Entretien avec Jesús Osorio

Porte-parole de la Plateforme de Lutte Paysanne (Plataforma de Lucha Campesina) : « Nous sommes confrontés à une politique systématique de harcèlement des paysans ».

Plus de 100 paysans et paysannes de différentes régions du pays occupent le siège principal de l’Institut national des terres (INTI) à Caracas. Cette occupation qui a commencé le 26 juin a pour objectif de dénoncer une série de situations irrégulières dans l’attribution des terres productives dans différentes régions.

Dans le cadre de cette manifestation, nous avons interviewé le leader paysan et porte-parole de la Plate-forme de Lutte Paysanne, Jesus Osorio, avec qui nous avons discuté en profondeur certains aspects fondamentaux pour comprendre l’état actuel de la lutte pour la terre au Venezuela et la dénonciation qu’ils font du retour des grand propriétaires terriens dans ce pays.

Quelle est la situation foncière actuelle au Venezuela ? Terres et hommes libres ?

Pour parler de la situation actuelle des terres dans le pays, Jesús Osorio évoque un avant et un après dans le processus bolivarien. En premier lieu, ce qu’il considère comme une « avancée révolutionnaire » très significative vers un pays libre des grand propriétaires terriens et potentiellement agro-productif, promue par le Président Chávez et comptant sur des institutions telles que le Ministère de l’agriculture et des terres et l’INTI comme principaux acteurs de cette politique.

Osorio insiste sur le fait que le cadre juridique vénézuélien prévoit que la terre appartient à ceux qui la travaillent. Et au-delà d’un simple slogan, « la loi stipule clairement que toutes les terres improductives et en jachère doivent être rendues au paysan, et c’est ce que Chávez a réalisé ». Les critiques les plus défavorables de cette politique, et ceux qui en ont été affectés, principalement les grands propriétaires fonciers, l’ont qualifiée de populiste, affirmant que « le Président avait donné la terre aux paysans de manière disproportionnée».

Selon Osorio, ce processus prend un tournant, « la mort du président Chavez suscite une réaction qui a contrecarré toute cette avancée révolutionnaire ». « Nous avons dénoncé comment, l’administration de José Ávila Bello, devant l’INTI, d’une manière légère, inconsciente et indolente, a mis en place un mécanisme de succession des droits de propriété qui a reconnu la propriété foncière comme propriété privée ».

Les titres de succession de propriété est une disposition visant à justifier la continuité de la possession de la terre. Cette disposition oblige à démontrer cette succession sans interruption depuis 1848, et a été qualifiée d’instrument contrevenant au droit à la propriété privée des grands propriétaires fonciers, en faveur du mouvement paysan.

Eliezer Otaiza, alors président de l’INTi, en 2005, a expliqué que la loi des Ejidos et Baldíos (des terrains communaux et en friche) de 1848 marque la date à partir de laquelle « le recensement et l’enregistrement de toutes les terres, avec toute la documentation et toute la certification, qui sont venues des colonies pour les enregistrer sous la République » [1]. C’est pourquoi les titres de successions se réfèrent à ce recensement et à cet enregistrement.

Selon Osorio, l’administration d’Ávila Bello, s’abritant derrière un vide juridique, a entraîné une hausse notoire dans l’attribution des titres de successions, ce qui a entraîné une politique systématique de harcèlement des paysans afin de les déposséder des terres remises sous l’administration du président Chávez.

« Il s’agit de personnes ou de groupes qui tentent d’inverser les bénéfices obtenus dans le cadre de la Révolution bolivarienne ».

Il souligne que le mouvement paysan exige que les institutions de l’État assurent la continuité de la politique d’attribution de la terre à ceux qui la travaillent et produisent, en normalisant et en régularisant le régime foncier réel.

L’émergence de l’Admirable Marche paysanne

Dans le contexte de la Marche paysanne admirable de 2018, Jesús Osorio commente que le mouvement paysan « avait fait part avec inquiétude de la façon dont la terre avait été récupérée par de grands propriétaires terriens, sans la moindre retenue ».

La Marche Admirable a cherché à mettre en garde contre le risque pour la sécurité alimentaire que le retour des grand propriétaires terriens représente pour le peuple vénézuélien. À cette fin, le Président a été informé que les politiques d’État du Ministère de l’agriculture et des terres n’étaient pas conformes aux besoins ni à la réalité du pays, car elles prétendaient suggérer au chef de l’État que le financement des petits producteurs était une dépense publique.

