Le sommeil de la raison engendre des monstres en Bolivie

Ces derniers jours, la presse célèbre l’avancée significative de la Bolivie dans le processus de pacification sociale. « Le Congrès approuve de nouvelles élections », « La Bolivie nomme son premier ambassadeur aux Etats-Unis », sont les nouvelles qui font la une des journaux du monde entier.

Cependant, il s’agit d’un regard partial qui tente délibérément d’égarer le lecteur à travers un récit abstrait, sans sujet, déshumanisé, qui ignore et méprise la souffrance de milliers de Boliviens et qui les stigmatise en prétendant attaquer le président Evo Morales présenté comme un tyran, la source de tous les maux de la Bolivie.

Ce qui se passe actuellement en Bolivie n’est pas l’exemple d’une solution à une crise constitutionnelle, mais une perversion de la démocratie elle-même, de ses normes, de ses principes et de ses valeurs fondamentales.

Il n’est plus nécessaire, comme par le passé, de faire des coups d’État avec des chars et des avions qui bombardent le palais du gouvernement. Il suffit maintenant de semer le doute sur le recomptage rapide (préliminaire) des votes lors d’une élection, d’arroser d’incertitude son résultat par des interprétations partielles qui ne sont pas fondées sur des fait contrastés, pour provoquer une explosion sociale. Et que la police et l’armée, en tant que garants de la démocratie, descendent dans la rue pour ne réprimer sévèrement qu’une seule des deux parties et faire pression sur le président pour qu’il démissionne, pour le bien du pays, afin d’éviter un bain de sang, qui de toute façon a eu lieu, provoqué par eux-mêmes, soit dit en passant.

Il existe déjà deux rapports internationaux qui assurent qu’il n’y a pas eu de fraude électorale en Bolivie. L’un est de Walter Mebane, professeur au Département de sciences politiques et au Département de statistique de l’Université du Michigan. L’autre est du Centre de recherche sur l’économie et les politiques (CEPR). Ces deux rapports contrastent avec l’attitude hâtive et non fondée du rapport préliminaire des observateurs de l’OEA, qui soupçonne en tout état de cause le système de décompte rapide, mais pas le décompte officiel effectué par le Tribunal électoral suprême.

Mais, comme l’a souligné Boaventura de Sousa : « Les faits montrent qu’en Bolivie, un plan de coup d’Etat a été élaboré il y a longtemps, avec diverses composantes bien synchronisées entre les élites locales et l’impérialisme nord américain ». A tel point que – continue de Sousa – le spectre de la fraude était « cimenté des semaines avant les élections », de sorte que plusieurs conseils généraux ont annoncé qu’ils ne reconnaîtraient pas le résultat des élections si Evo gagnait.

Il n’y a pas de démocratie

Il n’y a pas de démocratie quand le président est accusé de fraude électorale, comme le fait Mario Vargas Llosa, en rendant explicite son sectarisme clairement anti Morales, en dénaturant la vérité sur ce qui s’est passé, en assumant les fakes news, avec un discours prétendument indépendant, et en qualifiant de racistes ceux qui dénoncent précisément la discrimination raciale et ethnique en Bolivie.

Il n’y a pas de démocratie quand les forces armées forcent le président à démissionner et qu’il est persécuté sans lui laisser d’autre alternative que de fuir son propre pays pour sauver sa vie et éviter un affrontement armé.

Il n’y a pas de démocratie lorsque la deuxième vice-présidente du Sénat, Jeanine Áñez, se proclame présidente par intérim, bloquant l’accès au Parlement pour que d’autres sénateurs ayant plus de droits qu’elle d’occuper ce poste aient la moindre possibilité de l’occuper ou que la démission du président soit débattue.

Il n’y a pas de démocratie lorsque l’investiture du poste de président par intérim se fait en brandissant la Bible, alors qu’elle s’élève contre les coutumes et les croyances d’une majorité indigène, attaquant l’État de Droit laïc et non confessionnel.

Il n’y a pas de démocratie quand le nouveau ministre de l’Intérieur Arturo Murillo, qui vient d’entrer en fonction, annonce « la chasse à Juan Ramón Quintana », ancien ministre de la présidence d’Evo Morales.

Il n’y a pas de démocratie quand le nouveau gouvernement autoproclamé, après le coup d’État, accuse Evo Morales lui-même d’être un terroriste et séditieux avec des preuves fausses ou manipulées, de travestir la réalité, de désinformer le public et donc de provoquer une persécution claire des opposants politiques.

