En Bolivie, le gouvernement de facto construit son « ennemi intérieur »

Arturo Murillo, ministre du gouvernement de facto de la Bolivie, est chargé de construire un des récits les plus dangereux du coup d’État : celui de l’ennemi intérieur. Son discours s’inscrit dans un processus de dénonciation qui s’articule autour de deux axes principaux : d’une part, fabriquer un ennemi imaginaire et dangereux et, d’autre part, se présenter comme victime.

La fabrique de l’information

Cette construction a franchi une nouvelle étape lundi, lorsque Murillo a fait savoir que la présidente autoproclamée Jeanine Añez n’avait pas pu se rendre  à Beni, son département d’origine, en raison de menaces à son encontre. « La présidente est une cible militaire, nos familles sont une cible militaire ».

L’ennemi qui prend forme dans le discours du gouvernement de facto serait composé de groupes subversifs internes, de groupes armés étrangers, de bandes de trafiquants de drogue boliviens et mexicains et de membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie. Ils utiliseraient des « armes de gros calibre ».

Le gouvernement de facto cherche donc à se victimiser pour légitimer la répression menée par la Police nationale et les forces armées boliviennes. Cette dernière a été déployée en trois étapes. Elle est d’abord descendue dans la rue pour militariser les villes et les autoroutes, puis a été exemptée de toute responsabilité pénale dans les opérations, et enfin, ce lundi, un budget supplémentaire de 4,8 milliards de dollars lui a été alloué.

Mais la construction de l’ennemi intérieur poursuit encore un autre objectif : nier la responsabilité des morts. Ainsi Murillo a nié qu’il y ait eu 24 assassinés, bien que ce nombre ait été communiqué par le Bureau du Médiateur du Peuple. Il a annoncé qu’il n’y avait eu que 9 morts, dont 2 avaient été tués par des balles de calibre non conventionnel, c’est-à-dire qui ne sont pas utilisées par les forces de sécurité de l’État.

Ainsi, le gouvernement de facto serait l’objet d’une attaque armée visant à le déstabiliser dont la paternité intellectuelle reviendrait aux forces du Mouvement Vers le Socialisme (MAS), c’est-à-dire au processus de changement dirigé par Evo Morales.

Morales, qui a trouvé asile au Mexique, a évoqué la situation répressive dans le pays, et a dénoncé qu’ils essaient de « nous rendre responsables des 24 morts causées en 5 jours par leur ‘présidente’ autoproclamée ».

Il a également déclaré, dans une interview au réseau Al Jazeera, qu’il cherche à revenir pour terminer son mandat qui s’achève le 22 janvier 2020 : « C’est bien, pour la vie, pour la démocratie, je retire ma candidature, mais ils devraient me laisser finir mon mandat (…) Je cherche un moyen légal pour rentrer et être avec les gens qui résistent à la dictature et au coup d’Etat ».

La résistance continue à croître dans des lieux de premier plan tels que La Paz, El Alto, Cochabamba, ainsi que sur les autoroutes, les villes de moyenne importance et dans les villages. C’est un soulèvement mené par différents mouvements qui demandent à Añez de renoncer à ce que la Constitution ne lui a jamais accordé.

La réponse du gouvernement de facto, en plus de la répression et des assassinats, a été de disqualifier les manifestations. Pour Murillo « Il y a des blocages dans différentes parties du pays, mais il n’y a pas de revendications, quelles sont les revendications, je ne comprends pas ».

Parallèlement à ce scénario, l’une des questions centrales reste sur la table : l’appel aux élections. Le discours des putchistes soutient que le gouvernement d’Añez n’est que transitoire et qu’il n’est là que pour « pacifier » et appeler à des « élections libres ».

La convocation à ces élections et les conditions de participation font l’objet d’un débat. Le gouvernement de facto a un problème avec la majorité parlementaire du MAS, qui constitue une pierre d’achoppement pour avancer dans la désignation les nouvelles autorités du Tribunal Suprême Électoral.

Il semblerait que la décision pourrait être prise de former un « organe électoral intérimaire élu par consensus », comme le propose l’ancien président bolivien Tuto Quiroga. Dans cette proposition, Evo Morales ne pourrait pas se présenter.

La nécessité électorale a également été évoquée par Carlos Mesa, qui a publiquement demandé que l’appel soit lancé et que le MAS reconnaisse le gouvernement de facto.

Cette démarche électorale est une nécessité pour deux raisons. Premièrement, parce que le coup d’État cherche à se présenter comme institutionnel et démocratique et que, par conséquent, une partie de cette construction exige une issue par le vote. Deuxièmement, parce que la pression des mobilisations donne une image que les putchistes n’arrivent pas à contrôler.

Un exemple de cette situation est la ville de La Paz, où l’approvisionnement alimentaire est de plus en plus difficile. La question du temps est également un élément déterminants, et le gouvernement de facto tout comme les vrais pouvoirs du coup d’Etat savent qu’il serait difficile de maintenir cette situation d’autoproclamation pendant longtemps. Avant de convoquer des élections, ils cherchent dès lors à installer toutes les conditions de persécution et d’interdiction dont ils ont besoin.

Marco Teruggi

Source : Pagina 12 / Traduction : Venesol