Osorio fait valoir que le Venezuela est reconnu internationalement, aussi par la FAO, pour être devenu, sous la direction du gouvernement révolutionnaire, l’un des pays ayant la plus grande sécurité agroalimentaire. Un fait qu’il attribue précisément à la participation massive de différents acteurs dans la production et le travail de la terre, y compris les petits et moyens producteurs, qui ont bénéficié d’un investissement important de l’État dans la production agricole.

« La politique d’investissement dans les campagnes se poursuit, mais les bénéficiaires des grands investissements sont aujourd’hui les grands groupes économiques, qui se voient même restituer les terres précédemment attribuées aux paysans ».

Les paysans qui produisent à petite échelle, par contre, parviennent à peine à recevoir de petits quotas de ce financement public, qui arrivent généralement au mauvais moment, puisque la plupart des petits maraîchers doivent semer entre la 2e semaine d’avril et la 2e semaine de mai. Tout retard dans cette période les empêche de respecter les niveaux de production prévus.

Dans le cadre du plan national d’ensemencement, pour la production à petite échelle, un accord a été conclu sur 12.000 hectares « qui ont été réduits à 4.315 hectares », dit Osorio, et ils n’ont pas encore pu se procurer les engrais nécessaires à leur production.

Pour le porte-parole des paysans cela conduira certainement à l’échec des projections prévues dans le rendement du maïs, ce qui pourrait être interprété comme une stratégie de certains acteurs au sein des institutions de l’État pour donner une mauvaise image des paysans, montrant qu’il sont improductifs, ce qui servirait d’argument pour soutenir le retour des terres aux grands propriétaires fonciers.

La loi foncière et la loi sur les semences, deux boucliers attaqués par l’État lui-même

Selon Jesus Osorio, il n’y a jamais eu de mesures pour prévenir la menace actuelle qui pèse sur l’accès à la nourriture au Venezuela. La Loi sur les Semences garantissait l’accès aux semences pour la production agricole. Cependant, cet instrument juridique a été systématiquement ignoré et la situation actuelle montre que les importations de semences ont augmenté, notamment en provenance de Colombie.

« Nous sommes confrontés aux conséquences de mauvaises politiques de gestion de la productivité des campagnes », dit-il.

La Loi des Terres, en revanche, était une attaque frontale du président Chávez contre les grandes puissances économiques et, selon Osorio, c’est ce qui « finit par compromettre Chávez ».

Selon Osorio cet instrument permettrait d’atteindre un équilibre démographique et productif entre les centres urbains et ruraux, en favorisant une répartition plus juste et plus équitable des ressources publiques parmi la population, ainsi que la transformation de la situation de la possession de grandes quantités de terres par une seule personne, avec des taux de productivité très bas.

Pour le dirigeant paysan, ce groupe économique touché par la loi foncière, de concert avec les représentants de l’État disposés à coopérer dans une optique réformiste, a créé une stratégie qui a été rapidement mise en œuvre après la mort de Chávez pour démanteler les progrès réalisés pendant la révolution bolivarienne et remettre aux mains des grands propriétaires terriens d’importantes superficies qui avaient été attribuées aux paysans. C’est la « restauration du paécisme », dit Osorio (en référence au gouvernement d’oligarques conservateurs dirigé de 1830 à 1848 par le général José Antonio Páez. ndt)

« C’est de la responsabilité des forces qui font partie du pouvoir constitué et qui, au-delà des agressions extérieures subies par la nation, contribuent à la gravité de la situation dans le pays en termes d’accès à la nourriture et en général de l’économie et de la productivité nationale », a-t-il souligné.

L’importation croissante de semences, qui, selon Osorio, a été une conséquence directe de la non-application de la loi sur les semences, est un autre aspect clé de la restauration du latifundisme.

Il souligne également que les campagnes ne reçoivent pas du gouvernement la même attention que les zones urbaines, à travers la mise en œuvre de programmes de protection sociale, qui semblent servir de stratégies électorales pour manipuler les votes des grands centres urbains, alors que les paysans sont sans assistance dans les zones rurales.

La Plate-forme de Lutte Paysanne et la situation de Los Tramojos

Le 18 juin, un groupe de 42 paysans appartenant à la Plataforma de Luchas Campesinas a entrepris le sauvetage de Los Tramojos (dans l’État de Guárico), dont plus de 50 familles avaient été arbitrairement expulsées, alors que la terre leur avait été légitimement attribuée en 2010 par le Président Hugo Chávez[2].

Cette action a fini par être réprimée par les forces de sécurité de l’État, les familles ont de nouveau été expulsées par intimidation, les porte-paroles populaires ont été dépouillés de leur matériel et Osorio a été détenu irrégulièrement (et libéré par la suite).