Il n’y a pas de démocratie quand un décret suprême garantit l’immunité et avec lui l’impunité de l’armée, qui est descendue dans la rue pour réprimer sans retenue les manifestations, accusant par la suite les partisans de Morales de ces actions.

Il n’y a pas de démocratie lorsque les conventions internationales sur l’asile sont violées, ce qui prive les réfugiés de toute sécurité à l’ambassade du Mexique pour qu’ils puissent quitter le pays.

Rien à célébrer

Enfin, on ne peut pas considérer comme une victoire démocratique la mise en place d’une table de dialogue qui, soit dit en passant, a été suggérée par Evo Morales lui-même, pour pacifier le pays, définir les accords pour la convocation de nouvelles élections générales et parvenir à un consensus pour élire un nouveau Tribunal électoral suprême. Le fait qu’Evo ait renoncé à se porter candidat aux nouvelles élections indique qu’il a fait passer les intérêts du pays avant le sien et ceux de son parti.

Ce n’est qu’ainsi que l’Assemblée législative a promulgué une loi qui établit les conditions pour la tenue d’élections présidentielles et législatives, suite à la médiation de représentants d’organisations internationales et de l’Église catholique, et qui ne permet que deux mandats consécutifs, ce qui exclut qu’il se présente aux prochaines élections.

C’est pour cela qu’il n’y a rien à célébrer, parce que la monnaie d’échange à un éventuel retour aux mécanismes institutionnels a été le nettoyage politique de l’adversaire, l’élimination du scénario politique d’Evo Morales exillé au Mexique, décapitant ainsi le gouvernement, le mouvement indigène et le titulaire légitime qui n’a pas été défait aux élections, réduisant en miettes la dialectique démocratique.

Ce qui est vraiment grave, c’est que la situation intermédiaire jusqu’au nouvel appel électoral puisse être utilisée, dans le plus pur style putschiste, pour détruire une grande partie des progrès politiques et sociaux réalisés ces dernières années par le peuple bolivien, sapant la dignité et la fierté d’être indigène dans un pays à majorité indigène.

Bien que Vargas Llosa affirme le contraire, la vérité est que, jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Evo Morales, la Bolivie était gouvernée exclusivement par des castes de Blancs et de Métis blancs, dans une fidèle reproduction créole de l’héritage suprémaciste colonial, marquée par la discrimination, le racisme, l’exploitation et le mépris pour les Amérindiens et les Afro-américains.

Clichés réactionnaires

Il suffit de traverser plusieurs villes de ce grand pays, ses quartiers les plus pauvres comme les dernières banlieues de Santa Cruz de la Sierra, les faubourgs de La Paz, El Alto, Sucre, Potosí, Cochabamba, Ouro et tant d’autres pour le prouver. Celui qui nie la réalité de cette structure raciste qui divise le pays, même s’il prétend connaître la Bolivie, démontre qu’il ne la connaît pas assez, exprime le racisme qu’il porte en lui, ainsi que la tromperie des arguments, des clichés et des caractéristiques des mouvements les plus extrêmes et réactionnaires de la droite, qui sont, du moins provisoirement, imposés dans le pays.

Comme dans le reste du continent, entre 1964 et 1982, la Bolivie a eu ses propres gouvernements militaires qui, avec la bourgeoisie locale raciste et classiste, administraient le pays pour leur propre bénéfice, comme s’il n’appartenait qu’à eux, un pays où quelques militaires et d’autres se sont succédés avec de brefs intervalles de gouvernements civils, mais tous également serviables aux intérêts étrangers, principalement de l’Amérique de Nixon et Kissinger.

La Bolivie a dû attendre janvier 2006 pour avoir, pour la première fois de son histoire, un président indigène, même si certains veulent lui refuser ce statut. L’indignité a atteint cet extrême ! À partir de ce moment, Evo Morales a dirigé, avec succès et erreurs, la construction d’un État plurinational de Bolivie et a retrouvé la fierté d’être autochtone, ce qui ne plaisait pas, et ne plaît pas non plus, aux élites patronales et politiques traditionnelles. Sous sa conduite, la Bolivie a connu la décennie de prospérité économique, sociale et politique la plus importante de son histoire démocratique. Il a abandonné le système despotique dominant qui marginalisait les deux tiers de la république, avançant dans le cadre d’une démocratie participative et pas seulement représentative. Il a obtenu une croissance économique forte et soutenue, avec une amélioration significative de la redistribution des revenus, grâce en grande partie aux expropriations et nationalisations d’entreprises stratégiques qui exploitent, avant tout, les giganteques réserves minières.

