Adieu à l’oasis chilien

Quand s’écrira l’histoire de la révolte sans précédent de 2019 qui a changé le destin du Chili, une phrase prononcée par le président Sebastián Piñera le 8 octobre dans une émission de télévision à Santiago sera sans aucun doute mise en évidence : « Au milieu d’une Amérique en convulsion, le Chili… est une véritable oasis. »

Performance de Rocío Hormazábal

Ces mots traduisaient un aveuglement sans limite et une arrogance sans borne, non seulement du Président, mais de toute une classe dirigeante qui ne comprenait pas ce qui se passait dans le pays réel qui couvait à ce moment précis l’explosion sociale qu’emprisonnés dans leur bulle, aucun membre de l’élite n’avait prévue.

En effet, alors que Piñera pérorait à la télévision, des milliers d’étudiants chiliens sautaient joyeusement les tourniquets du métro de Santiago, refusant de payer une augmentation de trente pesos que le gouvernement avait récemment décrétée, deux jours à peine avant que Piñera ne se vante que le Chili est si différent du reste du turbulent continent latino-américain.

Au lieu de comprendre le désespoir qui se cachait derrière cette forme de protestation pacifique, les ministres de Piñera (qui comprenaient une foule de personnes vilement enrichies pendant la dictature de Pinochet) ont fait la sourde oreille et ont répondu par une violence de plus en plus sauvage, qui, au lieu de contenir les émeutes, a alimenté le mécontentement que les éléments anarchistes et lumpen, ainsi que les groupes alliés aux trafiquants de drogue, ont utilisé pour déclencher des pillages et des actes de vandalisme. Le président a déclaré une guerre à mort contre le peuple, a imposé l’état d’urgence et le couvre-feu, et a ordonné aux militaires de descendre dans les rues. Depuis l’époque de Pinochet, on n’avait plus vu de chars et de soldats patrouiller dans les villes.

Le peuple chilien ne s’est pas laissé intimider. De façon majoritairement pacifique, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont sortis pour défier la répression, s’engageant dans un octobre libérateur qui rappelait l’exploit d’un autre octobre, celui de 1988, lorsque le peuple chilien a vaincu la dictature dans un plébiscite qui a amorcé le lent retour à la démocratie. Cette épopée de 1988 avait été menée par les politiciens de centre-gauche qui ont su créer les conditions pour que le pays respire en paix après tant d’années de dictature.

Ces dirigeants ont réalisé, au cours des décennies suivantes, quelques progrès remarquables : une diminution significative de la pauvreté, une série de procès des plus effrayants violateurs des droits humains de l’ère Pinochet, quelques améliorations dans les domaines de la santé et de l’éducation, des projets d’infrastructure et de transport, des modernisations de l’appareil d’État. Mais ils n’ont pas réussi à en finir avec les enclaves autoritaires héritées de la dictature, ni remettre en question l’extraordinaire inégalité d’un Chili où un petit groupe cupide s’est approprié une part énorme et obscène de la richesse nationale. L’insouciance avec laquelle ces aristocrates et nouveaux riches ont fait étalage de leurs privilèges et l’impunité dont ils jouissent ont alimenté la colère des Chiliens ordinaires pour qui la hausse des trente pesos était un fardeau important et une provocation dans un pays où la corruption des privilégiés est rarement sanctionnée.

C’est alors qu’est survenue une insurrection généralisée qui a débordé les structures des partis et les politiciens discrédités qui n’avaient pas réussi à apporter une solution aux problèmes profonds du Chili, un mouvement qui a ébranlé les fondements du modèle politique et économique inégal qui a gouverné le pays au cours des dernières décennies.

Moins de trois mois après que les jeunes se sont rebellés contre des dirigeants qui ne les ont pas inclus ou écoutés, le Chili a changé de manière radicale. Toutes les forces politiques se sont entendues sur la marche à suivre pour doter le pays d’une nouvelle constitution en remplacement de celle odieusement imposée par Pinochet en 1980, bien que la droite se soit opposée avec succès à la parité des sexes et à la nécessaire présence des secteurs indépendants et des peuples autochtones dans la constitution. Des mesures sont mises en œuvre qui commencent à pallier — bien que de façon limitée — aux graves lacunes en matière de pensions et de soins de santé, de parcs, de logement et d’éducation qui touchent la majorité de la population.

