La résistance des femmes et du peuple Mapuche sont des modèles pour la lutte actuelle

L’avocate des communautés indigènes et professeure de droit constitutionnel, met en contexte l’actuelle répression et la créativité de la résistance populaire que vit le Chili. Les montages de la police, l’espionnage, la coordination de la répression avec l’Argentine, hier comme aujourd’hui, et les récents Pacoleaks.

Manuela Royo Letelier, observatrice des droits humains au Chili

« Ici, j’ai les marques des chevrotines », dit Manuela Royo Letelier en soulevant un peu son chemisier pour montrer les traces sous son bras. L’avocate de 36 ans, représentante des Mapuches, s’entretien avec Página12 sur les mesures de répression quotidiennes subies par le peuple chilien. Elle vit à Temuco et a rencontré le lonko Facundo Jones Huala, incarcéré dans la prison de cette ville avec l’activiste Alberto Curamil. La présence de drapeaux mapuches lors des marches et sur les monuments détruits fait partie de la lutte contre ce qu’elle appelle « le Chili colonial, plein de croix géantes et de statues de génocidaires comme Saavedra et Valdivia, symboles des massacres des peuples originaires, aussi offensant que le serait une statue de Videla en Argentine ». Elle était avocate dans l’affaire Luchsinger Mackay et plaignante dans l‘affaire Huracán : l’unité de renseignements des Carabiniers, qui a mené des opérations de surveillance illégales et a présenté comme preuve un chat WhatsApp pour emprisonner des dirigeants Mapuche accusés d’avoir formé une association illicite qui brûlait des camions.

« Le bureau du procureur a constaté que la mise sur écoute des téléphones des militants et des avocats était contraire à la loi. Aujourd’hui, le ‘Pacoleaks’ (paco = flic) est sorti, montrant que les services de renseignement suivaient les leaders environnementaux. Avec le lonko Curamil, lauréat du prix Nobel vert, nous avons il y a quelques années bloqué la construction de deux centrales hydroélectriques. Il a été accusé d’avoir attaqué une caisse de paiements. C’est pourquoi il n’est pas surprenant qu’aujourd’hui des professeurs soient accusés d’avoir mis le feu au métro, c’est la même dynamique. Dans le cas de l’affaire Huracán, le sous-secrétaire à l’Intérieur Mahmoud Aleuy a rencontré Patricia Bullrich (ministre de l’intérieur argentine), parce qu’ils étaient censés enquêter sur un trafic d’armes d’un pays à l’autre, et il a été démontré que c’était un montage de la police chilienne contre le peuple mapuche. Ils utilisent la loi antiterroriste à titre préventif, puis les affaires tombent mais ils peuvent utiliser l’emprisonnement comme outil de contrôle social, ce qui leur permet aussi de mener des enquêtes intrusives.

Le Pacoleaks a explosé cette année ?

Oui, il y a eu des fuites de rapports où la police enquêtait sur des militants écologistes, des syndicalistes, des dirigeants sociaux, et non plus sur des personnes accusées d’un quelconque crime. Un scandale. Ce travail a été réalisé par Interferencia.

Doctorante en droit, professeure de droit constitutionnel et mère d’une fillette d’un an, Royo Letelier explique qu’elle parle « à titre personnel », et pas au nom de l’Institut national des droits de l’homme (INDH), dont elle est une collaboratrice. « Dans les rues, les commissariats de police et les centres de détention, nous avons vu une multitude de violations des droits humains, d’Arica à Punta Arenas. Plus de 400 personnes ont perdu soit un œil ou complètement la vue, des personnes ont été tuées par des agents de l’Etat, on ne compte plus les blessures très graves dues aux tirs aveugles contre ceux qui sont dans la rue depuis le 18 octobre. Selon la Société ophtalmologique, la perte des yeux est similaire à ce qui se passe en Palestine. Nous présentons des plaintes et la situation est la même dans tout le pays : la police et l’armée visent le visage de gens désarmés, sortis pour manifester et qui reviennent sans un œil ou ne reviennent pas. Des informations font état de tortures, de passages à tabac en détention et d’agressions sexuelles commises par des agents de l’État. Cela existait déjà auparavant, mais cela a maintenant explosé à l’échelle nationale.

