Entretien avec Evo Morales : le coup d’État a été tramé à l’ambassade des USA

Le coup d’État contre Evo Morales a été « préparé »  à l’ambassade des USA en Bolivie. Le regard sombre, l’ex-président en exil le reconnait : « Je me suis fait piéger ».

Après le sourire, la préoccupation du président aymara pendant la rencontre. Photo Luis Castillo/La Jornada

Il est très tôt. Le thermomètre indique à peine 10 degrés. Evo Morales est abrité dans un petit salon, d’où il fait appel à sa mémoire récente : « Je me souviens parfaitement qu’il y a eu une rencontre avec les mouvements sociaux connus sous le nom de Conalcam (Coordination nationale pour le changement), où il y a une quarantaine de dirigeants nationaux ou d’ organisations nationales représentées par leurs présidents ou dirigeants qui ont proposé comment modifier la Constitution pour une nouvelle réélection. J’ai dit : ce n’est pas ma proposition ; discutez-en, la meilleure chose que je puisse faire est d’accompagner avec des juristes pour voir si c’est viable, et ils ont acquiescé, et il y a eu ce référendum pour modifier la Constitution, c’est alors qu’une sale guerre a commencé,  basée sur le mensonge, dirigée par l’ambassade des USA ».

La possibilité d’une quatrième réélection a également ouvert la porte aux USA pour qu’ils mettent la main sur la Bolivie ?

Près de deux mois avant les élections, j’ai convoqué le chargé d’affaires de l’ambassade US et je lui ai montré comment, avec des employés de l’ambassade, ils se rendaient dans certaines régions pour faire chanter les camarades sur le terrain. Ils leur disaient : « Ne votez pas pour Evo, ne le soutenez pas, si vous ne le soutenez pas, si vous ne votez pas ou ne soutenez pas Evo, nous allons vous faire des rues pavées » . Cette fois-là, le chargé d’affaires m’a promis qu’ils n’allaient pas se mêler de politique.

Tout le monde est surpris que j’aie passé presque 14 ans au pouvoir et voilà le coup d’État. C’était bien organisé, bien planifié, bien financé par des groupes violents. Ils ont payé des membres de gangs et des toxicomanes. Je ne sais pas d’où vient tant d’argent pour les financer.

Ils ont même embauché les maçons. En tant que travailleurs de la construction, ils gagnent environ 100 ou 120 bolivianos par jour, mais ils ont été payés 300 pour participer à la violence. Dans les universités, ils ont fait du chantage aux bonnes notes aux étudiants. J’ai des officiers des forces armées, de mon équipe de sécurité, qui vont à l’université, et on leur a dit que s’ils allaient aux barrages routiers, à la conspiration, à l’agression, ils auraient leurs examens. Que s’ils avaient trois sujets avec violence contre le gouvernement, contre Evo, contre la lutte de la révolution démocratique, ils passeraient l’examen. Et ils se sont joints à cette conspiration pour des petites notes et pour de la menue monnaie.

Nous avons démontré avec des documents les nouvelles capacités des USA. Il n’y a pas de DEA [Drug Enforcement Agency], nous l’avons expulsée, et il n’y a pas d’autres organismes d’intervention et d’espionnage, mais ils ont d’autres formes d’intervention. Je te raconte un souvenir: j’ai rencontré des filles du Corps de la Paix (Peace Corps) dans la Vallée bolivienne, à Cochabamba : je pense qu’elles réalisaient un programme social intéressant. Je leur ai demandé pourquoi elles ne l’avaient pas appliqué ailleurs, par exemple sur l’Altiplano. Elles m’ont dit : « Evo, là-bas, il y a la DEA, on ne peut pas être là », et c’est parce que la DEA était avec ce Corps de la paix, sous prétexte de lutte contre le trafic de drogue.

Avant, nous les expulsions ; maintenant ils se déguisent et ils ne se voient pas en face; en ce moment ils sont organisés par groupes. Évidemment, les anciens gouvernants – il semble se référer à Carlos Mesa, son opposant aux élections et l’un des chefs visibles du coup d’État -, la police, les forces armées, ont fait partie de ces agences d’espionnage, de répression, d’application des politiques liées aux projets des USA, et ainsi leur base pour pouvoir conspirer a été formée.»

Ensuite, Evo Morales explique la raison de l’ambition, ou du moins celle qui est la plus importante pour le moment. Si le nom du coup d’État est à l’ambassade des USA, le nom de famille est lithium.

Peu avant l’élection présidentielle, Ivanka Trump s’est rendue dans la ville de Purmamarca, dans le nord-ouest de l’Argentine, à la frontière avec la Bolivie, dans le triangle du lithium, qui englobe également le Chili. Le triangle de l’ « or blanc » concentre 75 pour cent des gisements de cet élément dans le monde. Cependant, la Bolivie concentre presque tout le métal qui semble être l’un des éléments les plus importants pour l’avenir du monde. « Nous avons commencé à développer l’industrie du lithium, mais il y a des politiques de privatisation », dit-il. Il y a aussi les complots des grands monopoles qui veulent s’emparer du métal.

