gouvernement a fait traîner les choses, permettant que se développe une sorte de libéralisation spontanée de l’économie. Plus récemment, des politiques d’ajustement traditionnelles ont été mises en place. Celles-ci commencent à porter leurs fruits : l’économie commence à se « normaliser » … mais ce dont il s’agit ici, c’est d’une normalisation de l’économie en termes capitalistes. La normalisation, dans un pays du Tiers Monde, signifie nécessairement que les pauvres deviennent plus pauvres.
Des expériences extraordinaires de pouvoir populaire continuent à exister: celles-ci incluent les communes, mais aussi les coopératives de distribution alimentaires et des initiatives de travailleurs. De tels projets démontrent que — dans des circonstances extrêmes y compris de nouvelles formes d’agression impérialiste — la participation et la production collective peuvent fournir des solutions à des problèmes quotidiens de manière efficace tout en remplaçant les structures capitalistes.
Notre appel au monde extérieur est haut et fort : le Venezuela est une nation souveraine. Les USA et leurs alliés doivent arrêter immédiatement leur agression multiforme contre notre peuple et notre gouvernement démocratiquement élu !  Après tout, de mon point de vue, l’objectif principal de l’intervention états-unienne est d’effacer les objectifs d’émancipation de la Révolution Bolivarienne, y compris le projet communal.
venezuelanalysis / Traduction : Venesol