Au Venezuela, le suprémacisme blanc, une des clés du coup d’État

Le 23 janvier dernier, immédiatement après un coup de fil de Donald Trump, Juan Guaidó, jusque là président de l’Assemblée nationale du Venezuela, s’est autoproclamé président du pays. Sans passer par un vote. Quand vous êtes officiellement reconnu par Donald, pourquoi passer par une élection ?

Pardon ?

À l’aide de trois photos, je peux expliquer ce qui se passe au Venezuela.

En premier lieu, nous avons Juan Guaidó, autoproclamé (Trump-proclamé) président de la nation, avec sa femme et son enfant, sur une photo placée bien en évidence dans le New York Times.

Ensuite, la photo de groupe des membres du parti de Guaidó à l’Assemblée nationale. Blancs comme neige. 

Surtout lorsqu’on les compare à leurs opposants politiques sur la troisième photo, les membres du congrès qui appuient Nicolás Maduro, le président élu. Les supporteurs de Maduro sont presque tous de teint plus foncé.

Voici l’histoire du Venezuela en noir et blanc. L’histoire que vous ne lirez pas dans le New York Times ni dans nos autres médias officiels.

Le supposé soulèvement populaire de cette année est au fond un furieux retour du balancier des Vénézuéliens plus blancs et mieux nantis contre ceux qui les ont remplacés au pouvoir, les Mestizos (métis) pauvres.

Quatre siècles de suprématie blanche au Venezuela, au bénéfice de ceux qui se réclament d’ancêtres « européens », ont pris fin en 1998 au moment de l’élection gagnée par Hugo Chávez grâce à l’appui colossal de la majorité métisse. Ce renoncement à la suprématie se poursuit sous son successeur Maduro, dont il avait fait son dauphin.

Au cours des entrevues que j’ai faites pour la BBC avec Chávez au début de 2002, il rigolait en parlant de la fureur d’une classe dirigeante blanche se voyant tout d’un coup déposée par un homme à la peau foncée, si ostensiblement « Noir et Indien », une étiquette qu’il portait et soulignait fièrement.

Pourquoi les pauvres aimaient-ils Chávez ? (Et amour n’est pas un mot trop fort). Comme le mentionne la CIA de façon étonnement honnête dans son Fact book: « Les investissements sociaux au Venezuela durant l’administration Chávez ont réduit le taux de pauvreté de près de 50% en 1999 à environ 27% en 2011, augmenté le nombre d’inscriptions à l’école, réduit la mortalité infantile et des nouveau-nés de façon notable et ont amélioré l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires ».

Il faut souligner qu’ici, race et pauvreté sont encore plus liées qu’aux États-Unis.

Mais, au moment où Maduro amorçait son mandat, les cours du pétrole ont commencé à s’effondrer et les importants programmes sociaux payés avec l’argent du pétrole devaient maintenant être financés en empruntant et en imprimant de l’argent, provoquant une inflation débridée. La glissade économique ne pourrait pas être pire, au point où le rapporteur des Nations Unies pour le Venezuela la compare à un « état de siège médiéval ». L’administration Trump a privé le Venezuela des profits du pétrole provenant de son plus gros client : les États-Unis.

Guarimba-fashion

Économiquement, tout le monde a été frappé. Mais les comptes en banque de la classe aisée ont presque totalement perdu leur valeur. Alors, sachant que la majorité métisse n’élirait pas Guaidó, le « grand espoir blanc », l’homme blanc riche a tout simplement pris la rue, souvent armé. (Eh oui, les deux camps sont armés.)

J’ai déjà vu ce film. Aujourd’hui, quand je regarde les reportages qui font état de « manifestations monstres » en opposition à la supposée dictature du gouvernement de gauche du Venezuela, ça ressemble horriblement à ceux de 2002, la première fois que je me suis rendu à Caracas en tant que reporter pour la télévision de la BBC.