Miguel Ángel Velázquez & Evo Morales

Alors, il y avait des signes d’alarme sur les menaces contre la présidence d’Evo Morales : n’était-ce pas trop risqué d’essayer de rester au pouvoir ? Les avertissements semblaient clairs.

La mâchoire serrée, le président en exil souligne : « Ils ont préparé ce coup d’État à l’avance. C’était un coup totalement différent. J’espère vraiment que ce ne sont pas toutes les forces armées qui ont participé, mais les commandants. Ils utilisent les forces armées pour tirer sur le peuple. Quand je suis arrivé au gouvernement, les forces armées avaient à peine un hélicoptère. Sous notre gestion, il y a eu 25 hélicoptères. Nous avons équipé les forces armées, mais pas pour qu’elles soient contre la population ».

Les armées d’aujourd’hui sont-elles garantes de la démocratie ? Il semble qu’aujourd’hui, comme dans les années 70 du siècle dernier, l’armée va à l’encontre des gouvernements élus….

Je suis convaincu qu’ils ne sont pas garants. Ils appuient les politiques néolibérales. Ils sont avec les secteurs oligarchiques. C’est surprenant. Les forces armées avaient une bonne image. Malheureusement, ces bonnes images partent à la poubelle.

Ponchos rouges

Vous avez les ponchos rouges. C’est un groupe intéressant et belliqueux. Aujourd’hui, ils sont dans la rue en chantant le slogan « Maintenant, oui,  guerre civile ! »

Le comportement des policiers conduit le peuple à s’organiser lui aussi. Je suis surpris par l’approche de guerre civile, parce que si des institutions comme les forces armées ne garantissent pas la démocratie, cela signifie que le peuple va être obligé de s’armer lui-même. Nous ne voudrions pas cela. Je ne le veux pas personnellement, mais si ces groupes naissent, qui proposent la guerre civile, ce sera la faute, premièrement, de la droite-droite et, deuxièmement, de ces commandants qui ne garantissent pas la démocratie. Bien sûr, les peuples ont le droit de se libérer eux-mêmes.

« Après mon arrivée au Mexique, j’ai tout écouté à travers des messages, des vidéos, des réseaux sociaux. J’ai vu comment le peuple s’organise, et pour les ponchos rouges, leur trajectoire de lutte contre le colonialisme, contre l’interventionnisme, contre le militarisme, est historique. À mon époque contre le néolibéralisme. Ce sont des acteurs avec les habitants d’El Alto, avec le mouvement paysan. Ils sont mobilisés par des barrages routiers contre ce coup d’État, jusqu’à la fin de cette dictature ».

Je faisais référence à tout cela lorsque je vous ai demandé s’il y avait un message, un enseignement de ce coup d’État pour l’Amérique latine.

En Bolivie, ce que nous avons vu, ce que nous avons vécu, c’est que des institutions comme la police ne sont au service que de groupes oligarchiques. Hugo Chávez avait sa police, ses forces armées et a organisé les milices armées. Quand vous me parlez des ponchos rouges, qui sait si certaines forces sociales sont la base pour créer des milices, ou si le peuple a aussi son groupe organisé, armé, légal. Le peuple ne veut pas des forces armées dans la ville, parce qu’elles sont complices du coup d’État ».

Evo Morales souligne qu’il y aura un débat important au Forum de Sao Paulo. « Des événements anti-impérialistes, des événements de solidarité, d’autodétermination des peuples. Cela va provoquer un débat : comment le peuple doit s’organiser sur deux plans. Celui de la communication, des réseaux sociaux, mais aussi le plan de la sécurité des gouvernements progressistes ou de gauche, ou anti-impérialistes ».

Maintenant que Morales sirote du jus d’orange, il a l’air plus détendu. Il parle de ce qu’il appelle ses péchés : « Vous savez, nos politiques économiques, sociales et programmatiques, pour nous libérer des politiques imposées par le Fonds monétaire international, sans la Banque mondiale, ne sont pas acceptées. Ils n’acceptent pas cela. Mon pire crime a été de nous libérer, non seulement dans la partie sociale et culturelle, non seulement dans la partie idéologique et politique, mais aussi dans la partie économique. La croissance de la Bolivie surprend tout le monde. On a mis en place des programmes sociaux, des politiques économiques dont les USA ne veulent pas, car ils aiment l’impérialisme et le capitalisme. C’est le péché d’Evo, le président de la campagne.

« Nous sommes passés d’un État colonial à un État plurinational à économie plurielle, où l’État dirige l’investissement, accompagné par le secteur privé, mais aussi par des secteurs associatifs tels que les coopératives, les entreprises communautaires, familiales. Dans les premières années de notre gestion, le secteur privé ne l’a pas acceptée. Nous avons été expulsés, mais au fur et à mesure que notre modèle économique commençait à se développer, ils ont dû le reconnaître eux-mêmes. Des hommes d’affaires m’ont dit : « Monsieur le Président, grâce à votre processus, nous avons amélioré notre économie, nous avons grandi, mieux qu’avec beaucoup de partis de droite ».

