L’enfer et le plan du coup d’État en Bolivie

Chaque nuit, manifestations et incendies se succèdent avec une détermination inébranlable : ils ont ravivé la mémoire historique Aymara, l’ancienne et la récente, celle du soulèvement de 2003 où soixante personnes ont été assassinées.

« Tu pars, et moi je reste dans cet enfer », m’a dit le chauffeur de taxi en me déposant à l’aéroport d’El Alto à l’aube sous une pluie gacée, après avoir erré dans les labyrinthes de la ville. Ce n’est pas une métaphore : le premier jour, lundi, fut apocalyptique.

Il y avait des dizaines de pâtés de maisons fermés parc des barbelés, des groupes avec des bâtons à chaque coin, des cortèges venant de différents quartiers, des foules avec des bâtons, des pierres, des frondes, des chapeaux, des postes de police en feu, de la rage, une rage telle que j’en ai rarement entendue dans ma vie. Et du sang, beaucoup de sang sur le sol, dans les vidéos, dans les mots.

Depuis ce lundi, les drapeaux wiphalas se sont déployés jour après jour dans toutes les rues d’El Alto. Chaque nuit, manifestations et incendies se succèdent avec une détermination inébranlable : ils ont ravivé la mémoire historique aymara, l’ancienne et la récente, celle du soulèvement de 2003 où soixante personnes ont été assassinées. « Mesa, cabrón, octubre no se olvida » (Mesa, salaud, octobre ne s’oublie pas), c’est ce souvenir del Alto contre les balles et la démission d’un gouvernement. 

Ceux qui ont mené le coup d’Etat ont commis une erreur si fondamentale qu’il n’est déjà plus possible de développer un scénario permettant d’enrayer le mouvement qui déferle des différents coins du pays vers La Paz, le centre du pouvoir politique. Plusieurs revendications se croisent et convergent vers un ennemi commun que synthétisent quatre acteurs : Fernando Camacho, Carlos Mesa, Jeanine Añez et la Police Nationale Bolivienne.

La principale revendicationest la démission de l’autoproclamée Añez, et la radicalité de cette exigence vient du caractère excluant et anti-indigène du coup d’Etat qui s’est stigmatisé par son mépris des wiphalas et par les agressions contre les femmes portant des polleras (jupes), c’est-à-dire pour être indigènes.

Ce sont les slogans qui reviennent lors de chaque mobilisation qui fait son entrée à La Paz depuis El Alto, entraînant des habitants de cette ville, des hautes terres, des tropiques, des mines et des Yungas. Ils entrent par l’avenue du Prado jusqu’à la place Murillo, l’endroit où le coup d’État s’est matérialisé en faits et symboles.

Ceux qui ont mené le coup d’État se sont trompés et ont déclenché une réaction qui, avec cette ampleur, ne faisait pas partie de ce qu’ils avaient prévu. La première réponse au mouvement a été apportée par les Forces armées boliviennes (FAB) qui sont descendues dans la rue, instaurant un état de siège de facto. Des avions militaires, des hélicoptères, des tanks (affichant maintenant le wiphala), ont commencé à circuler à La Paz, El Alto et sur les routes du pays. 

Quel est le plan de ceux qui ont mené le renversement ? C’est la question centrale. Il y aurait trois étapes. La première, qui a réussi, a été de renverser le gouvernement dirigé par Evo Morales et Álvaro García Linera. La seconde, en partie consommée, a été de construire une fiction institutionnelle qui s’est concrétisée par l’autoproclamation d’Añez, la nomination de ministres et le haut commandement militaire et policier.

Cette deuxième étape n’a pas résolu un problème : le pouvoir législatif bicaméral est aux mains du Mouvement vers le socialisme (MAS), qui détient une majorité des deux tiers et a élu de nouvelles présidences. L’architecture du coup d’État doit déterminer comment faire face à ce scénario : renverser le pouvoir législatif dans un acte de consommation du coup d’État, ou chercher un point d’accord avec le MAS.

Cet accord concerne la troisième étape, la convocation d’élections. La stratégie du coup d’État semble avoir envisagé cette sortie dès sa genèse : il ne s’agit pas d’un coup d’État qui proclame un commandant général ou une junte pour une durée indéterminée, mais plutôt qu’il cherche à se présenter comme constitutionnel en promettant des élections dans un court délai.

Il s’agit donc d’ouvrir la voie électorale en ayant créé les conditions nécessaires pour leur organisation. Ces conditions commencèrent à être mise en place avant le renversement de Morales, c’est-à-dire avant les persécutions, les assassinats, les massacres, auxquels s’ajoutent désormais les détentions dans le cadre d’une rupture de l’État de droit et dans une absolue impunité. Le ministre désigné par l’autoproclamée l’a dit, la « chasse » a commencé.