« Quand les armes sont utilisées contre le peuple, suite aux ordres d’une personne qui détient l’autorité, il y a dictature… », dit Osorio au sujet des actions de la FAES, qui auraient suivi les instructions du gouverneur de l’État Portuguesa, dans l’expulsion arbitraire des familles paysannes de Los Tramojos.

Les expulsions arbitraires, la dépossession de la terre, sont précisément les conséquences de la restauration systématique du latifundisme.

Osorio admet que l’action pour récupérer la propriété Los Tramojos avait également pour but de rendre visible la situation grave du retour de grand propriétaires terriens au Venezuela.

Le porte-parole de la plate-forme a indiqué que « ….une propriété de plus de 4 mille hectares, exploités par 43 familles, produisait environ 4800 bovins, tandis qu’à présent que la propriété a été restituée à un grand propriétaire terrien la même quantité de terre produit à peine 300 bovins ».

Osorio avertit la Plate-forme que certains fonctionnaires tentent d’acheter les porte-parole du mouvement paysan. Apparemment, certains fonctionnaires de l’INTI seraient prêts à lui offrir 70 000 $ en échange de l’abandon de la revendication de Los Tramojos.

Le gouvernement vénézuélien et la logique latifundiaire

Au milieu de notre conversation avec Osorio, la directrice de la Fondation des terres fertiles du ministère du Pouvoir populaire pour l’agriculture et les terres, Gilda Rebeca Díaz de Castro, épouse de l’actuel ministre de l’agriculture et des terres, Wilmar Castro Soteldo, qui est l’oncle du président de l’INTI, Luis Fernando Soteldo, vient aussi lui parler. La relation familiale est évidente, et n’est pas un détail mineur lorsqu’on discute d’une question telle que celle des grands propriétaires terriens et les relations de pouvoir et de lutte des classes qu’elle exprime dans la réalité vénézuélienne, ainsi que le rôle de l’État comme acteur qui, selon les dénonciations du mouvement paysan, favorise les intérêts des groupes du pouvoir au détriment des paysans.

L’objectif principal de la Fondation Tierra Fértil est précisément d’apporter assistance et soutien aux paysans vénézuéliens et à leurs familles à travers des programmes d’assistance sociale dans les centres d’éducation pour les jeunes, entre autres. Depuis septembre 2018, elle a son siège dans les locaux de l’INTi.

Sa directrice, Gilda Rebeca Díaz de Castro, s’est entretenue avec Osorio, exprimant son inquiétude au sujet de l’occupation de terrains de l’INTi par des familles paysannes, et faisant valoir que si les revendications des paysans concernaient des terres privées, l’intervention des institutions de l’Etat ne seraient pas justifiées.

Au cours de cette conversation Osorio explique à Díaz de Castro, comme exemple de ses dénonciations, la situation actuelle du financement de grandes constructions de silos dans l’État de Portuguesa – gouverné entre 2008 et 2016 par son mari – une politique publique qui bénéficie aux grands investisseurs et entreprises, au détriment des petits agriculteurs qui vendent leur production à bas prix, tandis que ceux qui peuvent la stocker dans de meilleures conditions vendent le produit à un prix beaucoup plus élevé, réalisant des profits considérables grâce au rôle des intermédiaires qui tirent profit du financement public. Une relation avantageuse et inégale qui semble être facilitée par la logique interne de l’État et les alliances avec le secteur privé.

La directrice de Tierra Fértil répond aux propos d’Osorio en disant qu’elle ne peut pas répondre à une situation qu’elle ne connaît pas.

La lutte pour la terre et les implications environnementales

Nous avons également parlé avec Jesús Osorio des implications environnementales et éco-politiques de la lutte paysanne pour la terre au Venezuela, en énumérant quelques cas dans lesquels le conflit pour la propriété de la terre a également des impacts environnementaux. La logique extractiviste apparaît comme un élément commun dans tous les cas.

Il explique que la succession des titres de propriété a également servi à favoriser les grandes entreprises ou les sociétés dans le cadre d’une économie portuaire aux agendas extractivistes ou, comme il dit l’avoir entendu appeler, d’une économie portuaire sèche, telle que l’abattage d’arbres sur les rives des criques qui a des impacts négatifs énormes sur l’environnement.

« La scierie El Arca, l’agroforesterie El Arca, El Bucal, La Ceiba, Suruguapo, dans l’État de Portuguesa, a ainsi développé une plantation de teck qui a détruit les vallées d’Ajate et Corozal, sans que les institutions compétentes s’en occupent, ni qu’une étude d’impact environnemental n’ait été présentée. Il y a eu là un écocide sur plus de 1 436 hectares, dans des sols de type I et II. Après avoir extrait le bois, on a procédé à la plantation du teck à seulement 4 mètres des bords des ravins ».