« Certains secteurs privés ne sont pas d’accord, c’est pourquoi je dis que c’est une question de classe. Comment est-il possible – se demande-t-il – que cet Indien, que les indigènes puissent démontrer que la Bolivie est meilleure aujourd’hui ? »

Vous avez, avec vos programmes sociaux, sorti de la pauvreté beaucoup de Boliviens qui sont devenus une classe moyenne qui rejette maintenant votre forme de gouvernement. Que pensez-vous de cela ?

C’est mon autre péché. Nous avons mis en place des programmes sociaux pour les familles les plus modestes. En quoi consistent ces programmes ? Une famille, une personne fait un projet productif. Par exemple, il coûte mille dollars. L’État donne 70 pour cent. Ce sont des programmes visant à libérer la pauvreté. Environ 3 millions de Boliviens sont passés de la classe pauvre à la classe moyenne, et maintenant ils ont d’autres attentes. Le péché d’Evo est que ce soit un Indien qui libère la croissance économique. Comment un Indien va savoir ça ! Ils se sentent déjà comme une classe moyenne, maintenant ils se rendent compte qu’ils sont vraiment une classe moyenne, mais beaucoup de gens des classes moyennes le sont à contrecoeur. Ils n’acceptent pas que nous syndicalistes et indigènes puissions montrer que la Bolivie a beaucoup d’avenir. Je viens des luttes sociales, des familles les plus humbles. Je ne viens pas de l’Altiplano bolivien à l’est du Chapare pour faire de la politique, ni pour être syndicaliste, mais pour améliorer l’économie.

« Alors je me demande : Pourquoi suis-je arrivé à la Présidence sans formation universitaire ? C’est grâce à la vérité et à l’honnêteté. Personne ne peut m’accuser d’être corrompu. Voler, jamais ».

Apprendre

J’ai l’idée que le grand problème de la gauche, c’est qu’elle ne sait pas comment éduquer sa population, qu’elle a laissé l’éducation aux médias électroniques, par exemple, est-ce vrai ?

Oui, vous avez raison. Parfois, il s’agit de problèmes de gestion qui négligent l’idéologisation des nouveaux dirigeants. Je ne viens pas d’ateliers ou de séminaires d’idéologisation, mais de marches, de congrès, de réunions permanentes. Pour moi, c’est une autre façon d’apprendre. J’ai écouté, par exemple, le Parti communiste de Bolivie. Si vous ne passez pas par la jeunesse communiste, vous n’êtes pas un militant. Nous avons négligé l’idéologisation en passant en revue le passé, ce qui a été une autre faiblesse.

Quelle contradiction ! En fin de compte, votre projet a nourri la droite.

Oui, c’est compréhensible. Maintenant, je me rends compte, avec les réflexions, avec les questions que vous me posez, qu’avec nos politiques économiques, nous avons nourri le secteur privé pour que certains d’entre eux conspirent. Je ne pense pas que ce soit tous. Les nouvelles générations doivent réaliser qui sont les ennemis. Le capitalisme et l’impérialisme ne leur garantissent pas l’avenir.

Et en parlant de l’avenir, ne voyez-vous pas beaucoup de sang dans les rues de Bolivie ?

C’est ce que je veux éviter. C’est pour ça que je suis parti. Du Mexique, je demande la pacification. Je demande l’intervention des Nations Unies, l’intervention de l’Église catholique.

Mais vous y croyez encore ?

D’une façon ou d’une autre, pour baisser la tension. Toute l’Église catholique n’est pas mauvaise. Nous avons été surpris par le comportement de certaines églises évangéliques, mais il y en a aussi de bonnes, comme les méthodistes. Enfin, il doit y avoir un dialogue national, il doit y avoir la participation des organisations. Le peuple se mobilise pour qu’Evo puisse terminer son administration.

« Maintenant que l’OEA est aussi putschiste, qui devrions-nous appeler à la médiation ? Ce seront les Nations Unies. Il faut un garant qu’il y aura un dialogue, que la démocratie reviendra et que mon administration ira à son terme et s’ils ne veulent pas que j’aie une relation, je n’en ai pas, mais ils doivent comprendre que la première tâche est de pacifier ».

Evo Morales porte une veste en flanelle à carreaux. L’interview est terminée, mais il dit que le gouvernement du Mexique, de López Obrador, est un gouvernement d’espoir et répète qu’il lui a sauvé la vie.

Puis il se hâte de sourire pour les caméras, avant de prendre un air préoccupé quand les objectifs ne sont plus braqués sur lui. « Je voyageais beaucoup, tout le temps, maintenant je me sens enfermé », et avec une poignée de main il nous dit au revoir, avec en tête l’idée de retourner très bientôt dans sa Bolivie.

Miguel Ángel Velázquez & La Jornada

Traduit par  Fausto Giudice / Merci à Tlaxcal