Où allons-nous ? Que faire ?

« Où allons-nous? que faire? » sont les questions que nous nous posons le plus en ces temps de crise, d’incertitude, d’angoisse face à notre propre destin et à celui du pays. Pour ceux d’entre nous qui sont préoccupés par l’engagement de rendre l’humanité plus juste et qui font partie du mouvement historique bolivarien, l’image actuelle du pays devrait nous appeler à un sérieux effort de débat et de réflexion pour chercher des réponses dans une perspective transformatrice afin de trouver un horizon réel et possible pour surmonter la crise.

Pour ce faire, il s’agit de faire preuve d’une grande lucidité au moment de diagnostiquer la situation. Éviter une attitude inquisitrice tout autant que des postures évasives et négationnistes de la réalité. Seule la vérité nous libérera, pourrions-nous dire en paraphrasant la Bible. On peut être critique et loyal en même temps. Bien plus, d’un point de vue éthique, pour être loyal, il faut d’abord être critique. De même, on peut être patriotique et irrévérencieux ; il n’y a pas, comme le disent les marxistes accomplis, de contradiction antagoniste.

Il est indéniable que de toute notre histoire républicaine nous connaissons aujourd’hui la crise la plus profonde et la plus dévastatrice des conditions de vie de la majorité et ce pour de multiples raisons. L’agression étrangère en est une, le plan systématique et continu de sabotage, de déstabilisation, de conspirations permanentes, a sans aucun doute affecté et affecte dans une large mesure les plans et les politiques du gouvernement et de l’État vénézuélien. Nous savions tous qu’à partir du moment même où ce processus s’est déclaré nationaliste, populaire et démocratique, dans une logique qui ne correspond pas à la logique libérale, le pouvoir économique et politique étasunien allait commencer l’attaque. Non seulement cette attaque n’a pas cessé, mais elle s’est amplifiée jusqu’à être une guerre réelle et non conventionnelle qui cherche à saper les capacités économiques, politiques, défensives, psychologiques, symboliques de l’État afin de le subordonner aux intérêts de la puissance financière et énergétique nord-américaine.

Il est également vrai que l’épuisement du modèle extractiviste centré sur la seule production pétrolière ajoute un élément clé qui influence de manière significative la composante économique de la crise. Une économie soumise aux changements des cycles économiques que domine la demande du marché, surtout à une époque où le capitalisme évolue de manière très instable en raison de ses propres contradictions, est inévitablement affectée par les augmentations ou diminutions des prix de sa principale source de revenus. Le modèle de la rente pétrolière a configuré non seulement un modèle économique mais aussi un modèle d’Etat, une manière de faire de la politique, du clientélisme, une élite économique sans vision de développement de la production nationale et aussi une culture sociale très marquée par le paternalisme. N’avoir pas réussi à concentrer les énergies capables de changer radicalement cette situation a peut-être été le plus grand échec de la révolution bolivarienne. Même si c’était une proposition, un objectif stratégique, si c’était dans le discours, dans les programmes, dans le plan de la patrie. Que s’est-il donc passé ? C’est une question clé. Pourquoi n’avons-nous pas réussi à modifier le modèle économique rentier et avec lui tout son poids, ses dérapages politiques, sociaux et culturels ?

Cela nous amène inévitablement à la nécessité de réaliser un bilan complet de ces vingt années de révolution. La construction d’une solution qui transcendera la crise ne sera pas possible sans cet exercice. La crise de la révolution bolivarienne, ses limites, ses succès et ses échecs, ses contradictions internes, doivent être placés dans le cadre du débat comme un facteur ou une variable clé du moment complexe et difficile que vit le pays. Reconnaître que la révolution vit une crise organique, une crise de ses impulsions transformatrices, n’est pas le problème, mais quelles sont les causes de cette crise révolutionnaire, non pas selon le vieux concept marxiste, mais selon la perspective d’un projet de pays qui a perdu la capacité de se présenter comme une alternative pour la majorité. Non pas parce qu’elle ne le serait pas théoriquement ou programmatiquement, ou même stratégiquement, mais parce que ce n’est pas la réalité. Que ce soit à cause d’erreurs ou suite à l’efficacité de la campagne de guerre psychologique et communicationnelle, l’ennemi a remporté la bataille de la perception.