Le Commissaire Francisco Eguiguren lors de sa dernière visite de travail en août 2018 qui conduisait la délégation de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a reconnu publiquement ses réalisations politiques, économiques et sociales.

Marche arrière

Tout ces progrès démocratiques, sociaux et culturels sont en train de s’inverser. Et au profit de qui ? Certainement pas de la grande majorité des Boliviens qui continuent d’exprimer leur douleur, leur indignation et leur désaccord dans les rues du pays, alors qu’ils sont sévèrement réprimés, une répression qui a déjà fait 34 morts, 800 blessés et 624 détenus.

La CIDH a dénoncé « l’usage disproportionné de la force » contre les manifestants, par la police et les forces armées, l’impunité de ces actes, l’inquiétude face aux limitations de la liberté de la presse, la haine raciale contre les peuples autochtones, « la nécessité d’instaurer un processus de dialogue national public, représentatif et inclusif pour nommer les membres d’une nouvelle autorité électorale et organiser, dans les 90 jours qui viennent, des élections transparentes et crédibles » avec une cessation préalable des violences. Dans le même ordre d’idées, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, de concert avec des pays comme l’Espagne, exige une commission d’enquête indépendante, en particulier pour les morts à Cochabamba.

Intérêts économiques

Cela me fait penser que d’autres intérêts sont en jeu et qu’en sous-main, les cartes sont brouillées en leur faveur. La Bolivie possède la plus grande réserve de lithium au monde, un minéral essentiel pour la production de batteries, celles que nous utilisons dans les téléphones et les ordinateurs portables, et les mêmes qui seront de plus en plus utilisées dans les voitures électriques. C’est un minerai qui, entre les mains du peuple et de ses représentants légitimes, pourrait rapidement faire de la Bolivie un pays riche, mais qui, entre les mains habituelles, enrichira les élites politiques et économiques de toujours, locales et étrangères, en particulier celles du pays géant du Nord.

C’est pourquoi je ne suis pas surpris que le nouveau gouvernement intérimaire ait fait de la reconfiguration de ses relations internationales l’une de ses priorités, en nommant avant tout autre un nouvel ambassadeur aux États-Unis, onze ans après que les deux pays ont mutuellement expulsé leurs diplomates.

Le sommeil de la raison engendre des monstres est une gravure du peintre espagnol Francisco de Goya, publiée en 1799

Non, la Bolivie n’est pas heureuse de revenir à la « normalité », au contraire, elle continue de saigner à mort. L’escalade du recours à la force meurtrière par les forces militaires et de sécurité boliviennes est extrêmement préoccupante, surtout si l’impunité leur a déjà été garantie par décret présidentiel, même si, à la suite des accords de la table de dialogue, le décret suprême no 4078, craint et aberrant, a déjà été abrogé.

Pour ma part, je suis d’accord et je m’associe à la déclaration signée par des experts en droit international, et je fais de même avec le Grupo de Puebla, dans le cadre du CLAJUD (Consejo Latinoamericano de la Justicia y la Democracia), où nous avons demandé l’adoption de mesures de protection pour les membres du gouvernement Evo Morales, ainsi que d’autres organes et organisations qui demandent instamment au gouvernement et aux forces de sécurité, de respecter leurs obligations juridiques internationales en matière de protection de la liberté de réunion et d’interdiction du recours excessif à la force contre des manifestations civiles.

Si, comme l’affirme Boaventura de Sousa, « la démocratie libérale n’a pas d’avenir et court le risque de mourir démocratiquement en élisant régulièrement des antidémocrates ou des gouvernements qui se séparent rapidement de leurs bases sociales », nous avons l’obligation morale de travailler avec la Bolivie pour remettre le pays sur la voie du progrès et de l’égalité engagée par Evo Morales et qui a tant bénéficié à la grande majorité du peuple.

Nous devons rester vigilants, dénoncer les abus et proposer des pistes d’action, car en Bolivie, en Amérique latine, en Espagne et dans le monde entier, quand la raison est endormie, les pires cauchemars surgissent et les fantômes du passé fasciste, que nous pensions déjà vaincus, reviennent ou, comme le dit la gravure de Goya, parce que « le sommeil de la raison engendre des monstres ».

Baltasar Garzón - Juriste, membre du Conseil latino-américain du droit et de la démocratie (CLAJUD)

Source : Pagina 12 / Traduction : Venesol