Uruguay : La récréation est terminée!

« Si nous gagnons les élections, la récréation sera terminée pour les malandrins », avait déclaré l’ancien commandant en chef de l’armée uruguayenne, Guido Manini Rios, en lançant sa campagne électorale en mai dernier. Ayant obtenu 11% des voix au premier tour, il a appelé à voter pour Luis Lacalle Pou, le candidat de droite qui a remporté la présidentielle le 28 novembre dernier. L’ancien Tupamaro Jorge Zabalza commente la défaite de ses anciens camarades du Frente Amplio, dont il dénonce depuis des années les compromissions.

Un pays équipé d’amortisseurs, d’institutions politiques pour atténuer les conséquences sociales du capitalisme. Que cet Uruguay du républicanisme et de la démocratie représentative est beau ! De la fiction électorale où les pauvres se croient égaux aux riches parce qu’ils votent dans la même urne et choisissent la personne qui leur fera payer la dette. Les élections sont vraiment un acte de prestidigitation.

L’harmonie entre les libéraux atteint son apogée dans la Rambla [avenue du bord du Rio de la Plata, NdT], entre Punta Carretas et Malvín, au pays des drapeaux frente-amplistas [des partisans du Frente Amplio, le Front élargi de centre-gauche, NdT] qui embrassent sans honte ceux de la coalition multi-réactionnaire. Un chœur de panses rebondies chantant l’hymne national. Cependant, à quelques blocs plus au nord, il y a un autre pays, celui des ventres vides, celui du million de personnes dont le revenu est inférieur à 20 000 pesos [=473€], ceux qui ne peuvent s’empêcher de penser à notre petit peso quotidien, ceux qui votent pour qui que ce soit continueront leur vie d’anesthésiés, de nourriture pour les loups et les louves, de chair à canon des prisons, de victimes du système pour être nés loin de la vitrine pour touristes.

L’hécatombe provoquée par la politique économique astoriste [de Danilo Astori, ministre social-démocrate de l’Économie de 2005 à 2008 puis vice-président sous Pepe Mujica, NdT] n’est pas non plus sur la Rambla : 160.000 chômeuses et chômeurs, et tous les autres dont les emplois se sont détériorés, les propriétaires de petites entreprises en concordat de faillite, les petits producteurs qui ont dû abandonner l’agriculture. Ces classes moyennes qui, tout en finançant l’aide sociale par l’impôt sur le revenu, voient que les grandes multinationales ne laissent rien au pays.

Il n’y a pas d’indice de Gini ou de seuil de pauvreté qui puisse cacher les conséquences du fait d’avoir subordonné l’économie aux intérêts financiers internationaux. Toutefois, comme les personnes sacrifiées sur l’autel du rendement d’investissement sont la majorité, les partis se font concurrence pour obtenir leur consentement. Ils les conduisent en troupeau à l’abattoir, tête baissée et grommelant à voix basse. C’est la façon de dominer pacifiquement. Cependant, à cette occasion, plus de 50.000 électeurs de la région métropolitaine, qui avaient voté pour le Frente Amplio en 2014, ont changé de muletier et ont fui vers d’autres partis.

L’électorat uruguayen navigue à contre-courant des peuple qui, pour se libérer de la dépendance du capital financier, ont pris le contrôle des rues, des avenues et des places d’Amérique latine. Pendant que ceux-ci sont confrontés aux balles en caoutchouc, à la torture, au viol et aux gaz lacrymogènes, les Uruguayens semblent avoir hissé au gouvernement les représentants les plus liés à l’agrobusiness, au capital financier et à la poigne de fer. La victoire de la coalition multi-réactionnaire est-elle due à une mauvaise communication ou au fait que le peuple s’est lassé des rengaines ?

Oui, messieurs, ils ont arrêté de voter pour vous parce qu’ils ne sont pas d’accord avec vous. Il ne s’est pas agi de votre mode de communication, mais de son contenu.Voyez par exemple ce qui s’est passé avec les droits humains. Bien que d’une manière différente des gouvernements précédents, les progressistes se sont également conformés au pacte du Club naval [accord de 1984 entre la dictature et les partis politique sur la « transition démocratique », NdT]. Nous vivons dans un pays où le politicien de gauche le plus expérimenté est celui qui sait le mieux comment traiter, en secret et sans scrupules, avec les criminels eux-mêmes, l’impunité des crimes contre l’humanité.

Avec beaucoup de prudence et sans offenser personne, les marches du 20 mai ont exprimé la dissidence massive avec l’Oubli et le Pardon qui se manifeste dans les attitudes et les gestes avec lesquels les dirigeants soutiennent l’impunité. Que serait-il arrivé si Tabaré, Mujica et Astori avaient pris en charge la lutte pour la Vérité et la Justice, s’ils n’avaient pas eu autant de prévenances envers le Centre militaire et les commandants en chef de l’armée, s’ils avaient cessé de verser des pensions aux officiers jugés, et s’ils les avaient fait enfermer dans des prisons ordinaires ?