Performance de Rocío Hormazábal

Il reste à voir si ces réformes seront menées à bien ou si, une fois de plus, le désir d’un pays plus beau et plus équitable sera frustré. Il reste à voir si les policiers qui ont répondu aux demandes légitimes des jeunes par des balles et des tortures seront jugés et punis. Il reste à voir si la droite chilienne, habituée à miner la démocratie en toute impunité, acceptera une contraction de son pouvoir et de ses possessions, ou si elle mettra de plus en plus d’obstacles sur la voie du processus qui aboutira à une nouvelle Constitution. Il reste à voir si les demandes de politiques durables pour faire face à la crise climatique, aux droits des travailleurs à s’organiser, au contrôle de l’eau en milieu urbain et rural (le Chili est le seul pays au monde où l’eau est entre des mains privées), seront à nouveau reportées. Il reste à voir si les politiciens de centre-gauche se rendront compte qu’il ne doivent pas craindre la mobilisation du peuple. Il reste à voir si les secteurs fascistes, nostalgiques de la poigne de fer de Pinochet, ne profiteront pas du désordre et des pillages pour relancer la chimère d’une nouvelle dictature. Il reste à voir si les militaires, face à un pays divisé et déchiré par le vandalisme criminel de quelques-uns qui profitent des protestations pacifiques de la majorité, ne décideront pas qu’il est temps de sortir des casernes. Il reste à voir si les jeunes Chiliens qui n’ont pas eu peur des coups, des balles, des viols et des gaz lacrymogènes auront l’espace nécessaire pour respirer tranquillement, pour pouvoir exploiter tout le potentiel créatif qu’ils ont en eux. Il reste à voir si les demandes éternellement reportées des femmes victimes de violence et des peuples autochtones obtiendront la reconnaissance qu’elles méritent.

Il reste à voir, reste à voir…

Mais il y en a qui ne verront plus, près de trois cents jeunes qui resteront aveugles suite aux coups de feu de la police, trois cents qui resteront sans yeux pour que les propriétaires du Chili, retirés dans leur monde, puissent enfin ouvrir les yeux sur la réalité d’un pays qu’ils ont traité avec ignorance et mépris, un pays qu’ils ont voulu oublier. Un sacrifice de plus dans la longue liste des sacrifices que tant de personnes ont enduré, des peines et des pertes qui toujours restent pour qu’une nouvelle patrie naisse.

Ce qui est certain, c’est qu’en cette fin d’année 2019 extrêmement bouleversée, le Chili s’est réveillé. Le modèle consumériste néolibéral actuel a été profondément remis en question, appelant à un nouveau modèle d’humanité où l’humain, et non le profit immodéré, prévaudra.

Nous ne sommes pas, quoiqu’en pense Piñera et ses gens, une oasis en Amérique latine. Nous faisons partie de l’histoire perpétuelle de notre vaste continent rebelle qui lutte depuis des siècles pour un monde plus juste et plus inclusif.

Il dépendra du peuple chilien de comment s’écrira la prochaine page de cette histoire.

Ariel Dorfman

Ce texte est basé, en partie, sur la brochure Chile : Juventud Rebelde, qui vient de sortir éditée par le Fondo de Cultura Económica qui a également publié Allegro,  le dernier roman d'Ariel Dorfman. Ariel Dorfman, est un romancier,   dramaturge, essayiste, universitaire et militant des droits de l'homme   argentino-chilien,  il écrit, avec Armand Mattelart, une critique de l'impérialisme culturel nord-américain, Comment lire Donald Duck. La Jeune Fille et la Mort (La muerte y la doncella, 1991), pièce de théâtre adaptée au cinéma en 1994 par Roman Polanski dans le film éponyme.

Source : Pagina 12 / Traduction : Venesol