Comment réagissent les quartiers populaires au blocus économique du Venezuela ?

Le blocus de l’économie vénézuélienne n’est pas quelque chose d’abstrait : il frappe quotidiennement tant la macroéconomie que les quartiers populaires. Là, dans les collines où vivent les classes les plus humbles, on débat pour trouver des moyens de l’affronter.

Comuna Altos de Lídice, Caracas
© Sputnik / Marco Teruggi

Les choses vont devenir plus difficiles. Les attaques économiques du gouvernement américain contre le Venezuela annoncent que d’autres problèmes viendront s’ajouter à une situation déjà difficile, en particulier dans les quartiers les plus pauvres. « Dis donc, faudra voir jusqu’à quand mais regarde comme les gens tiennent le coup, c’est magnifique la force, la résistance qu’on a », dit Rosiris Zapateiro, surnommée « La Portu » dans son quartier d’Altos de Lídice, Caracas.

Résister. Comme dans le poème de Juan Gelman : « Apprendre à résister, ni à partir, ni à rester, à résister ». Cela fait déjà plusieurs années de pénurie suivies d’hyperinflation, traversées par la détérioration des services et les agressions violentes de la droite. La signature de l’embargo par Donald Trump entraînera des difficultés plus grandes encore. Que faire ? C’est la question que se posent les responsables communautaires du quartier.

Caracas, quartier Altos de Lídice
© Sputnik/Marco Teruggi

« Lors de la dernière session du Parlement de la commune, nous avons eu une discussion sur cette situation parce que beaucoup de choses vont empirer », explique Jesus Garcia, membre de la communauté Altos de Lídice. « Si les problèmes s’aggravent, nous devrons changer nos méthodes et nos critères et travailler dans une plus grande unité ».

Les dirigeants ont une responsabilité envers les communautés : « les gens attendent de chacun de nous que nous nous engagions sur cette question », dit Rosiris. Il y a plusieurs fronts simultanés : les prix, la nourriture, l’eau, les transports, la santé, les infrastructures.

Nous ne pouvons pas attendre que « l’Etat essaie de résoudre tous les problèmes au milieu des difficultés qui sont les siennes. Avec le blocus il peut faire beaucoup moins, c’est donc à nous de trouver des alternatives pour avancer », ajoute-t-il.

Le quotidien

La commune aborde tous les fronts possibles. Elle a développé une société de services collectifs pour s’occuper des espaces publics, de l’éclairage, elle est en train de gérer un bus pour assurer la mobilité vers la partie la plus haute du quartier, elle organise des activités pour les jeunes telles que des championnats sportifs et des ateliers pour former des animateurs communautaires. « Nous sommes en action dans presque tous les domaines », explique Jésus.

Communardes du quartier Altos de Lídice
© Sputnik/Marco Teruggi

Parmi l’ensemble des tâches quotidiennes, ils ont établi des priorités. La nourriture est une : « elle ne devrait manquer ni aujourd’hui ni demain », dit Jésus, et une attention particulière est accordée aux familles nombreuses, aux mères célibataires et aux personnes âgées, qui ont du mal à sortir de chez elles.

Pour cela, ils travaillent sur plusieurs plants : l’un d’eux est les marchés communaux régulièrement organisés dans différents points de la commune, un autre est la maison alimentaire qui travaille en articulation avec les programmes de l’Etat, un autre est le travail avec les comités locaux d’approvisionnement et de production (Clap), et enfin, un entrepôt communal  est en cours d’ouverture où ils vendront les produits directement apportés de la Commune de El Maizal.

L’inauguration de l’entrepôt est prévue pour fin août. Ils vendront de la viande, du maïs, du fromage. En ce moment, il y a des discussions sur les coûts, les prix de vente, les excédents, qui sera responsable, comment sera réalisé le contrôle, comment seront organisés les circuits de vente sur le territoire communal.

« Je n’ai jamais voulu profiter de quoi que ce soit », dit Ingrid Lucero, qui a ouvert un espace dans sa maison pour que l’entrpôt puisse s’y établir. Elle était responsable de la Mission Alimentaire dans sa communauté depuis le début, quand il y avait de tout en abondance. La situation est maintenant difficile, elle vit de sa pension et son mari d’un salaire minimum.

Ingrid a une certitude : « Je suis plus que jamais chaviste, j’appartiens à un idéal et je sais que les difficultés, le bon et le moins bon, vont toujours arriver, d’autant plus quand on a le pouvoir nord-américain contre soi ». Et elle prend l’initiative pour construire les réponses nécessaires.

