Qui sera l’adversaire d’Andrés Arauz au second tour ?

Le résultat serré obligera à attendre le décompte final pour savoir qui du candidat indigéniste Yaku Perez ou du banquier Guillermo Lasso obtiendra la deuxième place pour affronter dans le scrutin l’héritier de Rafael Correa.

Guillerm Lasso et Yaku Perez

Une crise s’est ouverte en Équateur et il est difficile de savoir, pour l’instant, quelle en sera l’issue. Elle pourrait s’intensifier ou s’effilocher en quelques jours, un dénouement lié aux résultats que donnera le Conseil national électoral (CNE) qui indiqueront qui, finalement, sera au second tour de la présidentielle : Guillermo Lasso, de l’alliance CREO et du Parti social chrétien (PSC), ou Yaku Perez, de Pachakutik.

La quasi totalité des votes comptés, 99%, par le pouvoir électoral, indiquent un avantage de Perez sur Lasso : 20,06% contre 19,53%. Ce résultat n’avait pas été prévu par la plupart des instituts de sondages qui annonçaient Lasso en deuxième place à bonne distance de Perez, troisième. De même que les 15,97% de Xavier Hervas, candidat du parti de la gauche démocratique, n’avaient pas non plus été prévus pour l’instant.

Les résultats pour l’Assemblée nationale, indiquent que UNES « Unis pour l’espoir », dirigé par Arauz, obtiendrait 31,65 %, Pachakutik 17,40 %, la gauche démocratique 12,25 %, CREO 9,70 % et PSC 9,73 %.

La dispute pour la deuxième place a commencé le dimanche soir même, lorsqu’il y a eu suspicion de partialité dans le décompte rapide de voix. Tous deux ont revendiqué leur place dans le ballottage. Lasso a accusé le CNE d’avoir fourni les chiffres de manière irrégulière : « avec tout le respect que les conseillers du CNE méritent, ils ont fait une erreur en semant la confusion au sein du peuple équatorien avec un comptage rapide de 2 100 bureaux alors que l’échantillon convenu était de 2 400, et ils sèment encore la confusion et l’erreur lorsque cinq minutes plus tard, sur une chaîne de télévision, ils informent que les résultats du comptage rapide nous ont placés au deuxième tour ».

En effet, après que le décompte rapide annoncé par la présidente du pouvoir électoral, Diana Atamaint, ait donné Pérez au second tour, le vice-président du CNE, Enrique Pita, a affirmé à la télévision peu après que c’était Lasso qui était au second tour. Atamaint est proche de Pachakutik, et Pita de Lasso, ce qui, sans impliquer un changement dans les résultats en tant que tel, a mis en évidence la complexité d’un scénario aux multiples acteurs et intérêts en jeu.

M. Perez, pour sa part, a appelé à une mobilisation devant le CNE, dans le centre-ville de Quito, où il a déclaré lundi devant ses partisans, qu’ « une fraude était en train d’être complotée entre MM. Correa, Lasso et Nebot — du PSC — pour nous empêcher d’atteindre le deuxième tour ». Il y a exprimé son intention de ne pas laisser « la volonté des Équatoriens » être « volée ».

Perez est encore allé plus loin en soulignant que son résultat avait dépassé la candidature d’Arauz : « Nous devrions avoir 35 points pour la présidence, mais 15 points ont été retirés de notre vote et transférés à d’autres candidats ». Il a demandé que les décomptes soient refaits dans trois provinces clés, Guayas, Manabí et Pichincha, Arauz gagnant dans les deux premières et Lasso dans la troisième.

On ne sait pas encore clairement quand le décompte final sera prêt et il est difficile de prévoir s’il sera accepté par le candidat perdant ou s’il entreprendra des actions pour l’empêcher. Le résultat ouvrira des scénarios de vote très différents. En cas de victoire de Lasso, il y aura une confrontation politique limpide : un projet progressiste et latino-américain, dirigé par Arauz, et un plan néolibéral aligné sur les États-Unis, dirigé par le banquier de Guayaquil.

Ce scénario serait modifiée si M. Perez devait accéder au deuxième tour. Alors que le candidat de Pachakutik, la branche électorale de la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE) a construit une esthétique de campagne relativement austère, ses propositions gouvernementales sont, en revanche, contradictoires. D’une part, il a proposé une série de mesures liées à la nécessité de passer d’une « étape extractive à une étape post-extractive », d’organiser une consultation pour mettre fin à l’exploitation des métaux et de créer un ministère des femmes.

Mais, d’autre part, il propose la réduction de l’État avec la suppression d’institutions telles que le Conseil de participation, le Tribunal du contentieux électoral, les sous-secrétariats, avec, entre autres, des licenciements conséquents, un éventuel accord de libre-échange avec les États-Unis, et, au niveau de la politique latino-américaine, il a multiplié les attaques publiques contre Evo Morales, ainsi que contre Dilma Rouseff et Cristina Fernández, qu’il a accusées de corruption. Perez, qui en 2017 a appelé à voter pour Lasso contre Lénine Moreno argumentant qu’ « un banquier est préférable à une dictature », présenterait alors un autre type de scénario à la candidature d’Arauz.

Il reste encore quelques jours avant de connaître la configuration finale du scrutin du 11 avril. Pendant ce temps, il pourrait y avoir des rebondissements surprenants, l’aggravation d’une crise ou un désamorçage de celle-ci, dans le contexte d’un cadre institutionnel peu crédible, qui a déjà démontré sa partialité, ses manœuvres et ses irrégularités.

La perspective du second tour pourrait également mettre le candidat de la Révolution citoyenne dans la nécessité de former des alliances pour élargir son champ électoral, face à une possible tentative de former un front anti-correïste qui, cependant, pourrait s’affaiblir à mesure qu’augmenterait un éventuel différend entre Lasso et Perez. Bien qu’Arauz ait remporté la première place et un pourcentage élevé de voix dans le climat de persécution judiciaire-médiatique contre le projet politique qu’il dirige, le score qu’il a obtenu a, en revanche, été inférieur aux estimations.

Marco Teruggi

Source : Pagina/12 Traduction : Venesol