Le dur chemin du contrôle ouvrier au Venezuela

Nationalisations d’entreprises, coopératives ouvrières, alliances avec des entreprises chinoises, russes, turques, iraniennes, accords avec la bourgeoisie patriote… le dur chemin de la reconquête productive tout au long du chavisme et particulièrement aujourd’hui.

Cooperative ouvrière indorca Industrias del Orinoco C.A

INDORCA, l’une des rares entreprises sous contrôle des travailleurs au Venezuela, illustre les défis auxquels ces types d’entreprises sont confrontés, ainsi que leur potentiel pour aider à surmonter la crise.

INDORCA est une entreprise sans employeur, où tout est décidé dans l’assemblée constituée des 39 travailleurs de la population active, en toute égalité. Chez INDORCA, tout le monde reçoit exactement le même travail, quel que soit son travail ou son âge. Et la gestion économique est visible pour tous, sur un grand tableau de la salle de réunion, garant d’une transparence absolue. C’est le résultat de plus de dix années de lutte, d’une histoire qui commence par des licenciements massifs et l’organisation de syndicats de travailleurs, et se poursuit par une lutte acharnée contre la justice partielle, des années de famine, de boycotts, de sabotage et de mercenaires.

Son histoire, très peu connue même au Venezuela, ne montre pas seulement la réalité des quelques entreprises sous contrôle réel des travailleurs dans ce pays. C’est également le point de départ de formes innovantes de collaboration non commercialisée visant à récupérer la capacité de production nationale : INDORCA est le théâtre de la première «bataille productive».

Enfin, il nous permet de comprendre la relation complexe entre la nationalisation des entreprises par l’État et les expériences de contrôle réel des travailleurs, attaquées de nos jours sur plusieurs fronts. Industrias del Orinoco C.A. (INDORCA) ne reçoit aucune aide de l’État, car ce n’est pas une société nationalisée. La main-d’œuvre adhère à la réforme de la loi organique du travail, des ouvriers et des ouvriers (LOTTT) que Hugo Chavez a faite en 2012, peu de temps avant son décès, et qui permet aux ouvriers de gérer directement une entreprise qui, frauduleusement, est liquidée par les hommes d’affaires. Mais le contexte économique et politique est très différent de celui de Chavez.

Une expérience de combat unique

INDORCA est une entreprise métallurgique basée dans l’état de Guyane, une zone industrielle de l’est du pays dédiée à l’exportation de fer, d’acier et d’aluminium, qui emploie aujourd’hui environ 20.000 personnes. INDORCA fabrique toutes sortes de pièces en acier, mécanisées ou non. Des pièces filetées pour l’extraction du pétrole.

Víctor Mujica est tourneur et l’actuel vice-président, membre du conseil d’administration par décision de l’assemblée. Il passe en revue son histoire complexe de lutte, qui débute en 2008 avec des symptômes de désinvestissement et se poursuit par deux licenciements collectifs, le licenciement de tous les membres du syndicat, longue série de poursuites dans lesquelles la justice a toujours été réglée en faveur de l’homme d’affaires Oscar Giménez et Enfin, la suspension totale des paiements en juillet 2012. L’assemblée a décidé d’occuper l’usine jusqu’à ce qu’elle soit payée.

La réforme LOTTT était entrée en vigueur en mai 2012, ce qui permettait, article 149, à la demande des travailleurs «d’ordonner l’occupation de l’entité de travail fermée et la reprise des activités productives [ …] À cette fin, il convoquera l’employeur, les travailleurs, et leurs organisations sociales pour la mise en place d’un conseil d’administration spécial. » CALDERYS et EQUIPETROL, des sociétés voisines, avaient déjà suivi ce chemin avant INDORCA.

Lorsque les tribunaux ont ordonné l’expulsion de l’entreprise, le personnel, soutenu par les partenaires de CALDERYS et d’EQUIPETROL, a ignoré la sentence et a résisté aux attaques policières successives. Pendant trois ans et demi, enfermés dans l’usine et sans se faire payer « même si cela semble impossible», ils ont survécu en organisant des tirages au sort, grâce aux collectes de vivres et d’argent des entreprises voisines, au jardinage, à l’élevage de chèvres. Ils ont même pratiqué une intense chasse à l’iguane. Ils ont alterné en cherchant de petits emplois à l’extérieur et ont partagé le salaire. Ce n’est que à l’arrivée de Jesús Martínez en tant que nouveau ministre du Travail, une personne engagée dans les luttes ouvrières, qu’a été obtenu une date d’activation de l’article 149: le 23 mars 2015. Mais quinze jours avant qu’un groupe armé n’agresse la société, maîtrise les ouvriers en service et rendent l’usine inutile.

