Haïti au seuil d’une nouvelle occupation ?

Le dernier communiqué du Secrétariat général de l’Organisation des États américains (OEA) sur Haïti sera sans doute à l’avenir un cas d’école, en raison de la force avec laquelle l’organisation dresse un bilan dévastateur des 20 dernières années d’« interventionnisme humanitaire », le considérant comme « l’un des échecs les plus graves et les plus patents de la communauté internationale ». En outre, selon l’OEA, c’est au cours de ces « 20 dernières années de stratégie politique erronée », et sous l’égide de la « communauté internationale » elle-même, qu’ont « germé » les « bandes criminelles qui assiègent aujourd’hui le pays ».

(Source : AFP)

Des résultats désastreux

Mais ce qui est curieux, c’est que, partant d’un diagnostic essentiellement correct, Luis Almagro, dans une interview au Miami Herald, a défendu la nécessité de réoccuper le pays, un territoire par lequel sont passées une douzaine de missions civiles, policières, militaires et politiques au cours des 30 dernières années, avec des résultats désastreux, si l’on considère les scandales de violence sexuelle systématique commise par les troupes d’occupation ; les massacres répétés commis dans les quartiers populaires ; et l’introduction de l’épidémie de choléra qui a causé la mort de 9 000 personnes et en a contaminé près de 800 000, comme l’a reconnu lui-même l’ancien secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon.

Le renouvellement de l’interventionnisme est à présent justifié par le désastre sécuritaire complet que vit la nation haïtienne. Divers analystes citent l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet dernier comme le début de cette spirale de violence. Cependant, quelle que soit la variable que nous prenons (la circulation des armes, le nombre de gangs, leur capacité opérationnelle et leur contrôle territorial, les enlèvements, la perpétration de massacres, de meurtres et de viols, le nombre de personnes déplacées, etc.), nous verrons qu’il s’agit d’une tendance à plus long terme qui a commencé à se consolider avec l’arrivée au pouvoir du PHTK en 2010, un parti toujours au pouvoir qui a déjà placé trois chefs d’État et/ou de gouvernement successifs : Michel Martelly, Moïse lui-même, et maintenant Ariel Henry. Ce n’est pas avec le retrait des troupes de la MINUSTAH que ces dangereuses tendances sécuritaires ont commencé à se manifester, mais plusieurs années auparavant, ensuite approfondies par l’occupation elle-même.

Paramilitarisme

Comme le démontre l’étude du paramilitarisme et du crime organisé, ces phénomènes sociaux trouvent leur terreau le plus propice dans le vide généré par différents facteurs : par la faiblesse ou l’effondrement des capacités de l’État, par des crises économiques aiguës, par des phénomènes de guerre civile, par des occupations ou des conflits guerriers internationaux, par la survenue de catastrophes humanitaires, etc. En d’autres termes, par tout ce qui brise, affaiblit ou rétracte le tissu social, étatique et/ou communautaire. Un tissu qui, en Haïti, en raison de sa longue histoire anticoloniale et des caractéristiques absolument intrinsèque de sa société, a eu historiquement une unité et une résilience particulières.

Mais c’est la « pacification violente » du pays tentée par la MINUSTAH qui a contribué au scénario actuel. Cela est dû à plusieurs facteurs : le processus de substitution des capacités de l’État opéré par « l’occupation sans fin » ; l’affaiblissement de la société civile haïtienne grâce à l’action indiscriminée de plus de 12 000 organisations non gouvernementales qui rivalisent entre elles, démobilisent et capturent les ressources humaines locales, surtout depuis le post-séisme de 2010 ; par les politiques économiques néolibérales qui, depuis les années 80, ont détruit les dernières traces de la capacité industrielle, agro-industrielle et agricole du pays, générant des phénomènes tels que l’exode rural et la surpopulation urbaine, et augmentant la pauvreté et le chômage ; et surtout par le processus de répression sélective dans certains des bidonvilles populaires de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, qui ont créé le vide terrifiant que les groupes criminels et paramilitaires sont venus combler.

Armes de la Floride

Quelques remarques sont à faire sur l’origine de ce phénomène. 1) Ni Haïti ni son voisin, la République dominicaine, ne produisent d’armes d’aucune sorte, leur origine est donc nécessairement étrangère. 2) Les États-Unis sont le principal producteur et exportateur d’armes et de munitions — ainsi que le plus proche — avec 36 % du marché mondial, un chiffre qui a augmenté au cours de la dernière décennie. 3) Dans tous les cas connus à ce jour, les armes ont été introduites clandestinement par les aéroports ou des terminaux portuaires depuis le sud de la Floride. Et ce, malgré le fait que le pays est soumis à un embargo sur les armes depuis 1991, partiellement assoupli en 2006.

La Commission nationale pour le désarmement, le démantèlement et la réintégration a estimé en 2019 qu’environ 500 000 armes illégales étaient en circulation dans le pays, une estimation qui, malheureusement, a été largement dépassée ces dernières années. Le premier moyen évident de couper la spirale de la violence à la racine serait de contrôler et d’empêcher ce flux qui, chaque jour, met des armes de gros calibre entre les mains de jeunes issus des populations les plus démunies de la zone métropolitaine, aujourd’hui un territoire pratiquement assiégé par les bandes criminelles.

Compte tenu de la croisade interventionniste de l’OEA, de la fin prochaine du mandat du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) et des débats ouverts aux États-Unis sur ce qu’ils doivent faire de leur allié inconfortable dans le Bassin des Caraïbes, des concepts tels que la « responsabilité de protéger », le « principe de non-indifférence » et d’autres genres de récits interventionnistes inventés dans l’ère de l’après-guerre froide commenceront à résonner de plus en plus. Ceux-ci nient ou cherchent à suspendre les piliers juridiques de l’ordre international depuis la constitution de l’ONU : les droits à la souveraineté et à l’autodétermination des nations.

Élections

Le problème de sécurité d’Haïti a des dimensions spécifiquement policières et opérationnelles. Mais dans sa dimension politique plus large, le contrôle territorial du pays ne pourra jamais être repris sans un processus électoral qui permettrait la restauration du pouvoir politique à une autorité légitime, considérant que des élections n’ont pas eu lieu dans le pays depuis six ans, et que les pouvoirs judiciaire et législatif ont été pratiquement démantelés, tandis que les services d’éducation et de santé ont été suspendus ou gravement affaiblis. Le report continu des élections ne fera qu’affaiblir davantage l’État et sa classe politique, sapant ainsi leur capacité de manœuvre.

En outre, les politiques de choc économique telles que l’augmentation de 100 % des prix du carburant récemment décrétée ne seront pas seulement un coup de grâce pour une large majorité des classes populaires qui luttent pour survivre, mais elles donneront également de plus en plus d’oxygène à l’expansion et au contrôle territorial des bandes armées, approfondissant, peut-être de manière irréversible, la paramilitarisation du pays.

Lautaro Rivara
Sociologue, doctorant en histoire à l’UNLP ;
boursier et chercheur à l’IdIHCS/CONICET.

Source : Pagina|12     Traduction : Venesol