À l’époque, le New York Times, NPR, et d’autres parmi les principaux médias rapportaient de nombreuses marches de protestation contre le gouvernement Chávez et montraient des dizaines de milliers de Vénézuéliens demandant le départ de Chávez. Mais quand je suis allé joindre les protestataires dans la rue avec mon équipe de tournage de la BBC, on voyait clairement qu’ils provenaient de la minorité à la peau plus claire. Ils étaient bien nantis aussi, et ils voulaient qu’on le remarque. Plusieurs femmes manifestaient en talons hauts, les hommes faisaient le paon dans leurs complets; ils posaient fièrement dans l’uniforme de leur classe privilégiée.

Les chavistes, eux, portaient le t-shirt patriotique jaune, bleu et rouge, des espadrilles et des jeans.

Il était question de race autant que de philosophie politique. Alors que je marchais aux côtés des opposants à Chávez ils scandaient « Chávez, le singe! » et d’autres slogans pires encore.

Nombreux sont ceux aux États-Unis qui n’ont jamais entendu parler de guerre raciale au Venezuela (et guerre est le bon mot), tout comme la presse aux États-Unis ne reconnaît pas son propre biais racial. En 2002, comme aujourd’hui, les manifestations monstres des Vénézuéliens les plus blancs ont été présentées comme preuve de la grande impopularité de Chávez.

Pourtant, le lendemain de chacune des marches anti-Chávez, j’étais témoin, et je filmais des manifestations d’appui à Chávez qui inondaient Caracas d’un océan de près d’un demi-million de personnes, des métis, très pauvres pour l’immense majorité, auxquels la presse états-unienne n’accordait que peu, ou pas d’attention.

Et le biais perdure. Le New York Times n’a même pas publié une seule photo des rassemblements en appui à Maduro de la semaine dernière. Mais, certaines photos et reportages difficiles à trouver, réalisés par des collègues sur le terrain, montrent que les manifestations des chavistes sont plus grosses, qu’une multitude de gens y prennent part, dans plusieurs villes, pas seulement dans les quartiers riches de Caracas.

Pourquoi les pauvres manifestent-ils en appui à Maduro ? Malgré qu’elle souffre aujourd’hui, la majorité métisse ne retournera pas à l’apartheid de facto de l’époque pré-Chávez.

Il faut se rappeler que ce n’est pas la première fois que le gouvernement des États-Unis tente de renverser le gouvernement élu du Venezuela.

Sous George W. Bush en 2002, le Département d’État a encouragé un coup d’État. Les conspirateurs ont enlevé Chávez et l’ont retenu en otage. À la tête du coup d’État se trouvait un chef de file de l’industrie pétrolière à la tête de la Chambre de commerce, Pedro Carmona, qui venait de prendre le parlement national, et, tout comme Guaidó aujourd’hui, s’est autoproclamé président. Carmona était fier de me parler de son chic bal inaugural tenu par la crème de la nation et auquel avait même assisté l’ambassadeur de Bush.

Mais le coup Bush/Carmona a fait long feu quand un million de Vénézuéliens à la peau plus foncée ont inondé la capitale et ont forcé les comploteurs à remettre leur héros Chávez, supposément si impopulaire, en place au palais présidentiel Miraflores. Le « président » Carmona a alors quitté le pays.

Aujourd’hui, les partisans de Guaidó, tout comme ceux de Carmona, savent qu’ils ne peuvent pas gagner une élection à cause de l’appui généralisé de la majorité métisse récemment arrivée au pouvoir. Guaidó a donc tout simplement fait une croix sur l’idée même de tenir une élection, remplaçant la course électorale par la reconnaissance de Trump et autres alliés. Reconnaissance que les Vénézuéliens ne lui accorderaient pas.

Quand je vois les images et que j’entends les slogans des manifestants anti-chavistes aujourd’hui, je me rappelle de ce que j’ai vu lors d’un rassemblement pro-Trump en novembre dernier à Macon en Géorgie.