Ça aurait été des gestes compréhensibles, des attitudes éducatives pour la lutte pour la Vérité et la Justice, pas comme leurs messages incompréhensibles qui appellent à supporter patiemment le militarisme.Les slogans des marches auraient sûrement changé, passant du mécontentement aux applaudissements et la fuite des électeurs aurait été beaucoup moins importante. Qui a dit que le fait de gouverner épuise nécessairement la force politique ? Les gens ne pensent pas seulement avec leurs poches, ils ont besoin de croire, d’avoir de l’espoir. Il suffisait de bannir l’Oubli et le Pardon.

La défaite a commencé lorsque les apostats sont devenus les opérateurs de leur version du néolibéralisme adoucie par l’assistance sociale. Que serait-il arrivé si, au contraire, ils avaient gouverné à la manière de Salvador Allende ? S’ils n’avaient pas changé les paradigmes du gouvernement ? S’ils avaient sauvé de l’oubli l’imaginaire transformateur, celui du Congrès du Peuple, celui qui a donné naissance à la CNT [centrale syndicale unique, NdT] et au Front Amplio lui-même ? Les partis progressistes actuels ont cessé d’exprimer et de représenter la lutte contre le pouvoir, contre la classe dominante et les centres du capitalisme mondial. Au Chili, Bachelet est arrivée au point de maintenir le même modèle de production et de distribution que Pinochet !

Il y a une crise de la représentation, disent les politologues, une évaluation qui, au fond, signifie qu’ils ne croient pas eux-mêmes que le résultat des élections représente vraiment la volonté du peuple. Très probablement, les progressistes continueront à collaborer avec le néolibéralisme non lubrifié qui a maintenant accédé au gouvernement national. Ils ont depuis longtemps choisi de jouer à être l' »opposition responsable » et d’accepter ce qu’ils ont disqualifié comme anti-populaire dans la campagne. Quel que soit celui qui gouverne, l’essentiel continuera sur les mêmes voies, certains sur la Rambla de Pocitos et d’autres survivant comme ils peuvent au bord du ruisseau Pantanoso. Jusqu’à ce que le peuple, de son propre chef, dise Basta ! et se mette en marche.

Peut-être, bien que cela soit peu probable, le retour à l’ancien horizon de transformation peut-il venir d’en bas, des bases frente-amplistes. Malgré la politique systématique de dévalorisation et de démantèlement du Front comme mouvement, l’avalanche militante a eu lieu entre octobre et novembre 2019. Les dirigeants progressistes veulent s’attribuer le mérite de la mobilisation, mais, en réalité, elle a été organisée à partir des comités de base. Son irruption a signifié la défaite de la stratégie de réduction de la vie politique au cercle central des petits chefs et ouvre les portes à l’intégration du « peuple frente-ampliste » aux mouvements qui lutteront à mort contre le néolibéralisme pur et dur.

Le fait est que la direction progressiste a démontré son incapacité à prendre l’initiative dans la lutte pour la libération des femmes ou dans la défense de l’air, de l’eau et de la terre. Ils ne peuvent pas prendre à leur charge l’agenda des droits parce qu’ils veulent s’épanouir dans l’espace qui leur est accordé par la classe dirigeante, sans s’écarter du politiquement correct. Ils ne veulent pas transformer la société, la révolutionner. Ils n’appelleront jamais à conquérir dans la rue ce qui a été perdu dans les urnes.

C’est déjà arrivé en Équateur et au Chili, en Bolivie et en Colombie. Leurs peuples métis ont dû assumer, de leur propre chef, la direction de la lutte contre le capitalisme. Des mouvements sociaux multiethniques, capables de mettre en lumière les aspects les plus cachés par l’idéologie dominante, le patriarcat, la violence domestique, le racisme, la destruction des ressources naturelles, de l’eau, de la terre et de l’air. Qui ont réussi à comprendre que tant qu’il y aura le capitalisme, il y aura du patriarcat et de la violence contre les femmes. Que tant que vous courez derrière le taux de profit, la déprédation sera le moyen de produire. Les mouvements sociaux ont su se rassembler et organiser la bataille, pour constituer des organisations politiques à base populaire, en laissant sur la touche les progressistes qui pratiquent la conciliation avec le pouvoir économique et militaire. La récréation est terminée, la lutte attend.

Par Jorge Pedro Zabalza Waksman (Minas, 1943), surnommé El Tambero (Le Laitier), a été l'un des fondateurs et dirigeants du Mouvement de libération nationale - Tupamaros (MLN-T). Emprisonné en 1972, il a été l'un des neuf otages Tupamaros détenus dans un isolement  total par la dictature civilo-militaire de 1973 à 1985. Il a été membre  du Conseil départemental de Montevideo.

Periodico Claridad / traduction : Tlaxcala