Plusieurs points n’ont pas encore été résolus et l’évolution dépendra, entre autres facteurs, de la pression sur la rue, ainsi que de la stratégie politique et parlementaire du MAS. Un des points sera de savoir si le plan des putschistes — hétérogènes et traversés de disputes en leur sein — cherchera à proscrire le MAS ou lui permettra de se présenter dans une situation de persécution de ses cadres et dirigeants.

L’autre question centrale est : quelle est la stratégie de résistance au coup d’Etat ? Certaines réponses sont contenues dans l’affrontement lors de la montée en force du coup d’Etat : sans la clarté d’un commandement qui aurait réussi à orchestrer un plan articulé, en particulier au cours des derniers jours. Les mobilisations massives ont reporté le dénouement sans pouvoir l’arrêter, tandis que des soutiens internes, jusqu’à atteindre les FAB se sont désolidarisés des putschistes.

Evo Morales a appelé à la mobilisation, mais sans effets immédiats ni coordonnés, avec une perte de rue lors de l’assaut final. Répondre aux raisons pour lesquelles cela s’est produit implique de se demander, en plus des temps internes des mouvements, quel était l’état du processus de changement au moment du coup d’Etat ?

Un exemple de cette situation peut être vu à El Alto, où l’organisation principale, la Fédération des conseils de quartier (Fejuve), s’était scindée en deux : une affiliée au gouvernement, l’autre à l’opposition — le bureau du maire était aux mains de l’opposition. Mercredi, un conseil municipal a eu lieu pour essayer de former une nouvelle direction unifiée — les précédentes ayant été fortement remises en question —, mais cet objectif n’a pas encore été atteint.

Cela révèle trois points essentiels. Tout d’abord, que la figure d’Evo Morales, sa défense et son retour, ne sont pas une revendication unificatrice, du moins pour le moment. En second lieu, que les dirigeants des mouvements sont, dans de nombreux cas, en train de traverser des situations d’usure et de divisions. Cela se traduit à El Alto par une grande puissance et un radicalisme sans qu’il y ait encore une ligne ou un leadership capable de diriger.

Troisièmement, que l’élaboration d’une stratégie qui articule dans un plan commun les mouvements — comme ceux qui font partie de la Coordinadora Nacional para el Cambio — à la Centrale ouvrière bolivienne, à l’espace parlementaire, est une tâche aussi indispensable que complexe.

Beaucoup de questions restent, à cette heure, en suspens. Le scénario répressif est celui d’un coup d’Etat qui tente de s’installer, il mesure les réponses à la répression et à la militarisation du pays et bénéficie du soutien essentiel de la grande majorité des médias du pays.

La censure informative à l’intérieur de la Bolivie est énorme, chaque personne interviewée remercie la presse internationale d’être présente. Les journalistes boliviens qui ne s’alignent pas sur le récit des putschistes sont menacés chez eux, au téléphone ou au travail. La ministre de facto de la Communication a affirmé qu’elle persécuterait « les journalistes et pseudo-journalistes » pour « diffamation ». Toute dictature a besoin de médias qui reproduisent son récit et un cône de silence.

Vendredi après-midi : des images du massacre de Cochabamba sont arrivée, quatre morts à ce jour.

Nous sommes entrés dans la phase offensive du coup d’État, répressions, persécutions et assassinats se sont accélérés et massifiés. Beaucoup de camarades sont menacés, dans les ambassades, dans un état d’exception sans autre loi que celle nécessaire au coup d’Etat en ce moment crucial.

Son objectif est de décapiter, décimer et diviser les forces du processus de changement et d’empêcher l’unification de la résistance en même temps qu’une prochaine alternative électorale.

« Tu pars, moi je reste dans cet enfer » je me répète cette phrase en repassant en revue l’agenda et en me demandant ce qui se passera samedi au Venezuela, d’où je suis en train d’écrire ces lignes. La droite a annoncé des mobilisations et, on le sait, ce n’est pas Juan Guaidó qui est le sujet, mais ceux qui commandent les stratégies et les financent, tant au Venezuela et en Bolivie, qu’à l’échelle continentale et qui sont en pleine phase offensive.

Ce qui se passe dans ce pays d’où Evo Morales a dû partir à la recherche d’un asile n’est pas un fait isolé, c’est un plan qui se développe pour plusieurs pays. L’enfer est une option qu’ils nous ont réservée. 

Marco Teruggi

TeleSur / Traduction : Venesol