Un autre axe central de la commune est la santé. Ils ont créé un système communautaire qui comprend la réparation des cliniques de la Mission Barrio Adentro, une attention personnalisée pour ceux qui ne peuvent pas quitter leur domicile, et l’ouverture récente d’une pharmacie communautaire. Les médicaments sont le produit de dons solidaires recueillis au Chili, gérés par le système de la Commune d’Altos de Lídice.

La pharmacie fournit actuellement environ 250 traitements par mois, dispose de son propre système de contrôle et de distribution. « Vous verriez la joie quand on apporte les médicaments aux gens, c’est notre ‘rémunération’ », dit Rosiris.

La ligne rouge

Le quartier ne s’arrête jamais. Un des problèmes est l’arrivée de l’eau. Au sommet des Altos de Lídice, ils reçoivent une ou deux citernes par semaine, les voisins sortent avec de grands réservoirs pour les remplir et les transporter ensuite dans de plus petits conteneurs jusqu’à leur domicile.

Communarde du quartier Altos de Lídice, Caracas
© Sputnik/Marco Teruggi

Jésus et Rosiris s’accordent sur un point : « La frontière, c’est les boîtes Clap, c’est la fine ligne rouge ». Ce serait dur de tenir sans les boîtes Clap, assurent-ils. Une boîte de 19 produits alimentaires coûte la moitié du prix d’un seul kilo de farine de maïs dans la rue. Quand les boîtes sont en retard, la tension monte et les messages pleuvent pour savoir quand elles vont arriver.

C’est pourquoi les attaques américaines cherchent à briser les circuits d’importation en attaquant les entreprises, les navires et les systèmes de paiement. Les boîtes Clap sont au quartier ce que le pétrole est à l’économie nationale : vitales.

L’organisation sociale de la communauté est également vitale. « Sans cela ce serait le chaos total, les gens sentent qu’ils ont une structure ici dans le quartier, dans le Clap, dans la commune, pour exprimer leurs problèmes, savoir où s’adresser, où quelqu’un va les écouter, quelqu’un qui ne va pas tout résoudre immédiatement, mais va entreprendre les démarches », explique Ingrid.

« Sans les responsables, l’organisation, et dans une telle situation, nous serions dans le chacun pour soi », ajoute Jésus.

Il s’agit d’une bataille quotidienne, permanente, où les besoins augmentent, tout comme la pression pour construire des réponses. « La commune est un instrument pratique pour que la communauté s’organise et soit capable de résoudre les problèmes dans n’importe quelle situation, surtout et plus encore dans la situation actuelle ». La commune doit résoudre les problèmes avec ses propres forces et en même temps s’articuler avec le Gouvernement, les institutions, la direction politique.

Faire face

Les responsables doivent répondre aux besoins de leurs communautés. À leur tour, ils demandent au gouvernement des réponses, de la « cohérence », comme le dit Jésus. « Le gouvernement veut faire comprendre aux gens qu’ils sont en pleine guerre et que les problèmes vécus dans les communautés, dans le pays, ne sont pas dus à l’inefficacité, de la bureaucratie ou de la défaillance de l’État, mais font partie du blocus de la guerre, mais quand les actions du gouvernement contredisent la logique, les gens pensent autrement », explique-t-il.

Communards du quartier Altos de Lídice, Caracas
© Sputnik/Marco Teruggi

Le rôle des leaderships est central en temps de crise. « Ce que les gens exigent, c’est que leurs leaders soient à la hauteur du moment politique, qu’ils ne s’en tiennent pas aux discours et aux grandes actions, qu’ils retroussent vraiment leurs manches parce que les gens le font depuis longtemps tout comme cela fait longtemps qu’ils dansent le joropo et du plus coriace ».

On peut affronter les attaques et les assauts menés depuis les États-Unis. Cela a été démontré par la réaction dans les bidonvilles au cours de ces années, il y a la capacité à résister, à chercher des moyens de résoudre une situation difficile dans un pays qui a perdu plus de la moitié de son PIB en six ans. Plus de difficultés viendront, l’objectif du blocus est que l’asphyxie soit si grande que le pays, les quartiers et les subjectivités soient brisés.

« Le blocus affecte aussi les émotions, mais nous sommes de ceux qui croient que « pa’lante es pa’llá », et que baisser les bras, serait non seulement trahir Chávez, mais nous trahir aussi. Nous qui croyons et restons dans ce pays, nous comprenons que nous devons chercher des voies, des moyens et des alternatives pour avancer », affirme Jésus.

Marco Teruggi

Source : sputniknews

Traduction : Venesol