Le président est descendu d’Air Force One pour dire à une foule – composée en bonne partie de suprémacistes blancs – qu’elle devait reprendre son pays des mains de ceux qui envahissent la frontière. Trump les a prévenus de se méfier de Stacey Abrams, candidate au poste de gouverneur, une noire, car elle allait « transformer la Géorgie en Venezuela ».

J’imagine que Trump ne faisait pas allusion au programme de Mme Abrams qui propose d’instaurer un système de santé universel en Géorgie, comme l’a fait Chávez au Venezuela.

Les médias nationaux sont prompts à condamner les démonstrations de haine raciale lors des rassemblements en faveur de Trump, mais je n’ai pas encore eu l’occasion d’entendre ou de lire dans les médias des États-Unis ce qu’on peut lire sur ces trois photos: Des blancs qui se soulèvent pour reprendre leur pays.

Prenez note que le putsch mené au Venezuela par une minorité jouissant de relations au niveau international, obéit à un plan visant à changer le régime conçu par le néoconservateur John Bolton, le conseiller à la Sécurité nationale de Trump, qui déclare ouvertement qu’il s’agit d’un plan pour contrôler le Venezuela et son pétrole. Eh oui ! Le pétrole. C’est toujours pour le pétrole. Et le Venezuela en a d’immenses réserves sur lesquelles faire main basse. Les plus grandes du monde.

Les gens ignorent que les frères Koch possèdent d’immenses raffineries, parmi les plus grosses du monde, au milieu des champs pétrolifères texans du Golfe du Mexique. Mais elles ne peuvent pas raffiner le pétrole du Texas car il n’est pas assez lourd et pas assez sale. Alors, la plus grande part de leur pétrole provient du Venezuela, un des seuls endroits où l’on trouve ce pétrole très lourd.

En temps normal, ça n’aurait pas eu d’importance, mais comme il savait qu’ils devaient utiliser le pétrole du Venezuela, Chávez, qui était un homme vraiment brillant, tenait les frères Koch par les cojones (couilles) et exigeait d’eux qu’ils payent une surprime pour le pétrole. Les Koch en sont devenus fous : Leurs raffineries perdaient de l’argent à cause du prix du pétrole.

Ils avaient donc deux possibilités. Acheter du pétrole des sables bitumineux du Canada, acheminé par le pipeline Keystone XL, mais les délais étaient beaucoup trop longs. Donc, dans un premier temps, il fallait que Trump accède à la présidence pour surmonter toutes les objections environnementales et faire approuver le passage du pipeline. Mais le pipeline n’est toujours pas là ! Alors que faire ?

Mieux vaut renverser le gouvernement du Venezuela avec l’aide d’un certain Guaidó qui a dit, et je cite : « Je vais ouvrir les champs de pétrole vénézuéliens aux entreprises américaines ».

Il faut savoir qu’Exxon avait été pratiquement expulsée du pays. Elle a depuis entrepris des poursuites contre le Venezuela. Guaidó a dit qu’il allait dédommager Exxon et restaurer son contrôle sur les champs pétroliers.

Voilà de quoi il est question. Il est question de pétrole.

Mais qui est ce Juan Guaidó que Trump a reconnu comme président ? Il ne s’agit pas de quelqu’un qui dit : « On m’a volé l’élection ». Il ne s’est même jamais présenté à la présidence. C’est seulement un homme blanc de 35 ans. Et c’est là le cœur de l’affaire. Ça plaît à Trump. Il parle un bon anglais, il a fréquenté les think tanks de droite de Washington, est allé à l’université George Washington. C’est un homme blanc, riche. Et ça, c’est très, très important.

Dans une nation de Mestizos, composée à 70% de Mestizos, donc de gens, comme me l’a dit Chávez, qui sont une combinaison de « Negro e Indio ». Noir et Autochtone, voilà la majorité du peuple du Venezuela. Mais ils ont déniché un type blanc pour le diriger.

par Greg Palast

Pour lire les articles originaux: gregpalast / Traduction : Louis Bourgea, l’aut’journal.