On a aussi enquêté sur les disparus.

« Oui, il y en a, mais on ne dispose pas de chiffres officiels. Beaucoup d’organisations travaillent sur ce sujet, mais le gouvernement ne donne pas de chiffres ni de réponses. Piñera rend visite aux carabiniers blessés mais pas aux familles des morts. Je viens d’Araucanie, où la violence contre les communautés Mapuches s’exerce depuis longtemps. Le Chili a été condamné par la Cour interaméricaine, je me suis rendue à la CIDH pour les enfants blessés par les tirs de chevrotine. J’ai vu le corps de Camilo Catrillanca, membre de la communauté Mapuche assassiné, la police a battu le témoin et a effacé les enregistrements des caméras. Aujourd’hui que nous sommes dans une situation de crise, ceux qui étaient sceptiques voient le vrai visage de l’appareil répressif. Le peuple Mapuche a construit un espace de résistance contre le néolibéralisme et le gouvernement, c’est un symbole important pour les luttes actuelles. Les Mapuches y ont déjà fait face, ils en ont été victimes, et c’est là que réside l’identification du peuple chilien. D’autre part, le peuple Mapuche, les femmes, les étudiants ne peuvent être laissé de côté de ce processus de transformation parce que nous le construisons tous. Les milliers d’entre nous qui sont partis le 8 mars ont réalisé les marches les plus massives depuis le retour de la démocratie. En plus, les militaires qui ont commis des crimes sous la dictature sont toujours en liberté ou dans des prisons de luxe, avec des pensions très élevées et des soins de santé gratuits. Ça c’est de la violence.

Quelle place occupe la communauté mapuche ?

Les communautés en résistance étaient isolées des revendications du peuple chilien, on ne se regardait pas les uns les autres. Les Mapuches ont été les premiers à se heurter à un modèle de développement qui leur paraissait inconcevable, à partir de la remise en cause du modèle extractiviste de la forêt. La monoculture qui absorbe toute l’eau pour produire de la cellulose dans les entreprises qui possèdent les médias, les salmonicultures et les AFP (Fonds de pension privés). Les Mapuches s’interrogent sur la manière dont l’Etat chilien gère les ressources naturelles, ils proposent d’établir des relations respectueuses avec la nature, comme dans d’autres pays du continent qui reconnaissent des droits aux rivières et aux lacs. C’est la récupération du territoire et d’autres formes de vie non capitalistes. La semaine dernière, toutes les communautés, quelque 10 000 personnes, ont défilé à Temuco pour soutenir le peuple chilien.

Ça ne s’arrêtera pas jusqu’à ce que Piñera démissionne ?

Il est nécessaire de modifier cette Constitution antidémocratique, ultra-conservatrice sur le plan moral et ultra-libérale sur le plan économique. Elle est enchaînée à elle-même, avec une rigidité extrême qui nécessite un quorum très élevé pour la modifier. Dans sa partie dogmatique, elle ne reconnaît pas les droits fondamentaux — santé, éducation, logement — ni l’existence des peuples autochtones. Les gens proposent d’autres formes d’organisation en raison de besoins urgents. Piñera gouverne pour les propriétaires d’un pays inégal, mais la classe politique ne reconnaît pas ce fait. La répression a suscité plus de mobilisation. Leur pari est qu’on se fatigue, que tout revenienne à la normalité, mais personne ne veut plus de la normalité d’avant. Nous voulons que nos enfants aillent à l’école mais nous n’allons pas perdre cette lutte, il y a une base importante d’organisation. Il y a des marches tous les jours, des assemblées sur les places le week-end, des médecins qui interviennent gratuitement et pour consolider cette transformation on peut compter sur l’unité de ceux qui pensent autrement.

Adriana Meyer

Source : Pagina 12 / Traduction : Venesol