Éclatement de l’opposition et bras de fer à l’Assemblée au Venezuela

Avec les votes des chavistes et d’une partie de l’opposition, Luis Parra, du parti Primero Justicia, a pris la direction de l’Assemblée nationale. Cependant, Juan Guaidó qui a dénoncé qu’on l’avait empêché d’entrer dans le bâtiment, a ignoré la nomination et s’est fait réélire lors d’une session parallèle.

L’Assemblée nationale (AN) du Venezuela a une nouvelle direction. Juan Guaidó, entré en fonction l’an dernier à la même date, n’est plus président du Pouvoir Législatif. À sa place, Luis Parra, député de l’opposition du parti Primero Justicia, a été nommé ce dimanche pour la période 2020-2021.

L’élection de Parra s’est déroulée lors d’une séance pleine d’incertitudes et de spéculations. On savait déjà, dès le matin, que deux directions étaient proposés : l’une dirigée par Guaidó et l’autre par un secteur de l’opposition qui avait exprimé son désaccord avec la coalition de Guaidó au cours des derniers mois, s’accusant mutuellement de corruption. 

Ce scénario politique était relativement incertain quant à savoir qui obtiendrait la majorité nécessaire des voix : le bloc Guaidó ou l’opposition dirigée par Parra, dont on sait qu’elle est soutenue par les voix du bloc de parlementaires chavistes.

Une session de l’Assemblée sans Guaidó

La journée a également été marquée par la dénonciation faite par Guaidó depuis les abords du Palais, où il a affirmé que les services de sécurité l’empêchaient d’entrer dans le parlement pour présider la session et gagner avec la majorité qu’il assurait avoir. A côté de lui se trouvaient d’autres députés, dont certains sont interdits de siéger par la Cour suprême de justice (TSJ).

Cette version a été démentie tant par les parlementaires chavistes que par Luis Parra et le député de l’opposition José Britto, qui ont affirmé que Guaidó n’était pas entré parce qu’il savait qu’il n’obtiendrait pas suffisamment de voix. Guaidó aurait choisi de montrer qu’il était empêché d’entrer dans l’hémicycle pour ne pas perdre la présidence lors du vote.

En l’absence de Guaidó pour présider la session, le plus ancien membre du Congrès de l’AN, Héctor Agüero, a pris l’initiative de présenter la proposition de la liste dirigée par Parra, qui a obtenu les votes nécessaires.

« Nous, 30 députés des régions, fatigués d’être pris en otage, nous voulons ouvrir la voie à la dépolarisation du pays, nous affirmons clairement ce que nous voulons : nous présentons notre alternative, il y a eu un vote d’environ 150 députés qui sont inscrits à la chambre, » a affirmé Parra après son élection.

Un point de rupture

L’élection de la nouvelle direction de l’AN marque un tournant dans le conflit : la reconnaissance internationale de Guaidó en tant que président en charge du Venezuela s’est construite à partir de zéro heure de sa présidence de la législature. Comme il a perdu cette position, la question de la reconnaissance internationale de sa présidence intérimaire a été laissée ouverte.

Cette question a reçu une réponse rapide du gouvernement nord-américain qui, par l’intermédiaire de Mickael Kozak, sous-secrétaire adjoint du bureau des affaires du continent américain du département d’État, a qualifié la session de l’Assemblée Nationale de « farce » et affirmé que « Juan Guaidó continue d’être le président par intérim du Venezuela ».

Guaidó, pour sa part, a présidé dimanche après-midi ce qu’il a appelé une session de l’Assemblée nationale devant le Palais législatif fédéral, pour élire la nouvelle direction et faire ratifier sa présidence pour la période 2020-2021. Ce scénario pourrait donc ouvrir les portes à l’existence d’une AN, présidée par Parra, et d’une AN parallèle présidée par Guaidó.

Ce ne serait pas la première fois que l’opposition cherche à créer une institution parallèle, comme dans le cas du TSJ dit « en exil », créé en 2017 et, depuis lors, à l’extérieur du pays.

Que feront Guaidó et Trump ?

Que va tenter de faire Guaidó à présent ? Pour répondre à cette question, il faut se demander ce que le gouvernement américain cherchera à faire dans le dossier du Venezuela. Jusqu’à présent, il s’est trompé dans ses calculs : le cas du TSJ  « en exil » n’a jamais eu d’impact, Guaidó n’a jamais construit un gouvernement parallèle et sa capacité de mobilisation a connu son dernier échec au mois de novembre.

Cette question sur les Etats-Unis (US) conduit à une analyse du scénario américain, où Trump, confronté à la destitution, a le soutien de son parti qui le défendra au Sénat et aux urnes en 2020, soutien qui s’est traduit par une plus grande ouverture aux secteurs néoconservateurs.

Le scénario d’escalade et d’instabilité en Iran, avec son impact sur la hausse des prix du pétrole, pourrait se traduire par la nécessité d’obtenir rapidement un résultat au Venezuela. Ce qui s’est passé dimanche, décrit par les médias comme un « coup d’État au Parlement », pourrait être l’occasion de justifier une nouvelle étape dans l’attaque contre le gouvernement vénézuélien et le processus politique qu’il dirige.

Le temps politique s’est à nouveau accéléré au Venezuela après plusieurs mois de relative stabilité politique, une meilleure image économique de surface qui a déjà commencé à se fissurer avec une nouvelle hausse accélérée du dollar et une attaque (qui a pu être contrôlée) de deux casernes militaires en décembre.

Les prochaines étapes seront les annonces de l’AN parallèle présidée par Guaidó, les mesures publiques et les opérations secrètes qui réaliseront les États-Unis, et la convocation des prochaines élections législatives qui, suite aux événements de ce dimanche, ne seront pas reconnues par le gouvernement nord-américain.

Marco Teruggi

Source : Pagina 12 / Traduction : Venesol