« Dans le cas de Cacho e’ Venao, (sur les rives du fleuve Portuguesa, municipalité de Santa Rosalía, secteur La Florida), les paysans sont accusés de dommages environnementaux, mais ceux qui abattent les samans (arbres à pluie ou bois noir d’Haïti. ndt) sont les propriétaires de la ferme, qui obtiennent les autorisations, et le pouvoir constitué le leur permet, ils sont les propriétaires » , dit Osorio.

« À Yaracuy, dit Osorio, l’extraction de matériaux pour les travaux de génie civil cause des dommages environnementaux si importants que cela devient un processus irréversible au pied de la montagne. Cela aussi doit être signalé ».

Il semble que ce qui compte n’est pas la terre mais ce qui est sur la terre, dénonce Osorio, dans quoi s’imbrique la question environnementale avec les logiques de corruption qui encadrent l’extractivisme au Venezuela et qui relient les acteurs du secteur public, privé, civil et militaire, national et international.

Quand Osorio dénonce certains fonctionnaires, agissant de manière corrompue et dépravée, divisent le territoire national en parcelles, ses paroles nous renvoient à une logique profonde du féodalisme qui travaille en alliance avec le grand propriétaire terrien pour obtenir le contrôle des ressources et du territoire.

Où marche le mouvement paysan ?

Osorio avertit que l’avancée des grand propriétaires terriens au Venezuela est comme la progression d’un serpent venimeux, « on ne le voit pas, mais sa morsure, une fois faite, est mortelle ».

Parmi les principaux obstacles rencontrés par le mouvement paysan au Venezuela, il évoque en premier lieu, de la même manière que la délimitation du territoire indigène, la délimitation et la récupération du territoire paysan qui regroupe les producteurs de moins de 10 hectares, car « désormais nous devenons des monocultivateurs », et supervise la restitution des terres à ceux qui les travaillent.

Il évoque ensuite la nécessité d’un soutien adéquat à la production, par le financement d’une politique d’État appropriée pour la production paysanne.

Il est également nécessaire de parvenir à un développement de la paysannerie avec une sécurité pour la production et le transport des semences, et que la criminalisation des paysans cesse. En ce sens, il dénonce le fait que les organismes de sécurité de l’Etat favorisent les grands producteurs tant pour ce qui concerne la sécurité que dans le traitement des dénonciations, parfois contre les paysans eux-mêmes.

Pour Osorio, dans la crise économique actuelle, il est devenu évident que c’est la petite paysannerie, menacée dans son accès à la nourriture, qui produit pour approvisionner le peuple vénézuélien. Si les petits paysans continuent à être attaqués, l’accès à la nourriture en sera affecté, ce qui pourrait être une stratégie afin de générer une implosion sociale dans le pays.

Le dirigeant rappelle que la Plate-forme de lutte paysanne appelle à l’unité nationale du mouvement paysan, sans distinction politique. L’unité des peuples d’Amérique latine est la boussole de ce mouvement, afin d’atteindre une grande masse de paysans producteurs qui, par des accords avec l’État, peuvent approvisionner le pays, « du champ à la casserole », éliminant les intermédiaires qui, dans la chaîne de distribution alimentaire, gardent la plus grande part des profits.

« Nous considérons que nous sommes un mouvement différent. C’est ce que les paysans ont à dire. Et je sais qu’avec le temps, ils viendront défendre ce projet parce que nous avons une conscience nationaliste et révolutionnaire ».

Observatoire d’écologie politique du Venezuela

——————————–

1] Les Tramojos sont des terres de l’État vénézuélien qui ont été remises par le commandant Hugo Chávez à plusieurs familles paysannes en 2010. Pendant le mandat de José Ávila à la présidence d’INTI, en 2016, un homme d’affaires nommé José Elías Chirimelli a reçu les titres de propriété et, avec les forces de sécurité de l’État, a procédé à l’expulsion musclée des paysans.

2] Après que le président de la République, Hugo Chávez, eut promulgué le décret n°3.408, le 10 janvier 2005, dans le cadre de la réorganisation de la propriété et de l’utilisation des terres à vocation agricole, le conseil d’administration de l’INTI a convenu de reconnaître les droits des bénéficiaires et de leurs descendants sur les terres communales en raison de l’affectation de toutes les terres publiques ou privées à vocation agroalimentaire et la nécessité de résoudre et éliminer les facteurs préjudiciables aux milieux sociaux, environnementaux et culturels des terrains en friche.

Source : ecopolitica / Traduction : Venesol