Comme un parfum de révolution dans l’air

Personne n’aurait imaginé avant l’irruption de la jeunesse dans le métro chilien que cette fin d’année allait dévoiler la carte de la conflictualité que nous voyons. Un scénario qui montre qu’après le retrait concerté du gouvernement de la dictature de Pinochet et l’irruption d’une pseudo-démocratie surveillée par l’empire (appelée Concertación), le système sent la pourriture. C’est précisément ce que crient les jeunes (qui ont majoritairement entre 13 et 25 ans) lorsqu’ils se retrouvent quotidiennement sur des barricades en feu et font face à la répression criminelle des pacos (flics), ce corps de police militarisée qui agit comme une machine à faire le plus de dégâts possible.

C’est cette jeunesse courageuse, car il faut une bonne dose d’adrénaline et une belle conscience politique pour sortir dans la rue sans armes face à la machine de haine lancée par le Président Piñera, c’est elle qui a mis en marche la restauration de la dignité chilienne, qui a réveillé toute la société et qui, au passage, nous a rappelé que la solidarité, la camaraderie et la tendresse sont des biens qui n’ont pas été anéantis.

Ce Noël a été prodigieux en actions qui démontrent qu’ « il n’y a rien à célébrer sinon la lutte », comme l’indique une affiche vue dans une rue de Santiago. Tandis qu’un groupe de filles en costume et cagoule rouges se faufilait dans l’un des grands magasins de la capitale pour chanter des chants de Noël féministes et antigouvernementaux, un autre bataillon de jeunes accrochait des banderoles dans les supermarchés du centre-ville, appelant à soutenir le soulèvement populaire.

C’est pourtant sur l’emblématique Plaza de la Dignidad qu’a eu lieu, le soir du 24, le moment le plus fort, quand des familles entières et des membres d’organisations sociales et populaires sont arrivés avec de la nourriture et des boissons pour organiser une veillée improvisée précisément sur les lieux de tant de combats contre la répression depuis le début de ce grand mouvement. Mais le sadisme des pacos, ne pouvait pas tolérer un tel défi pacifique et, une fois de plus, ils ont réprimé quiconque leur semblait un « ennemi ». Cela n’a pas empêché beaucoup de gens de leur tenir tête en les chahutant ou les accusant d’être de « misérables répresseurs ». Quelques heures auparavant, un autre groupe de policiers avait arrêté un adolescent qui participait à une fête d’anniversaire d’enfants, simplement parce qu’ils trouvaient qu’un groupe de voisins avait l’air suspect. Et comme ici personne ne se rend, ce sont les mères des enfants qui ont protesté contre leur attitude autoritaire et brutale.

Toutes ces manifestations de récupération de la dignité se déroulent au même moment dans tout le pays, beaucoup organisent des concerts de casseroles et défilent dans l’extrême nord du pays, à Iquique, d’autres groupes de jeunes se battent au corps à corps avec les carabiniers à Antofagasta et à Villa Portales, et toutes et tous se préparent pour la grande concentration et la veillée du 31 décembre sur la Plaza de la Dignidad. Ce jour qui clôt une année commencée difficilement et qui se termine dans une mer de rébellions et de nouvelles insurrections, sera l’occasion non seulement de trinquer entre frères et sœurs, mais aussi de rendre hommage à cette puissante « première ligne »  composée des plus jeunes, armés de boucliers improvisés, qui défendent le reste des mobilisés contre les charges brutales des répresseurs. Pour que les remerciements soient partagés, chaque organisation ainsi que beaucoup d’auto-convoqués apporteront leur contribution pour faire une immense table solidaire. Y aura-t-il de la répression ? On ne sait jamais, mais cela ne paralyse personne, parce que cette lutte n’en est pas une de plus, sinon celle qui cherche à montrer au monde qu’entre les Andes et le Pacifique, des gens qui ne croient plus aux politiciens bourgeois et à leurs partis figés (y compris ceux d’une gauche sociale-démocrate) qui ne descendent pas dans la rue, et encore moins aux protestations contre le système, parce qu’ils ont choisi depuis longtemps de le maintenir.

C’est ainsi que se termine cette année 2019 dans ce pays pour lequel Salvador Allende et Miguel Enriquez ont donné leur vie, et c’est ainsi que  2020 se poursuivra. La colère dans les rues s’atténuera, parce que l’été est l’été, mais déjà se préparent des manifestations notamment au célèbre Festival de Viña del Mar. Tout cela pour réchauffer l’atmosphère au mois de mars, où si tout continue comme ça et que les prévisions se réalisent, il pourrait y avoir un grand soulèvement national. Et Piñera ? Il va mal, merci. Sa popularité est au plancher, et s’il ne tombe pas c’est parce que Trump ne l’a pas encore décidé, mais ce n’est pas le plus important, parce que ces foules prêtes à se battre savent que le grand défi qui attend le mouvement insurgé est de construire, à partir de la rue et en combattant, une société différente. Ce ne sera pas pour tout de suite, mais la graine est déjà semée pour que ce que nous voyons aujourd’hui et qui nous surprend (qui n’est pas différent de ce qui se passe en Équateur, en Colombie ou à Paris) marque un tournant et un point de non-retour. Comme nous le disait un garçon de 17 ans dans les rues de Santiago : « Il y a comme un parfum de Révolution dans l’air et il est plus fort que l’âcreté des gaz des pacos ».

Carlos Aznarez

TeleSur / Traduction : Venesol