Un moyen de sortir à gauche de la crise économique vénézuélienne

Ce coup a presque mis fin à la lutte de l’INDORCA, mais a marqué la naissance de « batailles productives ». Les travailleurs de CALDERYS, d’EQUIPETROL et de CARBONORCA, touchés par cet événement et organisés par des personnalités comme Sergio Requena, se sont rendus à INDORCA pour réparer gratuitement les dommages. C’est cette manifestation de solidarité qui a permis à INDORCA de mener à son terme sa lutte et a également été marquée par la naissance de l’Ejército de producción obrero (EPO – Armée de Production Ouvrière), dont Sergio est un militant éminent.

Actuellement, avec plus de deux mille volontaires inscrits dans tout le pays, ils ont déjà organisé dix-sept batailles productives : il s’agit d’expéditions dans lesquelles divers professionnels, gratuitement et coordonnés par l’EPO, se rendent dans des entreprises collectivisées ou nationalisées en difficulté, réparer les pannes qui, par manque de ressources, annulent ou diminuent leur productivité. Sa dernière intervention, la plus médiatique, a été celle de juin 2019 pour mettre en service 100% des machines du ministère du Tourisme de Caracas, qui emploie environ 2.000 travailleurs.

Il ne fait aucun doute que cette nouvelle expérience, en cours de consolidation au Venezuela, ouvre un vaste champ de possibilités pour une reprise productive au niveau national dans le contexte de la crise actuelle. Mais ce modèle, lié au contrôle réel des travailleurs, échappe à la bureaucratie de l’État : par hasard ou non, on empêche l’EPO de réparer le métro de Caracas et l’hôpital universitaire gratuitement, deux institutions de Caracas qui connaissent de graves défaillances et une importance vitale pour les secteurs populaires de la ville.

Ejército de producción obrero

La réalité du contrôle des travailleurs dans le Venezuela d’aujourd’hui

INDORCA, déjà collectivisée, disposait de deux ans d’installations plus grandes, tandis que Juan Arias était ministre de l’Industrie et Sergio Requena était nommé président de CORPIVENSA. Tous deux ont collaboré pour renforcer les quatre entreprises sous contrôle des travailleurs dan l’état de Guyane. En 2017, INDORCA a remporté son premier contrat avec une entreprise publique, VENALUM: la main-d’œuvre employait jusqu’à 42 personnes. De CORPIVENSA, Sergio a promu la dynamique de soutien mutuel de l’OEB et, grâce à cela, 11 entreprises ont récupéré ou accru leur capacité de production.

Mais bientôt tous deux ont été licenciés. En premier lieu, parce que ce modèle ne laisse pas de place à des pots de vin pour la bureaucratie lors de chaque opération. Deuxièmement, cela encourage les travailleurs à s’emparer des moyens de production sans avoir besoin d’un capital ou d’un État pour les protéger. Ainsi, Juan Arias a été remplacé en juin 2018 par Tareck El-Aissami – un avocat criminologue qui n’a aucune expérience du secteur – et après un mois, c’était au tour de Sergio. INDORCA n’a plus signé de contrat avec une entreprise publique. Les avantages comparables à ceux d’entreprises d’État sont également révolus : CLAP, les médicaments via FARMAPATRIA …

En effet, après la mort de Chávez en 2013, la crise survient et les mesures d’ajustement commencent. La bourgeoisie, avec le soutien des États-Unis, a redoublé son offensive et, dans cette optique, l’objectif de la destitution (la salida) du gouvernement de Maduro a orienté non pas vers une expropriation totale et une planification économique, mais vers une politique de conciliation, renforçant ainsi le contrôle des prix et favorisant la prétendue bourgeoisie révolutionnaire ou patriotique à laquelle de nombreuses entreprises précédemment nationalisées sont vendues. Un cas emblématique est celui de la chaîne de distribution Éxito, nationalisée sous le nom d’Abastos Bicentenario S.A. à l’époque de Chávez et aujourd’hui à nouveau privatisée ou, dans le domaine agroalimentaire, Arroz del Alba S.A. Cela se voit également dans la restitution actuelle des terres aux propriétaires terriens, expulsant les paysans que Chávez leur avait remis par la loi foncière de 2001.

Depuis 2013, on a également opté pour une intensification des relations économiques avec des pays tels que la Chine, la Russie et la Turquie. Ce contexte de privatisation, de renforcement de la bureaucratie, de la bourgeoisie nationale et de la promotion des investissements transnationaux se traduit par le déclin des quelques expériences de contrôle des travailleurs survenues avec Hugo Chávez. Ainsi, certaines entreprises qui avaient réussi à se gérer selon l’article 149, ces dernières années, ont été gérées directement ou indirectement par l’État. La conserverie UPSA La Gaviota est l’une des sociétés régie par l’article 149 mais, à l’heure actuelle, le conseil d’administration compte une majorité de représentants de l’État. Il en va de même pour l’usine Smurfit Kappa Petare, qui avait été une référence pour le contrôle des travailleurs.

