Quelque chose se passe en Colombie…

Pendant longtemps, Álvaro Uribe Vélez (président de la Colombie de 2002 à 2010), utilisant tous les moyens et mécanismes possibles, a réussi à construire une idée qui a régné chez de nombreux Colombiens : il a été choisi par la providence divine et représente le salut du pays. Pour y parvenir, il s’est allié aux plus corrompus, aux criminels de la vie politique et sociale colombienne, il a trahi ses amis, il a éliminé de la vie politique tous ceux qu’il rencontrait, il s’est mis au service de personnes déshonorantes, a vendu son pays à des multinationales et à des gouvernements étrangers, il s’est associé à des personnes sans principes et sans éthique et il s’est entouré de vrais délinquants. Finalement, il a réussi à faire croire à la moitié du pays qu’un nouvel envoyé de Dieu avait atterri sur cette partie de la planète.

Uribe a eu besoin de 8 ans de gouvernement pour terminer de corrompre ce qui ne l’était pas encore : il a militarisé le pays, il a parsemé les villages et les trottoirs de tombes anonymes, vendu les entreprises d’État les plus rentables, détruit le peu de dignité qui nous restait, et quand Uribe a cru que sa tâche était terminée, Iván Duque est arrivé, président de la République depuis le 7 août 2018.

Il est vrai que Duque est un incompétent, que rien ne fonctionne pour lui, que ses ministres ne le consultent ni ne se consultent, qu’ils se haïssent entre-eux, qu’ils sont encore plus médiocres que lui, qu’ils sortent d’un scandale pour entrer dans un autre, que les dirigeants des pays voisins ne le considèrent pas comme le président de Colombie… Pourtant, il faut une grande audace pour détruire en seulement 14 mois ce que son patron (Alvaro Uribe) a tant travaillé pour construire.

Le mythe d’Uribe

La première chose que cette grève générale du jeudi 21 novembre a montré, c’est que l’histoire selon laquelle la Colombie était un pays Uribiste est un mythe ou du moins une idée qui commence à s’estomper. Surtout, l’idée que Medellín est une ville Uribiste est un mythe qui commence à disparaître. Les milliers et les milliers de personnes qui sont allées défiler à Medellín montrent qu’à Medellín nous sommes anti-Uribistes ; parce que cette grève était programmée contre Uribe et ses méthodes criminelles, contre la corruption, contre le mauvais gouvernement.

Le rôle de Duque dans la détérioration accélérée de l’image d’Uribe est décisif. Si ce gouvernement n’avait pas été aussi incompétent et incapable, il aurait été plus difficile de démanteler l’idée qui entourait Uribe. Au cours de ces 14 mois, le pays s’est effondré : la Colombie n’a pas de timonier, personne n’obéit à Duque et il fait un discours mais ses ministres déposent des projets qui vont à l’encontre de ce qu’il dit. De plus, le gouvernement est composé de personnes au service des propriétaires fonciers, des banquiers, des multinationales, du FMI et de la Banque mondiale. Ce sont des gens sans liens avec les Colombiens, qui se soucient peu du sort du pays, venant d’une classe oligarchique sans sentiments, sourds aux événements qui se produisent dans les pays voisins et qui pensent que la Colombie est faite de citoyens conformistes qui peuvent être traités comme des esclaves.

Et ils n’ont pas réalisé qu’en Colombie, une indignation populaire organisée et manifeste commence à naître et que ces citoyens, pour la plupart jeunes, ne croient plus à l’histoire de la prédestination d’Uribe et commencent à le faire descendre de son piédestal. En seulement 14 mois, son image s’est détériorée à tel point qu’il est entré dans un processus irréversible. Le messie commence à mourir lentement. Ce sera un long processus et il produira encore beaucoup de douleur et beaucoup de mal, mais il n’y a pas de retour en arrière. L’incompétence du gouvernement de Duque joue un rôle décisif.

Uribe et l’uribisme

Bien sûr, nous devons faire la différence entre Uribe et Uribisme. Alvaro Uribe est un personnage criminel, malveillant, plein de haine et de ressentiment, qui rêve de vivre dans un pays entouré de barbelés. L’uribisme est une idéologie, une façon de concevoir le monde et le pays. Racistes, xénophobes et fanatiques qui utilisent la religion comme prétexte pour imposer leurs idées cléricales, féodales, paramilitaires et pro-impérialistes.

Cette mentalité est vivante là-bas. Il a trouvé en Uribe son porte-parole, son représentant et l’a mis sur un piédestal. L’effondrement de son idole ne l’affecte pas beaucoup, il attend qu’un autre leader apparaisse pour promouvoir ses idées.

L’uribisme est un courant idéologique plus difficile à vaincre et si la Colombie veut entrer dans le monde des pays civilisés et modernes, elle devra surmonter cette mentalité parachutale qui nous corrompt.

Surmonter la nuit « Uribe » ne sera pas un travail d’improvisation et de spontanéité, il faudra une proposition politique démocratique, populaire, moderne, qui n’existe pas actuellement. Nous devons élaborer notre propre proposition cohérente qui représente les milliers et les milliers de jeunes et d’adultes qui sont aujourd’hui descendus dans la rue mais qui ne se sentent pas représentés dans des partis politiques alternatifs ou progressistes.

Ce divorce qui existe entre les mouvements sociaux et les mouvements politiques devrait nous inquiéter, nous faire nous demander pourquoi ces gens qui se mobilisent ne croient pas en nous, pourquoi ils ne votent pas pour nous, pourquoi ils ne nous soutiennent pas, pourquoi s’ils se mobilisent pour rejeter un mauvais gouvernement ils ne se mobilisent pas pour élire un bon gouvernement.

Serait-ce parce que les partis politiques alternatifs et progressistes diffèrent très peu des partis de droite. Parce que les dirigeants alternatifs ou progressistes qui sont élus sont aussi corrompus que ceux de droite. Parce que nous n’avons pas de propositions politiques vraiment différentes de celles des politiciens de droite. Parce que nous ne faisons pas de la politique dans l’intérêt de la population, mais dans notre propre intérêt.

Il se passe quelque chose en Colombie et les secteurs progressistes et démocratiques doivent se serrer les coudes et élaborer une proposition qui soit vraiment intéressante et qui représente les milliers et les milliers de Colombiens qui veulent travailler pour un pays meilleur, plus inclusif, plus solidaire, moderne et plus humain.

Pancho Castro

Colarebo / Traduction : Venesol