Silence sur l’assassinat d’un journaliste

Les médias et les groupes de défense des droits humains restent silencieux sur l’assassinat de Sebastian Moro, un journaliste engagé politiquement en Bolivie

Les derniers mots connus de Sebastian Moro avant qu’il ne soit retrouvé dénoncent l’enlèvement de fonctionnaires du gouvernement et les attaques de la mafia contre des journalistes et les moyens de communication.

Le 10 novembre, le journaliste argentin Sebastian Moro a été retrouvé inconscient, souffrant de multiples blessures, couvert d’ecchymoses, d’égratignures et d’autres signes de violence, tous enregistrés au centre médical où il a été soigné. Moro portait un gilet qui l’identifiait comme journaliste. Il couvrait le coup d’État soutenu par les États-Unis contre Evo Morales, le président de Bolivie démocratiquement élu.

Il avait 40 ans et travaillait pour le quotidien argentin Pagina12. Quelques heures auparavant, il avait dénoncé ce qu’il considérait comme une prise du pouvoir par l’extrême droite. Ses derniers mots connus, publiés dans son journal quelques heures avant qu’on le découvre, dénonçaient l’enlèvement de fonctionnaires du gouvernement et les attaques de la mafia contre des journalistes et les moyens de communication.

Il avait été l’une des seules voix à révéler au monde la campagne de terreur de l’opposition locale. Moro a passé six jours dans un hôpital de La Paz avant de finalement succomber à ses blessures.

Bien que l’attention du monde entier soit concentrée sur ce pays, les médias ont complètement ignoré le probable passage à tabac d’un journaliste étranger pour des raisons politiques. Moro n’a pas été mentionné dans le New York Times, CNN, MSNBC, Fox News ou tout autre média occidental, même si son histoire est bien connue en Argentine.

Son cas n’a pas non plus été mentionné par les grands réseaux de défense des droits humains tels qu’Amnesty International ou Human Rights Watch. Même le Comité pour la protection des journalistes n’a pas reconnu son assassinat. Sa liste de journalistes morts en 2019 n’en mentionne aucun en Amérique du Sud.

En fait, tant les médias que l’industrie des droits humains ont mené une campagne pour légitimer la nouvelle administration putschiste de Jeanine Añez et blanchir sa répression des médias indépendants.

Reprenant la ligne de l’administration Trump, les grands médias ont refusé de qualifier les événements en Bolivie de coup d’État, préférant plutôt les présenter comme la « démission » de Morales. Le New York Times a salué la fin de Morales « de plus en plus autocratique » et s’est dit soulagé que le pays soit entre les mains de dirigeants plus « responsables ».

De son côté, le Wall Street Journal titrait : « une rupture démocratique en Bolivie ». Human Rights Watch a également joué un rôle clé dans le renversement, soutenu par les États-Unis, d’un chef d’État démocratiquement élu, en minimisant la violence qui continue de sévir en Bolivie. Son directeur, Ken Roth, a affirmé que le coup d’État était un « soulèvement » visant à « défendre la démocratie » contre un « homme fort », tandis que l’organisation a qualifié de simplement « problématique » le décret signé par Añez qui accorde à la police et aux forces armées boliviennes une immunité totale contre tous les crimes qu’elles commettent  en massacrant les manifestants.

Le Bolivien Evo Morales a été « la victime d’une contre-révolution visant à défendre la démocratie… contre la fraude électorale & sa propre candidature illégale. Il a perdu le soutien de l’armée parce qu’elle n’était pas prête à tirer sur les gens pour le maintenir au pouvoir. »   – Kenneth Roth (@KenRoth) 18 novembre 2019

En fait, la seule source en anglais qui a rapporté la mort de Moro est l’Orinoco Tribune, un petit site vénézuélien animé par deux personnes, selon son site web. La Tribune a traduit un article argentin et l’a publié sur son site Internet. MintPress News a contacté la Tribune pour commenter l’histoire. Le rédacteur en chef a répondu que le cas de Moro, ainsi que le silence total des médias sur la question, mettaient en évidence la nécessité de créer et d’encourager de nouveaux médias de base. Il a également noté qu’après le coup d’État contre le président hondurien Manuel Zelaya en 2009 :

« L’un des premiers gestes posés lors du coup d’Etat américain contre Zelaya au Honduras a été de fermer la radio communautaire et d’enlever les journalistes. Ceux-ci, torturés, ont été jetés sur la route en guise d’avertissement pour les autres. Les plus chanceux ont survécu. Le coup d’État en Bolivie semble suivre la même courbe. »

Comme l’a signalé MintPress, on a assisté à une attaque coordonnée contre les médias indépendants en Bolivie. La nouvelle ministre des Communications, Roxana Lizarraga, a annoncé que cela faisait partie du « démantèlement de l’appareil de propagande du régime dictatorial d’Evo Morales », affirmant que « les militants de Morales qui ont abusé du système médiatique de l’Etat » sont « écartés ». Des médias tels que TeleSUR et RT en Español ont été fermés et des journalistes ont été maltraités.

Mme. Lizarraga a également déclaré qu’elle poursuivrait tout journaliste impliqué dans ce qu’elle a appelé une « sédition », notant qu’il avait déjà une liste d’individus et de médias « problématiques ».

Les groupes de défense des droits humains ont également subis la répression. Le nouveau ministre de l’Intérieur, Arturo Murillo, a directement menacé une délégation argentine des droits humains dès son arrivée. « Nous recommandons à ces étrangers qui arrivent… de faire attention », précisant : « On vous regarde. Nous vous suivons », avertissant qu’il y aura « tolérance zéro ». Il a ajouté par ailleurs que « le premier faux pas qu’ils feront, en essayant de commettre des actes de terrorisme et de sédition, ils devront faire face à la police ». Quatorze membres du groupe ont ensuite été arrêtés, pour faire taire la presse.

Les plus grandes ONG existent principalement pour protéger et promouvoir le pouvoir sous prétexte de défendre les droits humains. Human Rights Watch a commencé comme une machine de propagande antisoviétique pendant la guerre froide. Luis Kutner, co-fondateur d’Amnesty International était un agent du FBI impliqué dans l’assassinat de dirigeants des Black Panthers comme Fred Hampton. Cela explique leur peu d’intérêt pour le meurtre de Moro dans un contexte de violence croissante en Bolivie. Ceux qui affrontent réellement et directement le pouvoir sont rarement vus avec bienveillance par les grands médias.

Alan Macleod

Alan MacLeod est journaliste pour MintPress, ainsi qu'un universitaire  et rédacteur de rapports sur l'équité et l'exactitude en matière  d’information. Son livre, Bad News From Venezuela : Twenty Years of Fake News and Misreporting a été publié en avril. 

Source : Vida Latinoamericana / Traduction : Venesol