Par ailleurs, le gouvernement de Maduro a depuis longtemps mis fin aux expropriations dans le but d’attirer les investissements. Lorsqu’un propriétaire quitte l’entreprise, le gouvernement applique à tort l’article 149 pour la récupérer. C’est-à-dire, sans demande du personnel, il est imposé à un conseil d’administration composé de bureaucrates, ce qui fait formellement que la société reste la propriété de l’ancien propriétaire. Ces reprises d’entreprises par l’État sont projetées comme des expériences de contrôle des travailleurs sans en être ainsi. C’est le cas de Kimberly Clark, récupérée en 2016, et de Kellogg’s Foods, en 2018.

Au Venezuela, aujourd’hui il n’existe pas de registre des entreprises sous véritable contrôle des travailleurs, mais on parle d’une dizaine. Les formules juridiques qui les protègent sont cependant diverses. L’entreprise couturière Heroínas de Aragua ex-Franelas Gotcha s’est battue en 2004 pour être reconnue comme entreprise d’utilité publique et expropriée. Elle est dirigée par un comité d’usine composé exclusivement de femmes, couturières de l’entreprise.

INTERCERAMI C.A., à Lara, a été abandonnée en 2013 et a réussi à devenir une entreprise appartenant directement à la communauté. Aujourd’hui, elle s’appelle EPSDC Alfareras del Gres qui rend des comptes à la commune de ce territoire et non à l’État.

Alina Foods C.A. a quant à elle été abandonnée en mai 2015 et, avec Jesús Martínez au poste de ministre, elle a obtenu l’article 149 en octobre de la même année : et résiste actuellement à un décret de nationalisation (la main-d’œuvre non consultée) ce qui pourrait remplacer le contrôle des travailleurs.

Enfin, quatre sociétés de Guyane : Calderys Refractarios Venezolanos S.A., Equipetrol C.A., C.E. Minerales de Venezuela S.A. et Indorca sont gérées par un conseil d’administration spécial conformément au numéro 149.

EPSDC Alfareras del Gres

Les attentes du contrôle des travailleurs au Venezuela

Dans les entreprises d’État, les travailleurs sont payés au salaire minimum, quelle que soit leur production, ou même si l’entreprise est totalement arrêtée pendant des années pour cause de panne. Mais les entreprises sous le contrôle des travailleurs sont formellement privées : si elles ne facturent pas, les travailleurs ne sont pas payés.

INDORCA ne reçoit pas de commandes d’entreprises d’État. Les grandes entreprises privées guyanaises, par contre, soutiennent Óscar Giménez contre leurs anciens travailleurs et les boycottent également. INDORCA vends auprès de qui ? Aux petites entreprises privées nationales de la région et aux grandes transnationales. Ces derniers acceptent les commandes des puissantes entreprises publiques et sous-traitent une partie de ces travaux à INDORCA, qui finit par fonctionner à égalité pour l’État, mais de manière externalisée : une marge bénéficiaire qui échappe au pays grâce aux nouvelles politiques de promotion de l’investissement étranger .

Sur le chemin de l’INDORCA, sur l’un des chemins de terre poussiéreux, se trouve un grand terrain clôturé. Il regorge de pièces les plus variées : grands escaliers, silos, plaques de métal, poutres en acier… C’est une nouvelle usine de fabrication de granulés de fer commandés par l’État : ils l’ont livrée entière, en morceaux, depuis la Chine. »Regardez, que voyez-vous? Ce sont des escaliers, des silos… Pensez-vous que tout cela n’aurait pas pu être fait à INDORCA? Et cela aurait été quatre fois moins cher. »

Tous les points de vue ne raisonnent pas aussi clairement sur le danger que représentent les nouvelles alliances internationales pour la révolution bolivarienne. Beaucoup y voient une phase dans le renforcement de la lutte contre l’impérialisme nord-américain et la seule issue possible, à l’heure actuelle, au blocus féroce. Malgré la création de nouvelles vulnérabilités, ces alliances contribueraient objectivement à réduire la dépendance à l’égard de la métropole ancestrale, les États-Unis… et de l’Europe. Une phase au cours de laquelle il faudrait profiter de la souveraineté pour réinvestir les revenus des industries extractives dans le développement du pays sur les plans industriel, agraire et technologique. Mais il serait illusoire de comprendre ces accords avec la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran… comme des relations internationalistes. La question n’est pas simple mais, en tout état de cause, il ne semble pas que les privatisations et les politiques de conciliation avec la bourgeoisie, même patriotiques, puissent être comprises de la même manière.

La baisse actuelle du contrôle des travailleurs au Venezuela répond à tous ces facteurs. En revanche, l’article 149 de la LOTTT décrit une situation provisoire. Il n’est pas destiné à définir un système de gestion permanente d’une entreprise. Cela rend nécessaire de renouveler chaque année le mandat du ministère, en plaçant ces projets périodiquement à la merci de la bureaucratie. La sortie logique de cette situation provisoire semble être la nationalisation mais, dans ce cas, la gestion incombe formellement à l’État et non aux travailleurs. Quoi qu’il en soit, tout indique que, aujourd’hui, le véritable contrôle des travailleurs n’est pas à l’ordre du jour du gouvernement de Nicolas Maduro.

Par Josep Maria Martorell Calaf

ALBA TV / Traduction : Venesol