Dans l’appréciation de la situation, ignorer la grave crise symbolique et les significations de la proposition socialiste pour le sens commun de la majorité serait de ne pas avoir les pieds sur terre.  Nous traversons une crise profonde qui s’exprime comme une crise éthique, une crise de leadership, une crise de crédibilité, une crise de vérité, une crise de politique de l’action de la révoulution pour le bien commun.  La crise prépondérante, celle de la signification de la révolution bolivarienne, est le défi le plus complexe auquel nous sommes confrontés pour soutenir l’objectif de transformation, de démocratisation et de souveraineté de ce projet. La lutte contre l’interventionnisme américain, contre le blocus commercial et financier criminel, contre la menace de guerre, doit nous unir, sans hésitation, mais il est également nécessaire de progresser dans la direction annoncée pour surmonter la crise interne du projet chaviste. Où est passé le dialogue pour le changement et la rectification ? Où en est le changement de cabinet ? Où vont les milliers et les milliards annoncés pour une activité productive, pour une relance des communes et quels sont les résultats ?

Le pays est dans les limbes, dans une zone de non-viabilité en tant que pays, autant du point de vue capitaliste que de l’horizon socialiste. Entre-temps, le drame social de la majorité devient insoutenable. Il est urgent de construire une solution qui permettra de surmonter la crise, une solution réaliste qui ne signifie pas renoncer à nos objectifs historiques, mais plutôt de placer ces objectifs dans un horizon réel, possible à partir du réalisme révolutionnaire et qui soit le résultat d’un large débat avec l’ensemble du pays. Qu’est-ce qui est possible ou impossible ? Quelles tâches et quels objectifs devons-nous approfondir et qu’avons-nous reporter ou redéfinir ? Comment affronter les grands problèmes du pays, la corruption qui est un des plus sérieux, par exemple ?

Que faire dès lors ? Comment pouvons-nous avancer dans une solution qui permettra de surmonter la crise ? Comment redonner à la révolution bolivarienne ses forces de changement, d’espoir ? Comment reconquérir la majorité nationale ? La première chose, de notre point de vue modeste, est de redonner à la politique son contenu altruiste, éthique, humaniste. Pour ce faire, nous devons avancer vers une éthique politique radicale comme fondement de l’action publique, une conception et une pratique de la politique qui redonne confiance au peuple dans ceux qui gouvernent, dans ceux qui la pratiquent. Cela exigera un nouveau leadership, un leadership éthique et transformateur, des cadres qui sont des instruments du collectif, centrés sur la génération et la direction de dynamiques basées sur des processus de changement réel dans tous les domaines de la vie sociale, dont la raison d’être est la responsabilisation des personnes, la démocratisation radicale de la société.

Ensuite, il s’agit de nous doter d’un programme ou d’une proposition qui convoque la majorité et pas seulement le chavisme. La question économique doit être le point de départ d’une vaste proposition ; nous ne pouvons pas circonscrire le modèle économique dans un cadre fermé orthodoxe et dogmatique. Un modèle économique productif humaniste mixte semble être réalistement révolutionnaire. Une économie où l’État, le secteur privé et la propriété sociale s’harmonisent pour générer la richesse dont nous avons besoin en tant que société. Pour ce faire, nous devons disposer d’un cadre juridique qui garantisse et sécurise chaque secteur. Dans le secteur privé, nous devrions soutenir les petites et moyennes entreprises en tant que moteur de l’économie. Dans le secteur social, la Commune dispose d’un grand potentiel pour progresser dans la démocratisation de l’économie. Cependant, nous ne pouvons pas exclure les différentes formes existantes de production collective telles que les coopératives, les associations de producteurs, les réseaux de producteurs libres et associés.

La démocratisation radicale du pouvoir politique doit être un axe stratégique à approfondir dans le cadre d’une offensive pour surmonter la crise. Reprendre et radicaliser la démocratie révolutionnaire ne signifie pas imposer des formes planes de participation et d’autonomisation. La démocratie révolutionnaire doit avoir comme prémisse la plus large participation, la responsabilisation de la société dans les formes les plus diverses qui permettent l’émergence de nouvelles relations de pouvoir en son sein. Les Communes ? Oui, autant que possible, tant qu’elle sont assumées volontairement, tant qu’elles sont le résultat de la volonté des gens sur leur territoire, mais qu’en est-il des secteurs sociaux qui n’assument pas la commune ? C’est pour cela que la démocratie révolutionnaire doit être plurielle, diverse, créative dans la proposition, le débat et l’accord sur les mécanismes de participation et d’exercice de cette démocratie.

Pour surmonter cette crise profonde, il n’y a pas de raccourci, il n’y a pas de réponses ou de solutions immédiates. Nous devons commencer par construire un grand consensus national et démocratique, dont l’objectif central est de préserver la paix, de rétablir la stabilité économique, de garantir la souveraineté et l’indépendance. À cette fin, les forces transformatrices doivent se doter d’une vision stratégique qui nous permette de traverser une période extrêmement difficile et complexe à laquelle nous ne pourrons faire face avec succès sans une vision claire et réaliste. Il faut beaucoup de réalisme révolutionnaire, beaucoup d’ampleur et de sens de la réalité.

Gerónimo Paz

Source : CRBZ / Traduction : Venesol